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ANNA CHRONIQUES

22-FEVRIER-02

Il n'y a aucun rapport entre moi et les autres. Le monde commence le 24 septembre 1934. J'ai 18 ans.

Ces phrases de Mension lues il y a quelques minutes m'habillent tout à fait. Je change la date, donc l'âge. Et c'est parfait.

Il n'y a aucun rapport entre moi et les autres. Le monde commence le 22 février 2002. J'ai 25 ans. J'ai 25 ans et je l'écris. Parce que je ne peux pas le dire, je ne connais personne dans ce train. Parce que je ne peux le crier. Les oreilles autrefois fréquentées se sont bouchées et je ne connais pas le langage des signes. Je change de vie aujourd'hui, vous en êtes témoins. Remarquez on change tous les jours sa vie : elle s'enlise ou se casse sans même qu'on s'en aperçoive.

Je laisse derrière moi un foyer familial et amical trop attisé. Je me sens lâche et en même temps si courageuse. On sait toujours ce qu'on quitte jamais ce qu'on va trouver. " Allez mais casse-toi ! Tu es lâche si tu restes " m'a glissé ma sœur la semaine dernière du haut de ses quatre mois de grossesse. " Il faut grandir Anna ", oui parce que Anna c'est moi, c'est mon nom, " accepte ce job, c'est une bonne occasion de mettre un coup de pied dans la fourmilière ". Elle a toujours le sens de la formule. Je suis aussi un peu comme ça vous verrez, ça doit être de famille. J'ai affiché la moue qu'elle décèle quand je suis à la fois gênée et agacée. Il est vrai que ces derniers temps je me suis largement laissée envahir par toutes sortes de nuisants. Les fesses posées sur la fourmilière tant décriée de ma sœur, les démangeaisons ont fini par devenir insupportables. Pour moi, mais aussi pour les autres. Le mal-être est contagieux. J'en suis à peine vaccinée.

C'est tout juste si tout à l'heure elle ne m'a pas poussée dans le train avec un chasse-neige. L'expression est de moi, mais Sarah, c'est ma sœur, aurait pu l'utiliser. C'est donc dans ce train que je commence les premières lignes de ce que je ne peux dire à mes proches. Ils sont déjà loin derrière et peu nombreux. Je dois couper le cordon avec les dents. Seule. M'isoler au moins quelques semaines, pour mieux les retrouver, pour me retrouver.

J'arrive à la gare. Je marche maintenant sur ce quai inconnu. J'essaye de sentir l'air, comme à chaque arrivée dans un lieu. Sentir la différence. Surtout l'indifférence, personne ne remarque mon arrivée imminente dans la ville. Je suis au cœur de l'action, au cœur de l'événement. L'événement est en marche, il est en train de se dérouler. Je suis en train de le vivre, de le sentir. Je marche vers l'extérieur. Première impression sur ce boulevard. J'aime l'odeur qui s'en dégage. Que je dégage. Je suis sûre de mes gestes. J'appelle un taxi comme une commerciale en déplacement. Je suis sûre de moi. Personne ne m'a reconnue. Je suis l'événement anodin, un passager arrivé à terme, deux pieds de plus dans la ville, deux poumons prêts à éclater. Je sens que mes dents effleurent le cordon quand je monte dans le taxi vert. Je donne l'adresse de l'hôtel sans aucune rougeur sur les joues. Le chauffeur semble aussi sûr que moi. Il me dépose rapidement à destination. C'est ce qu'on appelle un sacré pilote, la série peut commencer.

23-FEVRIER-02

Tu aurais pu faire ce boulot ici m'ont répété ceux qui avaient envie que je reste seulement pour justifier le fait qu'eux-mêmes n'ont pas bougé depuis 15 ans. Mais c'est justement parce que je pouvais trouver ce boulot partout en France que je suis partie. Vendeuse ici ou ailleurs, c'est exactement pour ça que j'ai choisi ailleurs. Tu n'as pas le choix, tu pars. Tu as le choix, pourquoi ne pas partir ? Je décide. Je choisis. Une évidence, une banalité, un métier courant, ce n'est pas une fuite, c'est un exil : Nantes.

Il pleut sur Nantes, donne-moi la main... Je ne connais cette ville qu'à travers une chanson. Cela me suffit et même au contraire me nourrit. Cela me transporte. Il pleut aujourd'hui. Sur le décor nantais que j'observe depuis ma chambre d'hôtel. J'ai une semaine pour trouver un appartement et 24 heures pour me présenter sur mon futur lieu de travail. Et je ne sais pas ce qui prendra le plus de temps.

