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MA MÈRE

Pour donner à notre rendez-vous un caractère monumental et un rien solennel, j'avais choisi de nous retrouver devant l'Hôtel de ville où je travaillais depuis quelques semaines comme agent administratif. Ma mère ne comprenait pas vraiment ce que cela voulait dire mais elle était confiante : j'avais à présent une situation régulière.
En sortant par la grande grille, je la surpris m'attendant sous son immense parapluie. Comme un banal jour d'automne, il pleuvait ce mardi et ma mère trépignait sur place parce que la pluie en ville, il n'y a rien de plus énervant. Je l'ai embrassée et, le temps de m'abriter avec elle, elle m'a dévisagée en grimaçant un sourire. Je portais une popeline, des chaussures à lacets et quelque chose dans les cheveux qui donnait à mon visage l'air d'une parfaite petite employée.
Il était midi trente et nous avions très faim. Ma mère n'avait pas beaucoup mangé au petit déjeuner, exprès disait-elle, comme ça on apprécie mieux ce qu'on a dans l'assiette. Elle avait l'air plutôt en forme et le vent flattait ses cheveux passés au henné tandis qu'elle mastiquait un chewing-gum avec une rapidité presque maniaque. C'est un chewing-gum que je lui ai toujours connu. Quand j'étais encore à vouloir un câlin sur ses genoux, elle mettait dans ma bouche la pâte molle et elle disait ton haleine est plus fraîche que la mienne, ça lui fera des vacances : évidemment, ça me faisait rire.

Le restaurant, animé par une confusion de voix sifflantes et braillardes, répandait une curieuse odeur de fleurs séchées et celle, plus tenace encore, d'un petit comité de cigares qui s'était installé à l'entrée des cuisines. Un jeune serveur assurait à lui seul le service, et ma mère ne cessait de féliciter sa grande agilité ainsi que le soin apporté dans sa distribution des plats. Il se démène, c'étaient ses mots. Ma mère, jamais avare d'une bouchée supplémentaire, avait pris mon assiette et elle rinçait méticuleusement le bord avec un quignon de pain qu'elle trempait dans la sauce tout juste tiède. Quand le dessert a été servi, elle a demandé au serveur avec quoi était livré le fondant au chocolat. Avec une crème anglaise et du rhum, madame, a-t-il répondu. Ah, a dit ma mère, ça change, c'est bien comme ça. Puis, fouillant dans son sac à main, elle a sorti son paquet de cigarettes, a rapproché le cendrier vers elle et m'a demandé où j'en étais avec mes histoires.
Mes histoires. En réalité, il n'y avait plus d'histoires depuis quelques temps déjà, elles étaient pour ainsi dire périmées. Mais ma mère croyait que cela n'en finirait jamais et elle voulait m'entendre dire que quoi qu'il puisse advenir, je m'en sortirais avec les mains propres.
J'avais laissé partir plus ou moins Baptiste quelque temps et Baptiste avait retrouvé sa femme, sa vraie. C'était ça, l'histoire. Ma mère l'avait pris en grippe parce qu'elle le trouvait macho, écervelé et plutôt pas commode. Ma mère préférait Daniel mais Daniel c'était comme un fossile anecdotique et il ne fallait plus compter sur moi pour dépoussiérer son souvenir.
