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CARNET D'ADRESSES

Garer la voiture sur le bas-côté de la route. Eteindre les phares. Remonter la fenêtre côté passager. Vérifier si je n'ai pas laissé ouvert à l'arrière (la prochaine voiture, je la prends avec fermeture centralisée). Attendre maintenant. Allumer une cigarette, prendre le briquet par le bon côté, sinon ça porte malheur. Dans la poche gauche de ma veste en cuir, un ticket de métro, une gomme noircie aux extrémités, un morceau de papier où sont notés scrupuleusement les rendez-vous de la semaine prochaine. Dans la poche droite de ma veste en cuir, le carnet d'adresses qui me suit partout. Sans lui je suis perdu. Si, par hasard (parce qu'il ne s'agit pas d'autre chose), je le laisse sur le rebord d'une table ou au bureau ou dans une brasserie (n'importe laquelle, une brasserie tout ce qu'il y a de plus brasserie), je suis cuit. Mon carnet d'adresses, ma raison de vivre. C'est lénifiant ce que je dis ? J'en fais tout un drame, c'est ça ? C'est quoi pour vous un carnet d'adresses ? Un abécédaire avec des noms et des numéros de téléphone ? Très bien, je l'accepte. Disons que c'est un truc commode, quelque chose qui facilite la vie. D'accord. J'appellerais bien Stéphane. Tac. Je prends le carnet d'adresses, lettre S, Sylvie, Sandrine, Stéphane, ça y est j'y suis. Stéphane. 06 38 54 27 75. Sandrine, c'est une ligne fixe. Elle habite Rennes, c'est moche Rennes, c'est tapi d'étudiants. Et la bière n'est pas bonne. Sylvie, en Arles, me fait le plus succulent des tajines. Pruneaux, agneau et vin des Corbières. Sylvie. 03 45 12 11 36. Sandrine, son numéro est raturé, elle change souvent d'adresse, elle ne sait jamais où elle en est. Elle s'aime pas, c'est pour ça que son numéro est toujours raturé. Au téléphone, Sandrine pleure souvent. C'est moche. On sait pas quoi dire. On dit des trucs, on les a déjà oubliés. On oublie vite. Mais j'oublie pas, Sandrine. On est là. On. La bonne conscience. Tu parles. Quand quelqu'un pleure au téléphone, qu'est-ce que vous faites ? Vous vous asseyez, vous reprenez votre respiration, vous êtes bien là où vous êtes, vous jouez votre rôle, on compte sur vous, on compte les minutes. Quand Sandrine téléphone ou quand elle pleure (rassurez-vous, c'est la même chose), je suis là mais je suis pas là non plus. J'ai plein de choses dans la tête. Mon pantalon qu'il faut faire sécher. La litière du chat. La séance à 20 heures pour l'avant-première, le plein d'essence sinon le week-end est foutu. Rappeler ma mère. Ranger le bureau. Repasser les chemises. Faire couler l'eau pour que ça fasse du bruit dans l'appartement. Sandrine, va falloir qu'on se quitte, je suis attendu pour vingt heures, enfin, c'est une formule. Tu m'en veux pas ? La bonne conscience. Un carnet d'adresses pour dire qu'on existe. Facile. Plus il y a de noms, plus c'est rassurant. Facile aussi. Quand un nom est barré, c'est dur. C'est une histoire qui se termine. H. Hervé. Plus de nouvelles. On barre. F. François. A la Guadeloupe, une virée quinquennale à manger des langoustes. On barre. G. Gaëlle. Avec un mec pas très intéressant, ça met de la distance, obligé. On barre. Gaëlle, je barre, avec regret. Un carnet d'adresses sans rature, c'est bidon. Ça n'existe pas. Ou alors vous en achetez par paquets de dix chez le buraliste du coin, comme ça vous avez un carnet d'adresses tout neuf chaque fois que vous devez raturer. Et vous recommencez. A. B. C. D. Vous pouvez aller très loin comme ça. C'est rassurant. Parfois, il y a des pages toutes vides. R. C'est drôle, mais à R, il n'y a