MON FRERE
Lorsque nous nous sommes quittés, la dernière fois,
mon frère m'avait simplement dit : tu ne tiendras pas plus
de trois mois. Il parlait du travail. Pas du fait qu'il partait
de l'appartement, non, du fait qu'à raison de douze heures
par jour j'allais m'astreindre aux sollicitations des clients en
terrasse, sans doute irrités d'avoir à répéter
pour la troisième fois qu'ils avaient commandé un
soda et qu'il faudrait peut-être penser à les servir
: un serveur est fait pour ça, non ?
En quatrième vitesse, il était parti. Et cela me plut
assez qu'il parte comme ça, comme un sauvage déraciné
qui n'aurait de compte à rendre à personne. Ça
ne lui ressemblait pas.
Notre appartement commun, ç'avait été d'abord
le sien. Dès notre installation, après des semaines
de piétinements, il s'était occupé de la décoration,
des meubles et des équipements domestiques. Un dimanche,
il m'avait emmené en banlieue où s'organisait une
brocante. Sur un coup de tête, mon frère avait ramené
un fauteuil rouge cramoisi qu'on appelle, si je crois m'en souvenir,
un crapaud, ou quelque chose dans le genre et qui, placé
à l'entrée de l'appartement, fit beaucoup d'effet
parmi les amis visiteurs. Mon frère aimait non pas l'épate
mais l'affichage mesuré du bon goût dont il se croyait
dépositaire dans l'appartement. Il ne pouvait pas compter
sur moi de toute façon pour aménager quoi que ce soit
: j'étais déjà un locataire indifférent,
pourvu que l'eau soit chaude et le sommier bien rembourré,
le reste ne me préoccupait guère.
De sa propre initiative, il avait conçu dans les toilettes
la réalisation de ce qu'il appelait son petit sanctuaire
où il rendait hommage, par photos interposées, à
ses idoles du moment : des portraits de chanteurs de blues, de peintres
et d'acteurs dont l'usure du temps avait fait oublier jusqu'à
leurs noms mais mon frère était suffisamment renseigné
et agaçant de connaissances pour me mettre à la page.
Un jour de constipation, comme bien souvent après des nuits
de beuverie dont je ne me lassais guère à l'époque,
je me souviens être resté un long moment devant le
visage bouffi de Bacon que mon frère tenait pour le plus
grand peintre au monde. Mon frère lui ressemblait et je crois
qu'il était lui-même assez frappé par cette
ressemblance et qu'il en tirait une certaine fierté. Et lorsque
mon frère me sermonnait après une nuit de cuite et
de tee-shirt trempé, il m'arrivait de lui dire sans trop
en comprendre le sens : " fais pas ton Bacon " et il radoucissait
alors le ton de sa voix.
C'était du pain béni de vivre avec lui. Mon frère
est une crème, c'est vrai et c'en a toujours été
ainsi. Un jour de mauvaise foi je lui avais fait remarquer qu'il
n'avait pas besoin de m'attendre systématiquement aux heures
de repas, ses boulettes de viande étaient très bonnes
et leur garniture à la tomate idéalement concoctée,
non, ce n'était pas ça, sa cuisine resterait toujours
aussi soignée. C'était que, au lieu de penser un peu
trop à moi, à la cuisine, au rangement de l'appartement,
et puis pendant qu'on y est, à ses fichues séances
de cinéma, son art lyrique du vendredi soir, ses expos photos,
tout ce placard plein de bonnes attentions, de réelle vitalité
piétonne, il aurait mieux fait de penser à lui, à
lui seul, je veux dire à sa vie comment elle s'organisait
pour un garçon seul comme lui ne l'imaginait pas l'être
et comment un jour elle s'organiserait sans moi car le jour viendrait
où je me biturerais sans pressentir derrière la porte
de sa chambre l'énervement muré de mon frère
qui n'aime pas me voir me biturer mais la vie, la vie, mon frère,
ce n'est pas que les livres, les salles obscures, tes petites fiches
d'annotations pour noter combien a d'importance la vie à
deux, la vie à la racine commune, le même père,
la même mère, les familles en polaroïd dans des
albums de souvenirs à peine regardés. Sa vie à
lui était cérébrale, lettreuse, jamais il n'a
pris en compte qu'il avait aussi un corps, des bras, une nuque,
une queue et qu'il pouvait aussi s'en servir. Son corps était
un véhicule commode qui l'amenait à bon port, voilà,
ce n'était que ça, une petite machine motorisée
vouée au développement exclusif de l'esprit. Souvent
je le regardais agir, presque malgré moi, comme une bête
curieuse entre les mains d'un dilettante qui ne sait comment comprendre
son animal de laboratoire. Il revenait d'une librairie - ou plutôt
sa librairie puisqu'il avait l'impression de faire un peu partie
des meubles - les mains pleines de sacs de livres et ce n'est pas
seulement une image : il avait le poignet endolori tellement les
volumes avaient pesé sur son retour du centre-ville. Regarde
ce que je ramène, me disait-il. Rien que du bon. C'était
sa formule, telle qu'elle : " c'est bon, ça ".