Si tu veux savoir… disait ma mère, et je l'écoutais me dire tout le mal qu'elle pensait de Baptiste, ce ringard, ce cravateux qui joue des épaules quand il se croit bousculé par la naïveté d'une remarque. Baptiste n'était pas tendre, c'est vrai, il avait ses humeurs comme on dit. Mais je l'aimais et lui aimait aussi, mais deux femmes à la fois c'était trop. Et il avait essayé de choisir, dans ma voiture, il avait pris son air important et, s'efforçant de ne pas trop raturer sa déclaration, il m'avait annoncé qu'il me quittait, si tant est qu'on se quitte quand on ne s'est jamais vraiment rencontré. Mais l'instant d'après il me prenait dans ses bras en me demandant de lui pardonner, il ne savait plus quoi faire et je ne pouvais rien dire. Sa femme était le problème. Sa femme et ses deux enfants. Sa femme juriste ou quelque chose dans le genre et les deux enfants dans une école internationale, pour parler toutes les langues, pour abolir les frontières. Il les aimait beaucoup, il aimait beaucoup sa femme et ses enfants et il m'aimait, moi. Mais pas de la même façon. Il m'aimait violemment, il m'aimait nue, dans un lit, blotti contre moi, ou couché sur mes seins, peu importe, il disait qu'il n'avait jamais aimé comme ça. Je lui faisais quelque chose, je le rendais dingue, il m'avait dans la peau, il n'en pouvait plus. Tout ça. Tout ça dit et redit au téléphone, au lit, dans la voiture, à la sortie d'un bar, dans une salle de cinéma, dans une chambre d'hôtel qu'il réglait à coup de carte de crédit. Tout ça, il le disait et tout ça je le croyais. J'en avais besoin. J'avais besoin de sa voix, j'avais besoin qu'il ait mal de ne pas me voir, j'avais besoin d'avoir mal quand il entrait en moi et me chuchotait à l'oreille ce qui le dépassait lui-même. Peut-on aimer quelqu'un autant ? Je ne sais pas. Lui était dépassé, il m'en voulait presque de ne pas comprendre à quel point il n'en pouvait plus parce que moi, disait-il, j'avais toujours l'air de bien aller. Mais je n'allais pas. Ou si j'allais c'était de travers, emmurée dans ma folle solitude.
Qui n'a jamais songé à se débarrasser de celui qu'on désire parce que son désir à lui fait trop mal ? Qui n'a jamais rêvé de posséder et de détruire en même temps ? Avec Baptiste, il y avait ça de commun entre nous. La mort dans le jeu érotique. La folie du corps dans l'extase. Il me serrait très fort quand il me quittait, il me serrait la gorge et jurait qu'il n'y reviendrait pas, qu'il aurait ma peau. Et puis un jour, balbutiant des mots qu'il ne trouvait pas, il finit par m'avouer qu'il se sentirait soulagé si j'étais un cadavre. Je n'avais rien dit à cela. Rien pensé. En fait je ne posais pas de questions. C'est ma mère qui les posait à ma place.

J'avais grandi trop vite, mais à l'âge où les filles parlaient déjà de s'envoyer en l'air avec des hommes mûrs, des gros calibres. J'avais grandi sur le tard et je me souviens que dans la cuisine de ma mère où nous passions le plus clair de notre temps, ses copines venaient interroger d'un œil perplexe la constitution chétive de mon corps. J'étais en retard sur tout et ça les inquiétait, mais comme on s'inquiète d'un événement sans importance, juste pour habiller les heures qui passent. Marina, la grande gueule, disait à ma mère : pas folichon, ta gamine. Moi, à son âge, j'étais pas regardante et je m'en payais des heures sup' au plumard. Elles rigolaient et ma mère tapait dans mon dos, comme pour dire : toi aussi, tu feras un jour partie du clan. Le clan, dans leur jargon, c'était quelque chose d'un peu spécial, une expression que j'ai toujours entendue à la maison parce que c'étaient toujours les mêmes personnes qui s'attroupaient dans la cuisine. Faire partie du clan, c'était avoir eu des histoires avec des mecs, des gros bras, des branleurs, des messieurs, et c'était refaire le monde à l'aune de toutes ces aventures qui n'en finissaient pas de se raconter dans la cuisine, avec un verre de gin ou de porto aux lèvres.