rien. C'est drôle mais c'est angoissant. Vous prenez alors les devants. Un soir, vous vous arrêtez dans le premier bar venu. Et vous regardez. Vous vous dites : je vais bien trouver un René, un Renan, un Robert. Vous pensez : c'est une question de possible, vous ne vous mettez aucune barrière. A une heure très avancée de la nuit, vous avez fini par trouver. Il s'appelle Ludo mais de se faire appeler Robert, ça l'amuse, ça l'excite. Vous êtes vous aussi excité mais vous êtes poli mais vous êtes quand même excité à l'idée qu'il s'appelle Ludo mais que vous l'appelez Robert. Après vous couchez le nom dans le carnet d'adresses. Vous ne savez pas si vous avez bien fait de le coucher. Vous avez presque un regret. Ludo, à la lettre L c'était mieux mais c'est le jeu. Et on ne triche pas avec son carnet. Je dis ça par expérience. Faites l'expérience vous-même : inventez des noms. Inventez des histoires. Hier soir, j'étais avec T. C'était bien, c'était tendre. Son numéro, vous l'inventez. Disons : 01 44 78 69 25. Il habiterait la région parisienne. Vous ne connaissez pas son métier mais vous aimez déjà sa bouche. Il est grec. C'est une bonne histoire, vous pensez : j'ai tiré le bon numéro. Et l'esprit s'emballe, parce que de la Grèce, vous passeriez bien par le Portugal. Fernando. Allons-y pour Fernando. F. F comme famille, il vous présente, on vous aime déjà, un garçon qui sait faire la cuisine et français par-dessus tout, quelle aubaine. Quelle aubaine, oui. L'Angleterre, le nord de l'Angleterre. Et pourquoi pas ? Patrick. C'est pas mal, ça sent un peu la lutte, la famine à bras le corps et comme vous avez très faim vous mettez davantage de cœur à l'ouvrage. Patrick. Bon. Vous m'avez compris ? Je ne développe pas. On invente, on trie, à chaque région son histoire. Vous demandez l'international, vous l'avez, toutes les lignes sont ouvertes, c'est vous qui manœuvrez. Vous avez un carnet d'adresses avec des noms de capitales. Ça vous fait rêver. Quand vous rêvez, vous savez tout comme moi comment ça fait. Vous voulez vraiment qu'on parle maintenant de masturbation ? Le mot n'est pas beau, un peu mou. Je sais. M. Masturbation. Votre carnet en est plein. Vous n'avez pas à rougir, c'est comme ça. C'est un peu court je sais mais ça ne se commande pas. Imaginons un peu les queues dans les grandes surfaces du sexe. Non, n'imaginons rien. Laissons faire. Laissons-nous guider. Donc, je reprends : un carnet d'adresses, des noms imaginés, une tour de babel où vous convoquez les meilleurs numéros. C'est idéal, c'est parti pour toute une journée, il suffit de faire sonner. Mais tout comme moi, vous avez déjà l'intuition d'un gâchis : vous savez que ça ne marchera pas. Je veux dire les rêves. Les rêves, ça sert à rêver. Point. Le numéro que vous demandez n'est pas attribué. Pire : est hors service actuellement. La réalité contre le rêve. Vous trouvez le combat dégueulasse. Pour le coup vous vous sentez hors service vous aussi. Je dis ça par expérience. Toutes les expériences sont bonnes à vivre. C'est les pontes qui disent ça. Connais pas. Sandrine n'est pas une ponte, c'est loin d'être une lumière mais vous l'appelez, en pure perte, Sandrine c'est moi, ça va ? Quelqu'un qui déprime au téléphone pour de vrai, ça remonte le moral. Plus Sandrine déprime, mieux je me sens. C'est arithmétique. C'est pythagoricien. C'est comme vous voulez. Chacun fait les études qu'il peut. Oui, Sandrine, le monde est cruel. On en est là. Rien de nouveau sous le soleil. Que c'est triste l'ordinaire. Elle est dans la merde, jusqu'au cou elle est prise. A quoi pensez-vous ? Que