24-FEVRIER-02

Toutes les villes se ressemblent. Partout on y parle de campagne. On croise toujours quelqu'un hurlant son envie de campagne. Si les gens parlaient moins, ça ferait longtemps que les campagnes seraient surpeuplées. Le grand art de la critique. Mais on ne change pas. On ne change rien. Mais si il n'y a rien, tout est possible. Je quitte une ville pour une autre ville. On quitte quelqu'un pour rien, pour un rien, pour personne, pour une autre personne, à cause de quelqu'un, pour une autre ville. Nantes.

Sous un pont des hommes s'exercent à chercher des corps. Ils plongent sans même se rendre compte qu'il fait froid. S'habituer à chercher des corps. C'est exactement ce que j'ai fait dans cette boîte l'autre nuit. S'entraîner à chercher des corps. Nathalie avait été obligée de me ramener chez moi. Elle m'avait aidé à me coucher. M'avait bordée. Avait frôlé mes cheveux suants en me rassurant. Mon corps graisseux d'alcool et de tabac pouvait s'endormir. Ca me semble déjà loin.

La Loire traversée, j'arrive enfin sur le futur lieu de ma vie active.

25-FEVRIER-02

Hier la prise de contact s'est plutôt bien déroulée. Aucun soubresaut, je n'ai pas calé comme je le fais d'habitude. Je n'ai pas eu envie de fuir également. Où une exilée peut-elle s'enfuir ? Je commence dans deux jours. Vendeuse de vêtements pour enfants. Finalement les études de géographie mènent à tout, surtout à Nantes. Deux jours, " le temps de me repérer et de trouver un appartement " comme me l'a aimablement proposé Evelyne. La patronne de la boutique Comme trois pommes. Ma patronne.

Il y a une semaine que je leur ai dit je pars mardi prochain. Tu pars ? Oui. J'ai attendu le dernier moment. Ils ont attendu le dernier moment pour lâcher quelques vannes. Le dernier barrage lâche. Je suis une crue. Ils se noient et tentent de me culpabiliser.

27-FEVRIER-02

Cet appartement est une affaire. Comme toujours. Comme c'est évident. Il fera donc parfaitement l'affaire. Rue Cassin. Entrons en résistance, construisons-nous un futur sans passé.

Beaucoup de jeunes gens habitent l'immeuble, vous verrez... Je le vois dès le premier jour, je suis invitée à une petite fête. Il faut marquer le coup, pour ton arrivée. Bien sûr. J'angoisse dès à présent pour cette soirée. J'arriverai avec quelques grammes en tête pour parer les coups marqués.

RESUME DE LA SEMAINE

Après un pilote magnifique auquel elle n'a pu résister, dans un train entre un point X et une ville N(antes), Anna ne change pas de travail, ne change pas de vie, ne change pas de tête (aucune teinture n'a été signalée), ne change pas de sexe, mais de ville. C'est tout. Il ne s'est pas passé grand chose, mais de grandes choses.

28-FEVRIER-02

Au boulot, on se tutoie. Tout de suite ils m'ont dit, eh on se tutoie. Pas de manière. Non surtout pas. Mais de quelle manière ! On se tutoie et tout va mieux. C'est plus sympa. Evelyne, tu peux me dire comment on fait pour annuler un article en caisse ? Oui tu vois, tu fais ça, tu viens d'où, tu as un copain, tu faisais quoi avant, tu, tu tu tu tu tu tu... Je.

Françoise me rappelle Isabelle Huppert. Je crois que c'est pour cette raison qu'elle m'est apparue sympathique au premier regard.

Dans l'immeuble on se tutoie. C'est plus sympa. Il faut dire qu'on partage les charges, la glace de l'ascenseur et ses crachats, les poubelles, et une allée tapissée de boîtes aux lettres. Ce soir, tu n'as pas oublié la petite fête ? Il y aura tous les locataires du 31 et puis des potes, tu verras, ça sera sympa. Tu viens ? Tu viens d'où ? Tu peux amener une bouteille ? Tu tu tu tut utututuut...