Ma mère avait eu sa première histoire de clan vers l'âge de quatorze ans, avec un garçon qui faisait pompiste le jour et videur la nuit dans un bar où traînaient des routiers et des mains calamistrées par le froid. Ma mère s'allongeait sur la banquette arrière d'une voiture et je l'ai toujours entendue dire qu'elle ne prenait pas son pied au début. Elle ne connaissait pas son corps. Elle aimait que le garçon jouisse sur elle, elle aimait le voir jouir, mais elle ne prenait pas son pied. C'est venu beaucoup plus tard. Avec des histoires peut-être plus compliquées mais qui valaient le coup. Et son petit Navajo, comme elle l'appelait, était un très bon coup celui-là. Elle le ramenait parfois à la maison et je me rappelle tout le bruit que ça faisait au rez-de-chaussée quand ils vidaient les placards, parce qu'après avoir fait l'amour, ils avaient très faim. Et ma mère faisait une grosse casserole de pâtes avec beaucoup de bolognaise, beaucoup de pain et d'aromates. Et ils remettaient ça dans la chambre quand ce n'était pas dans la cuisine, ils faisaient ça toute la nuit et le lendemain je n'allais encore pas à l'école parce que ma mère n'avait pas pu se lever. Mal au cul, disait-elle. Mais ce n'était pas un prétexte recevable pour un directeur d'établissement scolaire et je restais dans ma chambre à regarder les flocons de neige et le ballet des étourneaux. J'aimais bien l'hiver.

Je ne me suis jamais posé la question de savoir si je devais tout raconter à ma mère. Je lui racontais tout, c'est comme ça. Et elle me racontait tout aussi, comment faire des économies, où chercher du travail, comment se faire des relations, s'il fallait sucer la première fois avec un garçon. Sa franchise ne m'a jamais choquée, c'est moi qui la choquais avec mes allures renfermées. Pour ma première boum à la maison, ma mère avait appelé des copains et des copines du lycée, à l'époque j'étais trop timide pour le faire. Je ne voulais pas trop de monde et je lui avais demandé de ne pas acheter de boissons parce que parmi les invités, certains supportaient mal l'alcool et faisaient après n'importe quoi. Et ma mère a failli me retourner une claque, mais une claque comme une plaisanterie entre deux frangines qui s'aiment bien et elle m'a dit que l'alcool, ça aidait les garçons timides et que les filles n'avaient plus après qu'à se laisser faire. Et je ne me souviens plus comment toute cette soirée s'est passée parce qu'il y eut beaucoup de monde, beaucoup trop d'invités au point de ne plus savoir s'il s'agissait bien de ma soirée d'anniversaire ou d'une énième bringue où les copines de ma mère tapaient sur les cuisses des garçons pour tâter le terrain de leur musculature débordante. J'avais dans l'idée un peu vague de sortir avec Jeff qui me plaisait beaucoup et que je ne laissais pas indifférent. On répandait un bruit dans les couloirs du bahut qui disait que c'était Jeff qui piquait nos culottes dans les vestiaires et qu'après, entre copains, ils les léchaient avidement en faisant des gestes obscènes. Et ma culotte, elle, avait été épargnée parce que Jeff semblait avoir quelque chose comme du respect pour moi. J'espérais seulement qu'il pensait bien à moi et pas à une autre fille quand il se touchait. Mais je ne l'ai jamais su parce que Jeff a préféré ce soir là coucher avec Marina et ma mère était comme une folle parce que : primo, Marina baisait dans sa chambre, deuxio, Marina s'envoyait en l'air avec le plus ébouriffant des merdeux du collège, tertio, Marina avait pris son pied deux fois de suite et qu'elle n'était pas partageuse. Et ma mère faillit mettre tout le monde à la porte tellement elle rageait et je lui ai demandé de se calmer si par hasard elle le pouvait. Elle a pu. Et la nuit s'est achevée sur un clair de lune laiteux, presque hypnotique et je n'ai jamais repensé à Jeff.