vous n'aimeriez pas être à sa place. Ah ça non. Sa place, qu'elle se la garde. Chacun chez soi, chacun ses problèmes. Appelez Nathalie, vous aurez le moral à 100 % de ses capacités. Nathalie, c'est Sandrine puissance mille. N, Nathalie, 04 72 89 36 47. Appelez, elle donne à votre vie un petit goût de paradis. Ça va, Nath ? Oh non, ça va pas du tout. Nathalie, elle vous donne des envies de pyjama avec un bol de corn-flakes. L'enfance retrouvée au bout du combiné. Je sais pas comment elle fait pour être aussi positivement déprimée mais elle le fait bien. Tout le monde devrait avoir une Nathalie dans son carnet d'adresses. Ça sert toujours. A quoi je sers ? Posez pas les questions qui ricochent. Je sers à entrer des données dans un PC qui reste éclairé vingt-quatre heures sur vingt-quatre. C'est mon boulot, c'est ma vie. Mes affaires courantes nourries au sein de la grande famille informatique. Je n'ai pas peur des raccourcis. Si vous me demandez qu'est-ce que tu fais dans la vie je vous le dirai, j'entre des données. C'est ma vie et je ne vois pas ce que je peux vous raconter de plus. Ma dernière crise de fou rire ? Attendez, j'y réfléchis. Un instant. Ça m'arrive, oui, ça m'arrive encore. Mais les explosions de joie, de celles qui vous remettent les batterie à plein, c'est plus rare, c'est même exceptionnel. Rire, c'est hygiénique. C'est comme manger. Et bien boire. Mais je ne bois plus. J'ai arrêté. Quand on boit, on raconte des conneries. Boire, c'est reculer. Je ne bois plus. Ou un verre, le soir, juste avant d'aller dormir. Un verre de rouge. Et le lit. Et l'amour, c'est hygiénique ? Nous y voilà. Je n'ai pas dit ça. Je sais plus quoi penser. Je suis une bête d'amour, affamé. Je le sais. Mes bras pourraient recouvrir une montagne. Et même si je fais l'amour, par paresse, j'ai plein de choses dans la tête. Des choses invraisemblables qui font que je suis dans le lit et que je n'y suis pas. Ce n'est pas moi. Ce n'est pas lui. Ce sont deux vies réunies au jeu de la loterie. Ne rien demander, se laisser faire. Laisser agir. Après le charme viendra. Après seulement il faut partir. Et ils partent tous. Vous savez retenir le désir ? Faut savoir dresser, faut savoir s'y prendre. Je sais. J'obéis. Mais des fois on ne s'obéit plus. C'est comme un élu, mais oui, un élu pour qui on aurait voté mais qui se dégonfle à la dernière minute. Il étouffe, il n'a plus les épaules assez larges, il voit défiler sa vie et toutes les poignées de mains à venir, ça lui fait comme une aigreur sèche dans le ventre. Il regarde son peuple au balcon de la république, on l'acclame, on lui demande mille prouesses, il se retire. Vivre, c'est jouir. Quand on ne jouit plus, on mord, on devient une sale bête méchante qui jappe à la gueule béate des heureux de la terre. J'aime pas les larmes, j'aime pas le morose. Ça fait chochotte et puis quand les choses traînent, ça s'éternise, et ça m'énerve. Qu'est-ce qui m'énerve encore ? Les saisons : le printemps, l'été, mais le printemps surtout. En hiver les jours raccourcissent. Tant mieux. Plus c'est court une journée, plus tôt on est couché. A huit heures tout le monde à la soupe. Tout le monde ? C'est une formule. Tout le monde, vous m'avez compris. Toute ma vie je serai seul. Toute ma vie un incroyant. Pourquoi. Parce que. Mais encore, creusez. Je sais pas. Pourquoi. Narcissique ? Possible. Indifférent ? Ah non. Mal léché ? C'est-à-dire ? Ours mal léché ? Possible, sais pas. Craintif, lâche, pusillanime, velléitaire. Les mots ronflants, sais pas. Bon, je vais vous dire : Stéphane. Je l'ai jamais rappelé. Voilà.