Tolstoï, London, Sarraute, Isherwood, c'est bon ça,
dès le petit déjeuner et jusqu'à midi et jusque
tard dans la nuit si une séance de cinéma ne venait
pas s'intercaler dans ce planning de forçat.
Il a bien fallu qu'il porte des lunettes. Et qu'il retourne chez
l'opticien parce qu'à mon goût et selon aussi celui
de ceux qui passaient à l'appartement, sa monture faisait
un peu vieillotte, comme s'il voulait se donner le genre monsieur
de bonne compagnie alors qu'au fond, je le trouvais encore immature
et pas vraiment bien dans sa peau. C'était ça, mon
frère, un garçon qui avait oublié avec le temps
qu'il était fait de chair, qu'il avait une cause mais qu'il
ne savait pas défendre.
Nous avions des amis communs. Des amis qui venaient régulièrement
à la maison et qui se vantaient de connaître les deux
frangins pour le prix d'un. Cela va de soi, j'étais considéré
comme le noceur et mon frère comme une sympathique tête
à claques studieuse qui veillait à la bonne tenue
de l'appartement. C'était commode de nous étiqueter
comme ça et je crois que ça nous arrangeait tous les
deux.
C'est moi qui débouchais les bouteilles, c'est lui qui s'en
débarrassait dans le container de recyclage. C'est moi qui
découchais, c'est lui qui prenait les messages en mon absence.
Le fêtard increvable et la fée du logis.
Pourquoi cette crémaillère ? Mon frère n'était
pas vraiment d'accord, l'appartement respirait encore cette odeur
de peinture fraîche qui fait que l'on s'endort en ayant l'impression
que quelque chose de nouveau va commencer. Fonctionnel, ensoleillé,
chauffé au gaz, l'appartement avait aussi un balcon et j'imaginais
très bien, pour les beaux jours, une table placée
en son centre, des bougies et une musique de fond aux couleurs latines.
C'était ça, mon idée, mais dans l'idée
de mon frère, c'était plutôt une table, des
pots de fleurs dessus et ça irait très bien comme
ça. On s'est engueulé et j'ai eu le dernier mot et
la crémaillère s'est déroulée sous l'il
renfrogné de mon frère qui aurait préféré
moins de monde, moins de bruit et plus de plantes vertes sur le
balcon. Ce n'était pas du genre non plus à faire la
gueule. Pas le genre de la maison, simplement il avait des façons
cassantes de me faire remarquer en aparté qu'un tel avait
mis ses doigts sales sur les rayons de sa bibliothèque (comme
il dirait sa librairie, son cinéma) ou qu'un autre avait
augmenté le volume sonore de la chaîne hi-fi, des fois
que les voisins du dessous ne comprennent pas que se jouait au-dessus
de leur tête la plus folle de toutes les crémaillères.