Tout le monde a toujours aimé ma mère. Moi la première. J'étais folle d'elle, si elle avait le culot de partir trois ou quatre jours sans me prévenir, je tournais comme fauve en cage dans la maison et j'attendais son retour, la colère serrée au ventre. Et quand elle réapparaissait, je ne disais rien mais je m'enfermais dans ma chambre et je ne mettais plus les pieds dans la cuisine. Je faisais ma vexée et ça marchait plutôt bien. Au point que ma mère avait ritualisé jusqu'à sa venue dans ma chambre chaque fois qu'elle pressentait la naissance d'un conflit : elle montait les escaliers qui grinçaient sous son poids, chaque pas faisait comme une note de pardon, chaque enjambée une trouvaille d'excuse qu'elle exécutait avec un ronflement dans la gorge d'un comique involontaire, l'air de dire tu m'entends, ma chérie, c'est bien ta mère qui est là, et elle posait au bas de ma porte un plateau recouvert de pain de mie, de chocolat et de yaourts aux fruits. Mon plateau préféré. Elle restait derrière la porte, elle pouvait rester des heures entières, recroquevillée sur elle-même sans rien dire et elle attendait patiemment que le petit animal sorte de sa cage dorée et vienne se blottir dans le pull en laine que ma mère portait quand elle avait froid ou quand ses remords lui arrachaient des douleurs jusque dans la colonne vertébrale. Et des après-midi entières nous restions blotties l'une contre l'autre à regarder dans le canapé du salon des séries américaines et commander des pizzas pour le soir au cas où Marina et les autres passeraient à l'improviste le ventre vide.
Tout le monde aimait ma mère parce que c'était le bon dieu ou tout comme. Et parce que la porte de la maison était toujours ouverte pour les personnes qui n'allaient pas bien dans leur tête, ma mère prit tôt l'habitude de ne plus rien fermer à clef dans la maison. A ma connaissance, il n'y a pas eu un seul soir où je n'ai pas vu ma mère accueillir à bras ouverts sur le perron de la porte les copines, les connaissances et tout ce réseau informel de parfaits étrangers qui connaissaient la maison par des détours plus ou moins mystérieux. Il y avait toujours ainsi une bouteille à finir, toujours un matelas où reposer sa fatigue. Chaque soir c'était fête, chaque soir, les Marina, les Philippe, les Archi, les Lucy, les Jean-Mi venaient noyer leur ennui dans une partie de cartes et de franche rigolade. J'ai beaucoup appris avec eux. L'école ne m'a rien enseigné quant à elle. Et j'avais décidé de toute façon de ne plus y aller. A seize ans, j'ai dit à ma mère que je ne mettrais jamais les pieds au lycée, elle n'a pas bronché, j'étais résolue. Elle a simplement dit : on est bien mieux ensemble, c'est vrai. Comme je voulais gagner ma vie correctement, j'ai demandé à ma mère comment je devais m'y prendre pour m'en sortir et si je risquais gros si je voulais travailler avec une fille comme, disons, Christina. Ma mère m'a regardé droit dans les yeux et m'a dit : si tu veux bosser avec Christina, tu sais à quoi t'en tenir. Mais je voyais bien dans ses yeux qu'elle était très fière de ma décision. J'allais devenir une jeune femme et ma mère s'est empressée d'appeler Marina qui a appelé Lucy qui a appelé Christina qui m'a appelée à son tour. Je me souviens, j'ai commencé le travail un 23 septembre et je suis tombée amoureuse un 13 novembre mais ce n'était pas un vendredi. Le garçon savait que je travaillais avec Christina - tout se savait à l'époque - mais ça lui était égal, il m'aimait, je l'aimais et nous voulions faire la surprise à ma mère. C'était Daniel. Le beau Daniel. Le Daniel de mes rêves, celui à qui je rêvais sans jamais en parler. Ou si j'en parlais, c'était avec des pépites ardentes dans les yeux. Ma mère avait tout compris.