Jamais.


C'est des mots tout ça. Ça fait mal. Qu'est-ce qui fait mal ? Lui. Ça fait mal. Qu'est-ce qui fait mal encore ? Les coups. Oui, c'est vrai. Les coups. Les deuils aussi. Ah oui, ça aussi ça fait mal, même si on sait pas ce que sait, la mort. Disparaître, c'est lâche alors ça oui, c'est lâche. On choisit pas toujours. L'euthanasie des sentiments, je suis pour. Une perte neutre, on serait comme insensible à la douleur d'une séparation, ça me plaît. Pourquoi. J'avais son numéro, j'avais qu'à. Mais non. C'est pas simple. J'avais son numéro, son désir à portée de main. J'avais mal. Quand on aime, on y va. Pas moi. L'amour fait peur. Voilà, on y est. Ça fait mal. Où ça ? Sais pas. Dans les yeux peut-être. Je peux plus me voir dans le PC. Ça fait des mois. J'appelle plus. Des ratures, des ratures, des brouillons de ratures. Sylvie, Sandrine, s'en remettre à elles. S'en remettre. Improbable. A quoi ça sert un carnet d'adresses si on est sûr de rien ? Et si je démissionnais ? On recherche des missionnaires pour aider les plus pauvres. L'Afrique. Les bidonvilles de Jakarta. Conneries. Je suis pas humanitaire, je me demande encore comment je fais pour rester humain. Ça, c'est un truc de l'enfance. Un jour, j'étais à l'arrière de la voiture, mon père faisait le con il allait très vite et je voyais défiler toutes les maisons, c'étaient des toits, des murs, des clôtures qui auraient pu faire une seule et même maison. Et j'ai pensé, je n'étais qu'un gosse, et j'ai pensé : pourquoi elles brûlent pas, les maisons ? Pourquoi ça brûle pas, pourquoi on y met pas le feu, les parents se déchirent, les gamins ramassent, pourquoi on brûle pas tout ? Vous n'y êtes pas. Ne dites pas ça. J'ai eu de l'amour dans la famille. De l'amour comme des parents peuvent en donner. Disons : au compte-gouttes. Alors après, forcément. Je me rappelle pas. Vous y voyez une cause, un effet ? Je sais pas. Je m'aime pas. Ou je m'aime, un peu trop. Je sais pas. En amour, faut donner. Je ne donne rien. Mes bras rêvent. Mes bras rêvent d'une montagne. L'ascension, la peur du vide. J'ai pas rappelé, j'ai pas su faire. Qu'est-ce que j'ai appris ? Qu'est-ce que la vie m'a enseigné ? Mauvais élève, otodidacte, même ça je sais plus l'orthographier. Je voudrais pouvoir me dire : j'ai réussi. Mais l'amour, c'est pas un examen, c'est une combine. Un doigté, de la candeur, des œillades exhaustives. C'est pas moi. Mal léché, mal en point. J'ai pas rappelé. S. Stéphane. 06 38 54 27 75. Additionnez le tout. Comptez. Vous voyez ? 200. 200 tout rond. J'y voyais un signe. Un chiffre rond, ça veut dire quelque chose. Je suis superstitieux. Qui ne l'est pas ? Maniaque, obsessionnel, superstitieux, c'est vous qui voyez. Les choses ont un ordre, c'est dans la nature des choses, l'ordre ordonne, le fouillis disperse. Alors je range, je frotte, je récure, faut que ça brille. Matériellement comblé, équipé pour la vie sociale, sablez le champagne. Mais. Ah oui mais. Il y a toujours un mais : entrez, constatez par vous-même : quinze années d'essorage, autant de souvenirs qui sèchent, des amis à la pelle, des amis, si on peut appeler ça comme ça. Des connaissances, peut-être. Des amis, c'est vite dit. Un carnet d'adresses plein d'amis, connais pas. Pas vraiment. Mais des numéros à la pelle pour raconter n'importe quoi, ça, j'ai. C'est jamais le bon numéro, pas celui qu'on voudrait. Dites-moi, ça tourne en rond ce que je dis ? Vous avez déjà imaginé quelqu'un qui tourne en rond chez lui ? C'est moi. C'est courant. C'est physique. Tourner en rond ou plutôt épouser tous les angles de l'appartement, longer les murs, suivre à la lettre l'ordonnancement strict des plinthes, voilà, ça, c'est moi. Je commence par la cuisine, en dix secondes le tour est fait. Après le séjour, c'est là que je bas tous les records. Et puis la chambre, la chambre enfin. La chambre. L'endroit où je dors. L'endroit où je pourrais me détendre. Bouquiner. Pas le temps. Pas la tête à ça. Où je pourrais me détendre si j'avais appelé. Stéphane, salaud. La chambre, l'endroit idéal où jurer. Le salaud. Jamais, jamais-plus-jamais. Que faire. A quoi s'occuper. S'abandonner dans le travail. Démissionner. Je sais pas. Sortir, ça c'est une idée. Ce soir prendre la voiture, sortir, ce soir ou jamais, se garer sur le bas-côté de la route. Eteindre les phares, on dit : on voit toujours mieux dans le noir. Remonter la fenêtre côté passager. Vérifier si je n'ai pas laissé ouvert à l'arrière (la prochaine voiture, je la prends avec fermeture centralisée, fermeture automatique, fermeture intégrale, on ferme tout). Attendre maintenant. Allumer une cigarette. Le désespoir est un manque d'imagination. Faux. Prendre le briquet par le bon côté, sinon ça porte malheur. Archi vrai. Comme deux plus deux. Comme 06 plus 38 plus 54 plus 27 plus 75, ça fera toujours 200 au compteur, toujours. On n'y peut rien, on n'en peut plus. Dans la poche gauche de ma veste en cuir, un ticket de métro, une gomme noircie aux extrémités, un morceau de papier où sont marqués scrupuleusement les rendez-vous de la semaine prochaine. La semaine prochaine, c'est loin. La vie est courte, on voit le temps long. Dans la poche droite de ma veste en cuir, le carnet d'adresses qui me suit partout. Partout dans mes déplacements. Où je vais ? Je sais pas. Le carnet d'adresses me dira. Des noms, des noms, des noms. Stéphane. Le carnet. Sans lui je suis perduacteurs sont faits pour être aimés.