Tes copains, ils exagèrent, disait mon frère. Mes
copains, c'était aussi un peu les siens mais ça, il
l'avait déjà oublié. Et il plongeait le nez
dans son verre en pensant que cela aurait un effet décisionnel
sur mon comportement. Mais quand je suis parti pour bringuer, je
n'écoute rien : je bringue. Peut-être mon plus gros
défaut avec celui de m'écouter parler. Je fais le
beau. Je me distingue en salaceries, en insinuations destroy sur
les poitrines siliconées, les performances des chagattes
dans les hard californiens, ça choque, ça plaît
ou ça déplaît, n'empêche, à chaque
fois, ça se termine au lit avec une fille accrochée
à ma bouche et ma langue faites, disent-elles, pour le cunnilingus
intégral. Et j'aime ces fins de soirées et je n'aimerais
pas qu'elles se terminent autrement. C'est après cette crémaillère
démentielle (les voisins en témoigneront par la suite
au poste de police), après le départ sur les chapeaux
de roues de ma petite Sonia qui avait tant à faire en ce
dimanche de victuailles familiales, que mon frère, le visage
gonflé par le manque de sommeil, mal fagoté dans son
caleçon de nuit et son tee-shirt I love Montréal,
s'est glissé dans ma chambre, la main gauche dans la poche
du caleçon et l'autre, derrière la nuque, à
gratter, à gratter jusqu'au sang : j'en ai marre, il m'a
dit. Il pleurait. Pas grand chose, deux ou trois larmes mais ça
m'a fait l'effet d'un torrent parce que mon frère ne pleurait
jamais ou s'il lui arrivait de pleurer, c'était retranché
de tout, à l'abri des regards. J'en ai marre et il a refermé
la porte. Ce n'était pas j'en ai marre de tes soirées,
j'en ai marre de tes beuveries (pour le coup, elles étaient
bien à moi celles-là, quand lui préférait
ses escapades culturelles, son univers particulier, appelons ça
sa solitude). C'était un ras-le-bol de tout : je l'ai compris
quand il a refermé la porte de la chambre derrière
lui. Cette porte refermée avec autant de précaution,
ça voulait dire aussi : n'en parlons plus. Et nous n'en avons
jamais reparlé. Seulement l'image était là
: celle d'un grand gaillard I love Montréal qui pleurait
à peine mais qui semblait ce matin-là avoir tant pleuré
de l'intérieur et qui n'avait plus rien à cacher.
C'était mon frère nu que je découvrais là,
dans l'encadrement de la porte, mon frère, comme pour la
première fois. Une révélation qui met sans
dessus dessous. Mon frère, nu, abasourdi par sa propre impudeur.
Lui qui fermait la porte de sa chambre pour ne pas qu'on le surprenne
dans sa nudité. Lui qui n'éclairait pas toujours la
salle de bains quand il y entrait comme un voleur, pour se débarrasser
de ça, de son corps nu frappé par l'eau. Lui qui ne
regardait jamais les filles dans la rue parce que les filles le
regarderaient et qu'elles trouveraient en lui la faille qu'il s'était
inventée. Je n'avais pas idée à quel point
mon frère se dégoûtait. Se dégoûtait,
se niait et vivait dans la procuration des plaisirs des autres.
Quand je couchais avec une fille, il me demandait si c'était
bien, et comment c'était bien et pourquoi finalement c'était
si bien. Il voulait savoir, il voulait surtout apprendre parce que
mon frère ne savait pas grand chose ou si peu ou si mal.
J'étais un laboratoire idéal et je collaborais avec
emphase aux travaux d'études d'un apprenti qui sous-estimait
tout le mal que je pouvais lui faire. Je l'encourageais malgré
moi à patauger dans le vide.
Un soir je l'ai emmené en boîte. C'était son
anniversaire mais ç'aurait pu être n'importe quoi d'autre.
C'était l'occasion en somme de me prouver que je me faisais
des idées fausses sur mon frère, que je me trompais
sur toute la ligne. L'idée que je le chaperonnais me plaisait.
Je voulais l'aider à vivre, simplement. Je voulais aussi
peut-être qu'il me ressemble un peu, qu'il lâche les
digues.
La boîte était bondée, c'est à peine
si on pouvait mettre un pied devant l'autre, il y avait toute l'humanité
réunie et, invité à cette ivresse de la foule,
mon frère dans sa chemise et ses manches retroussées,
dans sa chemise ample qu'il tirait par le bas, de peur qu'on devine
son ventre trop gras, comme la marque d'une traîtrise. Nous
dansions et mon frère me regardait danser et je le regardais
danser et cette fille s'est approchée de mon frère
et mon frère a levé les yeux et s'est mis en altitude.