01-MARS-02

Mon frère m'avait parlé d'un club des fans d'Elvis. Ils se réunissent une fois par mois. Ils ne parlent pas forcément d'Elvis, il s'agit simplement d'un point de départ. Un point commun pour se rassembler. Hier soir, j'aurais aimé avoir un point commun avec eux autre que la location d'un appartement au 31 rue Cassin. Elvis ne nous a pas rassemblés. De toute évidence, croire aux strasses ou aux paillettes n'est pas rassembleur. Les candidats aux élections présidentielles ne s'y sont pas trompés : aucune trace d'étoile, de strasse, de fièvre dans les programmes. Elvis retourné à l'état de poussière. Poussière d'ange absorbée, poussiéreux d'ange, il s'est achevé. Je crois en Elvis. J'aimerais ne pas être la seule, comme ce fut le cas hier.

03-MARS-02

Nous sommes des milliers assis en pyjama. Ils sont des centaines assis dans des toilettes magnifiques. Nous som-mes des milliers à ne pas vouloir aller aux toilettes pour ne pas perdre une miette du pain d'épices qu'ils voudront bien nous laisser. En pyjama, nous nous ruons à leurs pieds. Nous prendrons même les restes. La 27ème Nuit des Césars s'ouvre devant moi. Je me sens laide dès les premiers plans.

Annie Girardot récolte son deuxième César en peu de temps. Elle ne lâchera pas une larme. Pendant ce temps, moi je fonds. Toutes les vies sont faites de secousses. Quand on sort vivant d'un séisme, on est aussi mou que de la lave. C'est après qu'on s'endurcit. J'aimerais être une pierre de volcan. Je ne suis qu'un petit gravillon qui se prend pour un calcul. Je rêve de paillettes.

04-MARS-02

La routine. Quatre jours et ça sent déjà la routine. Nantes ressemble déjà à la ville que j'ai quittée. Quatre jours de travail déjà routinier. On ne peut passer sa vie à fuir. Et pourtant.

Les questions sont toujours les mêmes. Il n'y a jamais de bonnes réponses, il faut seulement se poser les bonnes questions. Tous les endroits y sont propices même ce bus où les haleines viennent embuer les vitres. On est entassé comme des sardines comme on dit. Comme des sardines dans une boîte ou sur le port ? C'est important de savoir. Nature ou à l'huile ? Pour tout faire glisser, pour réfléchir.

Attention que personne ne bouge, que tout le monde dans ce bus réfléchisse ! Sommes-nous prisonniers ou conditionnés ?

05-MARS-02

Je n'ai jamais aimé jouer à la marchande. Je suis devenue vendeuse. Je n'ai jamais aimé jouer à la poupée. J'habille des poupons. J'ai toujours aimé les petites voitures et je ne suis ni garagiste, ni mécanicienne, ni pompier. Je bois comme un trou. Je fume comme un pompier. Je n'ai pas pour autant l'air d'un pompier au fond d'un trou. Simplement d'une vendeuse au bord du gouffre ?

RESUME DE LA SEMAINE

Début de semaine très Working Class Hero pour Anna. John Lennon l'attrape en route, pour une fin de semaine la tête en l'air : entre Elvis et Annie Girardot. La vraie vie en somme.

08-MARS-02

Debout femmes esclaves... Je me lève. Je me relève. Tiens-toi droite. J'essaye. Je dois me reconstruire. J'ai le permis. J'ai mon autorisation. Nantes est mon chantier. Il faudrait que je retrouve le goût des choses. Je sens que l'appétit revient. On ne se nourrit pas de regrets. Je ne veux plus être désolée de moi-même. Nantes et son coup de fouet. J'habille des enfants. Je me rhabille. Je dois maintenant me protéger. Il pleut. A chacun son imperméabilité.

15-OCTOBRE-02

Je vis ce que j'écris. J'écris ce que je vis. Je vis parce que j'écris. Je suis à Nantes depuis février. Je m'y plais. Je me plais à nouveau.

Aujourd'hui je suis en repos. En paix au bord de la mer. Le soleil est nostalgique sur l'estuaire. Des digues à perte de vue. Et derrière la mer qui pousse. Et devant les gens qui se repoussent.

Ma vie et ses digues. Ma vie qui ressemble à la Sicile. Une île, la mer qui pousse, les gens qui me repoussent, des digues, des sentiments prêts à entrer en éruption, mes névroses mafieuses.

J'ai peur.

La Loire ouvre ses bras à la mer. Je me blottis au fond d'eux. J'ai tant besoin d'être enlacée. On construit ses propres digues. Puis on attend. On sait que la mer va monter. Des digues cèdent alors. Puis on reconstruit.

Je suis prête. J'ai achevé mes nouvelles digues.

 


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Feuillet 8 pages
1 euro (port compris)
Isbn 2-84717-014-6
© Ambition chocolatée et déconfiture, Lyon, 2002.

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BULBUL YTEK

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