 


suivi de
FAUT QUE ÇA BRILLE

On dirait que ça se corse. Faut voir leurs têtes aux figurines pas de quoi pavoiser. Je fais l'amitié sur mesure, les soirs de grande occasion, je tire le smoking à quatre épingles, on ferait n'importe quoi pour plaire aux accrocs.
Si tout est dans l'effacé faites-moi une couverture au bicarbonate, à toutes les solutions une ouverture. Droit d'ingérence, les draps aussi avaient leurs maux à dire.
S'armer de patience, l'intelligence est une béquille qui anime les esprits chatouilleux. Aux cris les plus amers, adjugez d'une redevance facile : les chaînes me traînent, excusez pour si peu ça fait du bruit sur le parvis.
Déjà disponible dans vos kiosques, une jachère fertile d'histoires modiques. La petite Samantha jalouse des seins de sa mère, le bistouri du médecin dans le ventricule gauche d'une cliente ventriloque, parlez la bouche pleine : c'est vendeur.
La hâte est mauvaise conseillère. Aux heures de pointe, on a tiré sur la foule. Escalade des horaires, soyez ponctuel, les pompes funèbres ne travaillent plus les jours fériés. L'amour est du voyage, à douze heures de là, dans l'intimité d'un rideau de douche, Yum-Yum pense au mariage, un cheptel de dragées s'invite au comptoir, un archipel de convives dévale les petits fours. Le marié est laid. Il ne cause pas. Il en a une petite.
Imprimé à l'encre sur une paire de fesses estampillées sensualité réactive: " cuit à l'eau, le désir régénère votre peau ". Je suis témoin, aux assises faites mijoter, l'amour fout tout en l'air, demandez l'expertise.
Gai comme pinson en volière. Bête de scène, je suis causant. On fait tous des rêves de cochon. La nasse ordinaire des tracas, ne me dites que ça vous travaille le cuir, vous allez l'affamer, cette pauvre bête.
Un reptile me fait de l'œil. De l'autre, il s'écaille en prétextes, j'imagine qu'il s'étend. L'amour sous une tante, le mirage injurieux d'une rencontre. Sa tour ensablée, infernale de rigueur. Visez juste, c'est une question de principe. Les fentes, disait un peintre, c'est pour la merde et les suppositoires. Pubère, tout est oublié, ça chie de travers, va falloir rincer.
Amabilités, chinoiseries, péristyle. Le siècle nous a choisis, et nos mères, décidément si belles, qui se doraient la pilule à défaut de la prendre comme un compliment de suffragette.
En attendant faut que ça brille, c'est du propre, on se quitte. Ménage à deux, c'est une affaire de dissolvants. Des ampoules au bout des doigts, je sais bien je suis pas une lumière, j'entends même plus le tambour de la machine à laver. Amour fanfare, ça la joue faux, programme douceur en veille. Emprise d'électricité votre cécité à mes avances sur recettes, une cure de ciné pour tourner la page de nos caprices moulus, tout est dans le cordon, bleu, à point, saignant mes rêves, assigné à vos pensées. Vos absences, on dirait du Mozart, il est mort jeune, nous sommes parés.
Acclamé à mes risques et puérils instantanés, une vie couchée sur le polaroïd, on tire la gueule, visée de près, elle cicatrise. Un portrait de vous, j'ose pas l'imaginer, les photomatons camisolent, un sourire en cellule qu'on développe sans manière, la chambre est noire, mes pas me suivent.
Asphyxie dans le mouchoir, abreuvoir des machines, dans les yeux, comme pour la première fois. Vous disiez : si vos mains pouvaient deviner, elles dessineraient des épaves.