Et la fille s'est retirée et mon frère a soulagé
son pas de danse et je l'ai invité à boire un verre
au bar où la petite Sonia m'attendait. Et jusqu'à
la fin de la nuit, mon frère est resté à ce
bar pendant que je chauffais sur la piste de danse et que Sonia,
par bravade, baladait sa main entre mes cuisses et mon frère
regardait ça, en docte reporter, et il ne bougeait pas d'un
pouce, je dis bien d'un pouce du trou de taupe où il s'était
fourré, et personne ne le remarquait et ça arrangeait
tout le monde de ne pas le voir parce que mon frère, bordel
de merde, faisait peine à voir et ça me rendait dingue
qu'un garçon de trente ans, de sept ans mon aîné,
me donne en spectacle la résignation de sa vie, son désert
sexuel.
C'est une question que je me suis posée de nombreuses fois
: mon frère a-t-il un sexe ?
J'ai retrouvé une fois, entre ses draps, un kleenex maculé
de son sperme. Je me suis senti comme soulagé mais aussitôt
pris d'une curiosité brouillonne, me demandant à combien
de filles il pensait quand il se branlait et s'il pleurait comme
il avait pleuré devant moi en pensant, après avoir
joui, qu'il liquidait sa vie au poignet et qu'il était déjà
trop tard. Je suis un garçon daté, m'avait-il dit
un jour à la rigolade. C'est peut-être ça qu'il
avait voulu me faire entendre : qu'il n'était plus bon à
ça, que le ça l'avait toujours dépassé,
intimidé peut-être et plus grave encore il ne se faisait
plus guère d'illusions. Il avait renoncé, il avait
renoncé à être l'acteur de sa propre vie. Les
acteurs, c'était au cinéma, une salle obscure, affalé
sans chaussures dans un fauteuil qui grince. Chez lui, le plaisir
se prenait seul, comme à la terrasse d'un café quand
ces visages anonymes se rivent à leur tasse pour écouler
sans grabuge la lente extinction d'une journée. Le plaisir,
c'était celui des autres, dans la forme épique que
prenait leur récit. Car tout discours sur l'acte sexuel pour
celui qui a renoncé à sexualiser sa vie résonne
comme un morceau de bravoure. Une partie de jambes en l'air et c'est
toute la foudre d'un orage qui résonne. C'est mon frère,
malgré lui, qui me l'a enseigné. Et mon frère
avait besoin de cette musique de fond de la même façon
qu'il me demandait de ne pas fermer la porte de ma chambre quand
je couchais avec une fille. Et quand nous sommes rentrés
à trois dans l'appartement, Sonia, mon frère et moi,
dans la moiteur encore nicotineuse de la boîte de nuit, j'ai
demandé à Sonia qu'elle laisse la porte de la chambre
grande ouverte. Pour faire courant d'air ai-je dit. Et pour le confort
sonore de mon frère, ai-je pensé. Un confort mérité.
Voilà tout ce que je pensais savoir de mon frère.
En réalité, je ne savais rien. C'étaient les
impressions d'un compère teintées de psychologie bancale.
Quand je le regarde sur cette photo, je ne peux m'empêcher
de penser à ce que disait ma mère : ton frère,
c'est comme l'oncle Claude, un jour il prendra la fuite et il ne
laissera rien. Mais l'oncle Claude avait fuit par la mauvaise porte,
un train, et il avait été fauché. Le suicide
de Claude, oui, c'était quelque chose qui avait poursuivi
mon frère comme il nous avait tous poursuivi et transformé
dans la famille. De ça non plus nous n'en parlions pas mais
mon frère ressemblait tellement à l'oncle que je n'imaginais
pas qu'il vieillisse, que son corps le porte jusqu'à l'âge
ironique de la maturité. Mon frère restait le dernier
survivant d'une généalogie de perdants, côté
mère. Côté père, je prenais les devants
et j'assumais naturellement la filiation : le bon côté
de la vie en somme. Son versant lumineux, nettoyé des contraintes.
La liste des questions qui laissent mon frère dans une épouvantable
arène d'ombres :
Est-il heureux ?