Elle m'avait surprise à son bras à l'inauguration de sa petite entreprise, c'était un jeune homme tendre, rôdé aux journées laborieuses, il avait pour seuls bagages beaucoup d'énergie et une gueule de paysan qui aurait tambouriné, une fois sa campagne délaissée, pour mettre à ses pieds la cité de ses rêves. Je ne voulais pas me marier, je voulais vivre avec lui, ce qui était bien différent. Ma mère m'avait convaincue que le mariage était un sacerdoce d'une redoutable perversité : si un jour tu as le malheur de te marier, disait-elle, tu perdras tout : ta jeunesse, ton ambition, ta liberté. Marie-toi et meurs, en quelque sorte. J'avais retenu la leçon. Et ça tombait bien, Daniel n'aimait pas les choses qui tournent au sacré. Il préférait l'action sur un coup de tête au protocole glaçant des grandes décisions conjugales. Il me promena à Paris, aux hippodromes, dans les châteaux de la Renaissance, et je suis tombée enceinte. J'ai regardé mon fils grandir dans mon ventre et Daniel disait qu'il voulait deux autres garçons pour peupler la famille de prénoms espiègles. Mais il n'y eut pas d'autres garçons, il n'y eut aucun enfant dans la maison. Je perdis mon ventre rond et je perdis Daniel. C'est de l'histoire ancienne, mais ça fait mal de savoir que nous nous sommes trompés et que, peut-être pour de mauvaises raisons, nous avons décidé de ne plus nous voir, simplement parce que nous donnions l'air de ne plus nous comprendre. Ma mère était toujours là mais Daniel était absent. Et pendant un temps je me suis demandée si je ne devais pas quitter la maison et si Daniel ne m'avait pas menti en m'assurant qu'il se sentait très bien ici, malgré le désordre, malgré les fêtes consenties à la nuit, malgré la présence parfois enquiquinante de ma mère qui affirmait en badinant qu'elle nous avait entendus faire l'amour et qu'elle payerait bien cher le bon dieu pour retrouver sa putain de jeunesse et ses jambes de jeune première. Ma mère aurait aimé coucher avec Daniel et ne s'était pas cachée de me le dire mais après tout j'avais moi aussi rêvé de coucher avec certains de ses amants dans le passé sans qu'elle n'y trouve rien à redire non plus et Daniel ne trouvait rien à redire à tout ça, tout ça était authentique tant qu'on était dans la vérité de nos rêves.

Je n'ai jamais menti à personne. Je ne peux pas. Le mensonge avait coûté à ma mère trop de complications pour que je m'y engouffre à mon tour. Dans sa jeunesse, ma mère avait beaucoup menti à ses parents qui se figuraient que leur fille était tout juste une demeurée qui faisait pâle figure parmi une généalogie de hauts fonctionnaires qui servaient, sûrs de leur confort moral, la noble cause de l'Etat. Est-ce par esprit de rébellion mais ma mère ne se refusa rien et, tout juste sortie de l'adolescence, elle abandonna sa famille pour vivre une vie de bout de broc au creux de laquelle, disait-elle, elle avait appris à être elle-même, ce qui n'était pas gagné d'avance. Pris de panique, ses parents avaient mis à ses trousses un détective privé qui la traqua dans toute la France et quand il la découvrit enfin à l'entrée d'un hôtel crasseux où elle vaquait soi-disant à ses occupations de réceptionniste, il fut troublé par la transformation physique de cette jeune femme mûrie par l'expérience du dépit et qui, au milieu de ce garnis où paumés et vestes croisées se jaugeaient, ne ressemblait en rien au portrait que lui avaient brossé les parents. Ma mère avait eu du génie pour troquer son apparence de jeune fille de bonne famille contre des manières moins sophistiquées, avec ce quelque chose dans le regard qui la mettait à l'abri des clients orduriers. Le détective avait remis des photos éloquentes à la famille qui montraient ma mère sortant de rutilantes voitures garées en