Les aquariums, ç'avait l'air de vous détendre, mais salaire de vous surprendre aussi toutes ces palettes ivres dans le coffre-fort, mon compte est bon mais vous, à trop vouloir vous dépenser vous cabossez les trottoirs. Putes de forme, notes de service, la camionnette café chaud, à l'ombre des jeunes saules en pleurs. Quand vous payez, c'est moi qui glisse. C'est une histoire de pente.
Lu dans la presse rubis champagne les affolés du volant déballent l'ivresse à portée d'une corniche, j'adopte leurs virages, l'aide sociale fait un prix. On voudrait s'émouvoir, s'agrandir dans la joie. Mais les grandes tailles font les petites ambitions. Si seulement on était raccord, si seulement c'était vrai. Ayons l'idéologie tenace, prenons le mâle en patience, toujours de bon poil, mais en cas d'inspection : assumez : rasez tout.
Larme à l'œil, gâchette facile, le cœur visé en terrain miné par vos yeux qui mitraillent, on commet tous par orgueil des impers sous la pluie, je ne voyais rien, j'avais l'embarras sous le coude, le débarras du choix. A chacun son cellier, à chacun son ardoise. La note est lourde, mes yeux sont vides, c'est quand on a trop pleuré qu'on rêve d'Etretat. Le trou dans la roche, la plage d'accalmie.
La religion, mes frères, n'habite plus ce pays. Rappelons-nous : on déterrait les fantômes, on crachait à la gueule des maquignons, c'était foire castagne le couplet des nantis. Les bedaines ricaneuses mettaient du cœur à l'ouvrage mais la greffe n'a pas prise et on avait juré de ne pas recommencer. Et c'est plus fort que tout, quand on badine encore on naît, quand on dit je t'aime on meurt, c'est qu'on ne sait plus quoi dire. L'amour à mort et c'est déjà Noël. Attardé, on ne croit plus aux cadeaux.
L'amour. Puisqu'il nous prive de sa présence, rendons publique la séance de nos déchirements à venir. Aventures au scalpel, j'ai la clinique qui bat de l'aile : docteur, je ne sais plus diagnostiquer nos ébats. Il n'y a qu'à Venise où le désir gondole mais les rats, où sont les rats ? J'aime pas les cages, j'aime pas les lois, mais allez droit au but. Avocat sans défense, les bras m'en tombent, la tête suivra. Plaidoirie accablante, tendresse hirsute, on bande à part, chambres ardentes avec vue.
La caisse est pleine, la coupe est larguée, ravitaillement coliques migraine, ça batifole dans les tranchées. Q'on me saigne, qu'on m'accule. A force de trop vouloir me faire la gueule, je vais les avoir mes galons de mélancolie. Consommation maudite, label de grande surface c'est marqué au fer rouge : quand on a commencé, tant pis c'est bête on y prend goût. Le vôtre était racé, il pique encore la bouche, scorpion ascendant vertige, retournez au désert. Et si l'eau manque, soyez lucide : mis en demeure, vous êtes encore un homme aride.

Et puis on pleure, et puis on rit.
Un jour j'ai imaginé un garçon beau comme personne, je l'ai croisé, il buvait seul au comptoir de ses rêves, il m'a regardé, nous nous sommes souris, il avait une cicatrice sur le front qui faisait comme une rature confuse à nos regards proscrits, c'était l'hiver, c'était gentil, il a fermé ma porte en disant : c'était très bon, le repas, merci infiniment. Il a fermé la porte.
Rideau.

 


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Feuillet 8 pages
1 euro (port compris)
Isbn 2-84717-016-2
© Ambition chocolatée et déconfiture, Lyon, 2003.

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ANTON OTTERO

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