Au poncif du genre, j'aimerais qu'il me réponde : qu'a-t-il
fait de ses vingt ans ?
A-t-il encore des souvenirs ? Des regrets, clairsemés dans
un bouquet fané d'habitudes ?
Comment dépense-t-il son temps ? Est-il épanoui en
désamour ?
Pourquoi ai-je l'impression que nous pourrions ne plus nous revoir
et que si quelqu'un me demandait, à la cantonade, comment
va mon frère, je pourrais répondre, comme un avertissement
cinglant : je ne parle pas des choses que je ne connais pas. Mon
frère, des choses.
Mais je le reverrai pourtant. Bien plus tard, dans une autre vie.
Il avait quitté l'appartement en sauvage sans donner d'explication.
C'était un départ à l'allure décomplexée,
mon frère avait voulu faire dans l'épate, étonnant
revirement. C'était après une énième
engueulade, tes soirées, tes copains, tes beuveries. J'avais
eu le tort de penser qu'il bluffait, qu'il menaçait de plier
bagages pour mieux revenir, endimanché, la queue entre les
jambes. Mais mon frère avait décidé de rompre
notre compagnonnage qui, dans les derniers mois, se résumait
à une cohabitation de questions financières, règlement
du loyer, partage des courses, chacun chez soi, chacun dans sa chambre.
Portes closes.
Tu ne tiendras pas plus de trois mois. Mon frère ne me laissait
aucune chance. Et sa lucidité par trop rationnelle m'avait
glacé le sang. Bien sûr que je me débrouillerai,
entendu : sans lui. Vivre seul, ça apprend à mûrir,
voilà au menu de mes arguments tout ce que j'avais pu lui
soumettre quand il mettait les derniers cartons dans le coffre de
la voiture. Une voiture d'occasion, s'entend : personne n'avait
daigné venir à son déménagement. Mon
frère avait-il au moins prévenu ces âmes charitables
qui ne se formalisent pas à la routine du coup de main ?
Rien n'est moins sûr. Le déménagement s'est
fait dans l'ivresse d'une séparation que mon frère
surévaluait en importance. C'était peut-être
pour lui le plus grand événement dont il ait été
l'instigateur. Je le trouvais ridicule. Il m'a quitté et
a promis de me téléphoner prochainement.
Il n'a pas appelé pendant deux ans.
Je l'ai revu au Modern Bar où je travaillais comme un pacha
en pleine maîtrise de sa terrasse de café. Il avait
plu tout le mois de juillet, j'étais heureux, j'étais
marié. Mon frère passait comme ça, par hasard,
en coup de vent. Venir aux nouvelles, comme il disait : je viens
de voir Al Pacino dans Panique à Needle Park, il va bien.
Je n'avais rien d'Al Pacino mais j'avais un frère qui n'avait
pas donné de nouvelles depuis deux ans et qui se présentait
à moi avec un sourire de circonstance, un jogging vert et
un polo élargi. Il avait grossi. Il avait un ventre de tonnelier
et le cou gras d'un homme qui n'a pas fait le poids devant la tentation
de l'assiette pleine. Et je l'imaginais très bien, absorbé
au-dessus de sa balance électronique, guettant l'apparition
fatidique du décompte comme s'il y jouait sa vie, se mordant
les lèvres, s'écrasant de remords, se dodelinant d'une
jambe à l'autre des fois qu'il pourrait faire mentir la machine,
se culpabilisant, se déculpabilisant, se promettant des régimes
de spartiate, s'inventant des défis, des séances d'entraînement,
des performances musculaires. Loin de la fourchette, loin du fiasco
pondéral. Mon frère en était là. Et
moi j'étais marié. Et moi j'étais dans l'ordinaire
d'une tête bien faite dans un corps bien fait qui dit oui
à la mariée, qui dit oui à tout pourvu que
la vie me comblât et mon frère, dans son jogging vert
et ses tennis boulottes, m'intimait de revoir ma stratégie
parce que lui, en sourdine, disait non à tout et à
toutes les réponses que je lui concédais.
Il fut question de la mariée :
- Est-ce que tu l'aimes ? me demanda-t-il sans d'autre effet.