bordure des quais, perchée sur de hauts talons et fumant au comptoir d'un zinc des cigarettes blondes aux bras de colosses voûtés qui étaient pour partie des flics en civil ou des petites têtes brûlées qui s'offraient une dernière gorgée de bière, elle encore réglant depuis une cabine téléphonique les dernières mises au point d'une soirée entre copines, la lèvre plissée, les paupières faites, elle encore marchant sous la pluie dans un imperméable gris anthracite ou une pelisse en mouton, le nez en l'air, la démarche vive, elle toujours faisant ses courses aux galeries marchandes qui accueillaient avec jubilation son caddie monté sur deux roulettes trépidantes et où elle laissait crépiter entre ses doigts, dans la tension hérissée d'une nuit imprononçable, le dur argent qu'elle flambait avec une religieuse insouciance. Je ne sais plus de qui je l'ai appris mais ma mère, en tout cas, n'a jamais résolu devant moi la mort de ses parents comme l'hypothèse d'une solitude de chagrin que même son retour au bercail n'aurait suffi à apaiser. L'orgueil des familles, c'est pire qu'un flacon d'arsenic, disait ma mère. Et jamais je n'ai trouvé à la maison le moindre portrait de mes grands-parents qui aurait pour ainsi dire planté le décor pour une enfant avide de réponses comme je l'étais. Ton grand-père, c'était une carpette, disait ma mère. Un lécheur de mocassins qui griffonnait sans relâche des signatures au bas de papiers de la plus haute importance et qui renâclait à l'idée de passer ne serait-ce qu'une soirée au calme avec sa femme et sa gamine sous prétexte qu'il avait du désordre devant les yeux qui l'empêchait de rentrer à l'heure du repas. Un connard avec du grade, tu vois, ça se décline à tous les temps. Du grade, mais pas fichu d'aimer d'amour. Et ma mère, quand je m'étais acoquinée avec Christina, pour des affaires juteuses qui allaient me conduire à revoir mon répertoire de la condition humaine, m'avait demandé de garder toute ma lucidité et de ne jamais oublier d'où je venais et pourquoi j'avais intérêt à écouter avec intelligence les leçons de sa propre expérience : tu vas sans doute réussir dans cette voie, me disait-elle, et je t'y encourage, mais ne te laisse pas croquer par l'illusion d'une destinée déjà acquise, pense au grand-père : il y a plus important dans la vie qu'une brouettes de gros sous et de titres. Elle me disait ça au moment où je perdais l'enfant, et où Daniel devenait flou. Ma mère savait ajuster.
Je n'ai pas oublié.

***

Ma mère : Et ce Baptiste alors, où l'as-tu rangé dans ta tête ? Ne me dis pas qu'il t'a mise enceinte, ce ne serait vraiment pas le bon moment, tu ne crois pas ? Tu vas me dire, quand je t'ai eue, ce n'était pas le bon moment non plus mais n'empêche, tu n'as pas eu à te plaindre de moi. Tu sais, à l'époque, si j'avais écouté Marina, tu ne serais pas là à entendre mes âneries. Elle m'avait dit, elle m'avait presque convaincue que ça ne valait pas le coup de te garder parce que ton père…
Moi : Oui, je sais, maman.
Ma mère : Enfin bref, je t'ai gardé et puis je vois bien, je ne suis pas mécontente. Si je ne t'avais pas eue, je ne sais pas comment j'aurais tourné. J'aurais tourné mal, c'est sûr. Tu m'as vissé la tête bien droite sur les épaules, c'est ce qui compte après tout ?
Moi.
Ma mère : Je vais te dire : si ce Baptiste dont tu me chantes aux oreilles les plus beaux compliments te raccroche à la vie, si son nom même t'ordonne de ne prononcer que le sien, eh bien, fais en sorte de le garder un peu au chaud, comme un secret infréquentable aux yeux de tous. Les miens finiront bien par s'y faire. Mais qu'il ne s'avise plus de passer ses nerfs sur toi, tu m'as bien comprise ?
Moi : Il m'aime un peu trop fort, c'est tout.
Ma mère : Tu ne vas quand même pas l'excuser ?
Moi : Mais je ne l'excuse pas. A dire vrai, je ne lui trouve aucun défaut, et s'il en a ce sont pour moi d'heureuses qualités. Quand tu prononces son nom, j'ai l'impression que tu me pièges et qu'en retour je le trahis parce que je ne sais pas le défendre. Il est attachant, tu sais. Il aime me plaire. Et puis, je ne crois pas me tromper en disant qu'il a comme de l'amour pour moi.
Ma mère : Mon cul. Si c'était vrai, aussi vrai que je suis ta mère et que tu es ma fille, tu ne m'aurais pas appelé la nuit dernière et je ne serais pas là avec toi à finir ce café. J'avais l'impression d'entendre une pensionnaire de l'asile. Je me suis dit : ce n'est pas possible, elle a bu, elle s'est piquée ? Et puis toutes ces larmes, mais quel gâchis… Moi, j'ai pleuré dans ma vie, mais j'avais des raisons. Des bonnes. Quand on a été élevé à la dure et qu'on passe ni plus ni moins pour une traînée dans la famille, je t'assure ça endurcit le cuir. Mais toi, qu'est-ce que tu as à craindre ? Tu es relativement belle, tu gagnes bien ta vie et tu rinces ta mère au restaurant. Alors, le problème, où est-il ? Je ne comprends rien à la géographie de tes sentiments.
Moi : Je t'y emmène, viens, tu vas comprendre. La chose est simple : je ne veux pas finir seule. C'est à peine d'ailleurs si j'ai commencé quelque chose dans ma vie. Qu'est-ce que je sais de l'amour ? Quand je me laisse embrasser d'un vague baiser, d'un baiser déjà distrait, je sais que le garçon va oublier jusqu'à mon nom sur la porte. Avec Baptiste, tu vois, c'est différent, Baptiste a la mémoire des lieux et le souvenir des corps et sa science est au-delà de tout mais il a aussi cette mémoire increvable qui lui fait me parler de sa femme, de ses deux enfants, sa femme et ses deux enfants dans la même histoire d'un bonheur partagé, j'en ai des larmes dans la gorge et ça me remplit la tête comme la montée d'un alcool triste. Des fois, mais des fois seulement, je voudrais qu'ils soient morts. Qu'ils disparaissent.
Ma mère : Qui ça, les gosses ?
Moi : Je ne sais pas. Les gosses, oui, mais tout ce qui les habite et les fait vivre aussi, leurs chambres, leurs rêves, et tous leurs jeux dans la maison qui la remplissent d'un boucan joyeux. Il m'arrive souvent d'imaginer leurs rires et leurs colères, ça me fait battre le sang aux tempes et je ne peux plus dormir. C'est pour ça que je t'appelle.
Ma mère : Ne parle pas comme ça, on dirait ton père. Que Dieu le garde bien au sec, celui-là.
Moi : Papa, ce n'était pas un faible.
Ma mère : Tais-toi. C'était un con.
Moi : Une bonne nature. Pas un con.
Ma mère : Tu parles. Tu demandais le con au 12 et ils savaient où aller le chercher celui-là, il n'y en avait pas deux comme lui dans le bottin. Il crevait de jalousie, il faisait des scènes à n'en plus finir parce que monsieur voulait m'avoir à la botte ! Il n'a même pas été foutu d'être là le jour de tes vingt ans. Appelle-ça comme tu voudras, mais ne dis pas que c'était un père : c'est dégradant pour moi. Cet imbécile a cru devenir un homme le jour où il a vidé ses couilles entre mes cuisses. Tu aurais dû le voir plastronner sur ses chantiers en criant aux portugais avec sa tête d'ortolan : je vais être père, je vais être le père ! J'avais honte, tu vois et j'étais furieuse mais j'avais honte par-dessus tout et puis tu es née, voilà, tu es née au milieu de ça, au milieu d'une foire de mots lâches parce que ton père me serrait la main à la clinique et que moi, toute en sueur et la mâchoire serrée, je ne voulais pas, je ne voulais plus qu'il me touche. Ses marques d'affection, tu ne peux pas imaginer comme ça me rendait malade. Il aurait fallu que je le renseigne un jour sur toutes les ordonnances où il était écrit noir sur blanc : nerfs fragiles, grande nervosité. Ma fragilité, ma colère, c'était lui mais à l'âge que tu avais, tu ne pouvais pas comprendre, tu ne pouvais pas, non.