- Je l'aime, oui. Mais je n'en sais pas plus.
- Tu es fidèle ?
- Je viens de te le dire : je n'en sais pas plus.
Ce que je savais mais que je n'osais lui dire, c'est que la seule
personne à qui je pouvais être fidèle, c'était
bien lui, mon frère. Fidèle à sa déroute,
fidèle à son regard traînant qui palpite de
mille indiscrétions, fidèle à ses manques et
ses silences en forme de démenti, fidèle à
l'avenue qu'il empruntait maintenant sans se retourner et qui me
le kidnappait au prix d'une rançon décourageante.
On ne dit pas ça à son frère, on dit la vie
de tous les jours, le soleil, les achats, les projets, on ne dit
pas qu'on a mal, qu'on aimerait tout changer, repartir à
zéro, se serrer dans les bras. Je n'ai jamais serré
mon frère. Nous n'avons jamais pleuré ensemble.
J'ai servi mon dernier café de la journée, je me
rappelais ce que mon frère avait dit en peu de mots. Qu'il
construisait sa vie. Qu'il partirait un jour à l'étranger,
qu'il verrait du pays. De quoi s'éparpiller. Et puis il avait
ajouté, au sujet d'Al Pacino qui revenait dans la conversation
comme un antidote à la gêne : crois-le ou non, mais
c'est un acteur de grande nécessité. Peut-être
le plus grand.
Je n'ai rien trouvé à redire : tout ça, je
veux bien le croire. Les acteurs sont faits pour être aimés.
suivi de
NOTES DE FAIM DE PAGE
Je ne fais de tort à personne. J'ai mes raisons.
Qu'est-ce qu'on va pouvoir trouver pour sauver la situation ? Comment
ça va avec la peur ? Pas la grande, pas l'inquiétante,
non. La peur de ne pas trouver à faire comme les autres ne
font pas. Les autres, les autres, la mobilité de leurs préférences.
Les autres qui s'affairent, qui s'aiment, qui s'ébrouent,
qui cotisent, qui prennent les vacances dont chacun rêve,
les autres en partance, en découverte, en groupe, en tribus
solitaires, riches à blêmir, pauvres infidèles,
les autres aux baises historiques, aux tickets pour la félicité,
un agriculteur, un banquier, un accroché à la vie,
mais bon dieu comment ça vit, la vie des employés
modèles, mode de fonctionnement, dites-moi, dites-moi, une
sérigraphie dans un appartement, une ferme à la campagne,
une soirée arrosée, mon statut, mon sort, ma condition,
ma réussite, mon action sociales, comment ça fonctionne,
à quoi ça rime, mobilité influence coupe-gorge,
aux aguets devant quoi. L'angoisse de la rue qui racole, la triche
de l'événement sans moi, la tournure d'un sens impressionné,
le sentiment d'un gâchis.
Ne pas s'aimer, se regarder dans la glace à raison de trente
fois par jour, se dire que tout ça est laid que tout ça
est beau, se tutoyer du regard, les garçons que je regarde
qui me regardent et qui ne font que ça me regarder moi si
patraque si dépassé à leur idée de consommation,
bêtes de chair, le regard gris des impertinents des maniérés
des formatés figures ovales rêves de cour.
L'obsession du pouvoir sous une forme bannie, le rêve continuel,
incessant, d'une célébrité de papier, continuellement
pris en faute de se lécher les mains, s'aduler, se regarder
encore et encore et ce n'est pas le nombril et ce n'est rien si
ça reste entre moi, cette friche toute étirée
vers le rêve, vers la construction naïve d'une aubaine
peuplée de miracles.
Les garçons, défilé régulier, attendu,
esquiver les rondeurs, se trahir, se livrer en pâture, s'accroître
en importance, on dit que j'ai du charisme, tiens, je n'ai rien
pourtant, rien, pas même la confiance qui manque si cruellement,
la confiance en quoi je ne m'aime pas, si je m'aimais je n'habiterais
pas ici, pas comme ça.
Tout le monde a peur de vieillir. Les fossiles, leurs empreintes
tarifées au musée des derniers souvenirs.
Pourquoi ça bat le cur, à tout va, pour lui,
pour lui encore ?