Moi : Je comprenais, maman.
Ma mère : Ne dis pas de conneries. Tu ne comprenais rien. Tu regardais tout ça avec les yeux d'une gosse. Tu avais ta chambre, tes petites habitudes et tu ne voulais pas grandir. Ça oui, tu m'inquiétais. Tu refusais la vie.
Moi : C'est pas ça, maman.
Ma mère : Allons donc. Les médecins auraient menti ? Pourquoi filais-tu sur tes seize ans alors qu'on t'en donnait tout juste douze ? Puberté différée, je l'ai retenu leur jargon. Que ça m'agaçait leurs procédés, et à tourner autour du pot, ils me rendaient folle et toi tu ne disais rien, tu obéissais à tout : mettez-vous là, montez sur la balance, montrez-moi un peu ça. Et tu ne disais rien et tu t'obstinais à ne pas vouloir grandir. Mais qui t'avait mis dans la tête que c'était sale, les règles ?
Moi : Arrête, maman.
Ma mère : Et la baise, c'était quand même la grande ambition pour les filles de ton âge ? Ah, c'est vrai, j'avais oublié. Tu n'avais pas d'amis à cet âge. Dans mes jupes, comme toujours. Je n'aurais pas dû t'écouter la fois où tu m'as dit que tu ne foutrais plus les pieds à l'école. Figure-toi que ça n'allait pas de soi pour moi. Essaie de comprendre : je ne voulais pas que tu commettes les erreurs que moi j'avais commises. Les mères y veillent, tu sais, elles ont l'œil pour ça. Si je n'avais pas été là, qu'aurais-tu fait ? Dis-le moi, qu'aurais-tu fait ?

***

Je reprenais le travail dans un peu moins d'un quart d'heure et nous étions encore attablées au restaurant. Ma mère avait fini son café et regardait sa montre dans un moment d'égarement tandis que le serveur débarrassait nos tasses et nos petites cuillères. C'est à peine si j'avais évoqué mon nouveau travail, cette destination inopinée, l'Hôtel de ville, semblable à une petite fabrique usinière où les employés déroulent leurs histoires de tisane et de portes qui claquent après une réunion annonçant de nouvelles restrictions budgétaires. Ma mère n'avait retenu qu'une chose : le maire. Je travaillais pour le maire d'une grande ville, ça donnait du volume aux relations qu'elle et moi nous entretenions avec une infinie précaution depuis mon départ de la maison. Une fille qui travaille pour le pouvoir n'est pas n'importe quelle fille. Et ma mère était fière et c'était ça le plus important. De mon travail, de ma vie, elle disait à ses copines : le chemin a été long, mais quelle belle aventure.
Je n'ai pas avoué à ma mère que j'étais enceinte de Baptiste. Je n'ai rien fait. Je n'ai pas pu. Je l'ai accompagnée au métro et je lui ai dit, nouant autour de son cou une écharpe aux belles couleurs de l'automne : prends-soin de toi. Elle m'a répondu : " J'y compte bien, ma grande ", et elle a ajouté : " Embrasse le maire pour moi. Il embrasse bien au moins ? ". Elle m'a fait un clin d'œil et je n'ai rien trouvé mieux que de lui rendre un sourire.

 


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Feuillet 8 pages
1 euro (port compris)
Isbn 2-84717-019-7
© Ambition chocolatée et déconfiture, Lyon, 2003.

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ANTON OTTERO

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