Chemise blanche, faire le beau.
Tu es bien comme ça, maintenant. Tu es bien. Jeune et beau,
dit-elle hier. Je voudrais y croire.
Certain de rien. Incertain de vivre, coquetterie d'un fumiste. Le
grand canular. Parader pour l'exorcisme. Pas peur du vide, une fois
dans la chute.
L'influence de la lune sur le novice qui croit aux cartes. Contre
les grandes surfaces azuréennes au-dessus de ma tête,
mon choix est fait : tempêtes, crachats et toile cirée.
Il rêvait d'être designer. Les regrets, très
peu pour moi. Chacun porte en soi une certitude. Le bougre de Renoir
qui n'aimait pas les Juifs mais qui faisait tourner en bourrique
les malgré-soi du cinéma.
Bientôt l'âge de tous les possibles. Que c'est drôle
ces formules serpillières, ces raccourcis courus d'avance.
Podium d'un soir, jeune mec viril plein de charme cherche coups
à recevoir pour construire sa personnalité. Oubliez-moi,
pensez à moi, aimez-moi, dites du bien, approuvez, nuancez,
aux prosélytes adressez vos plus sincères courbettes,
je ne crache pas sur l'argent.
Je veux tout connaître. Gredin. Comment se ressaisir ? Comment
ne plus craindre ?
Si timide parfois, si drôle comme autant.
Ce que les gens disent, ce que les gens défendent, ce que
les autres croient savoir.
Patience, patience. Il n'a que ce mot à la bouche.
Une queue est faîte pour bander. Les écoles devraient
au moins enseigner ça. Précaution d'usage : fille
ou garçon, ne te laisse pas couillonner.
Couvrir les pages, les photos, les travellings nommés du
désir, faire mentir les rencontres en apnée, apprécier
le vin, apprécier ceux et celles qui apprécient le
vin, chercher, chercher quoi, le corps, le corps de l'autre forcément
en partance, dans une kermesse votive de louanges, les yeux baissés
et le cur qui bat, par habitude lasse, en touches volubiles.
Tout est facile pour les autres, poncif à hauteur d'homme.
Et moi qui ne raisonne, qui ne raisonne pas, qui tâtonne,
c'est ça, qui tâtonne et qui veut me faire une idée
sur tout et qui a l'impression démesurée de ne rien
savoir.
Attraction capiteuse du trou noir : bourrez, milord, foire d'empoigne
sans distinction. Pour l'heure je voudrais douze amours pérennes,
l'amour, l'échange de deux fantaisies, l'amour on ne badine
pas avec, avec qui, les hommes aux queues bien lourdes, ourlées
classe première, agrippées à mon cul, autant
de pavés de manucures de croquis affectueux.
Et moi, mondain, superficiel, incohérent, sériel,
loin de la cause. Incapable de m'engager. Engagement solitaire voué
au langage des sourds. Pas crédible, louées soient
les langues déliées. N'en faites pas tout un plat,
cet homme bégaie à satiété. Et la moindre
inquiétude le soumet à la question.
Brasser. Terme générique, rendu à l'eau l'homme
saurait se défendre. Une seule fois : je t'aime. Trop entendu,
noyé sous un plexus occasionnel : baise-moi, déshabille
la comédie. En urgence, les urnes ont parlé à
l'oreille de l'alcôve : émotions radiées des
listes, protégées à l'il par les paratonnerres.
A droite comme à gauche, c'est la jouissance qu'on préfère.
Homme-orchestre, attention en traversant.
La vie à reculons sur un escalator de province. L'étranger
à la croisée des remparts ou comment collaborer à
la tonte des sentiments sur un air de disgrâce. Pastille Vichy,
arrière goût de l'histoire. Nous étions faits
pour l'amour, faits comme des rats.
L'hypothèse enfin d'une lente construction, un cube puis
un autre. Chacun de ces cubes aurait une couleur différente.
Ils s'aimanteraient, naturellement.
Au piédestal de ma vie, je veux faire une histoire dans la
dentelle.
Exquis, c'est exquis.
Je termine. Au vestiaire, les explications. Je nie tout, aidez à
me surprendre.
|