FALLAIT PAS
J'en fais profiter tout le monde. Ça claque entre mes doigts,
ça crépite, ça fait un bruit infernal, ça
rend mes journées pleines, mes nuits folles. Partout autour
du ventre. A ne plus savoir qu'en faire. Ça occupe tout mon
esprit. Le claquer, le répandre, faire agir son pouvoir,
lui donner toute liberté. De partout, pour tout le monde,
à ne plus savoir qu'en faire. Des maisons, plein sud, pour
le soleil. Des maisons, plein nord, pour la brume et les balades
humides. Un air entendu pour la commerçante, pour mon dentiste,
je règle cash, cela va de soi. Riche à pleurer. Le
vendredi 23 mars 2000. Gratte, gratte. Les trois boules d'or sur
le ticket, trois petites boules dorées, le trio gagnant,
trois, mon chiffre porte-bonheur. Trois, comme dans la Trinité.
Le Père, le Fils et les valises pleines du Saint-Esprit.
On repart à zéro. Le 28 novembre 1999. Je me réveille
vers huit heures, j'ai mal au crâne, je bois trop. Les petites
vont à l'école, Chloé a la grippe mais la maîtresse
rend les contrôles, elle veut savoir si elle a bien été
notée, si elle sera classée dans les premières.
La grippe attendra, Chloé se lève, prépare
le petit déjeuner pour sa petite sur qui n'arrive pas
à sortir du lit. Il fait un froid épouvantable dehors,
le lait sera chaud, il brûlera les lèvres, quatre tartines
de beurre au menu et du pain d'épices si papa n'a pas oublié
de l'acheter au supermarché. Eva se lève et va tirer
du lit papa avec sa gueule de bois. Je lui fais un petit baiser
et je lui croque la joue comme elle aime. Je croque dans sa chair,
ça laisse une petite trace, ma fantaisie de papa gâteau.
Elle a sept ans, à sept ans elle sait tirer les rideaux de
ma chambre, me choisir mes chaussettes et me dire avec un petit
air coquin, papa, tu vas encore être en retard. Chloé
crie d'en bas que c'est prêt. Les bols sont placés
sur la table selon un protocole auquel Chloé se soumet avec
une studieuse application. Je descends en pyjama jusqu'à
la cuisine, je ne suis pas rasé et je pique. Les filles se
mettent à table et je verse le lait chaud dans leur bol.
Mon café est prêt, je n'ai qu'à tendre le bras
vers la cafetière pour m'en servir une grande rasade. Il
me faudra bien un bol complet pour me réveiller aujourd'hui.
Nous sommes le mardi 28 novembre 1999. Hier, lundi. Rien à
signaler. Mauvais temps, les routes verglaçaient et nous
avons mis, les filles et moi, une heure de plus pour rentrer à
la maison. Eva pleurait parce qu'elle avait mal aux dents. Sa grande
sur s'est moquée d'elle parce qu'Eva pleure souvent,
et pour pas grand chose. Le papa dit dans ces cas là : allez
Eva, sois une grande fille, on est bientôt arrivé et
Eva tait ses larmes parce que la voix de papa n'est jamais sévère
et qu'au repas du soir, il lui a promis qu'on mangerait de la bonne
purée avec des saucisses. Et après, si tu es sage,
on regarde la cassette du dessin animé. C'est un bon lundi
soir en perspective. Demain, mardi, il fera encore plus froid, les
radios l'ont annoncé à grands renforts de flashs infos.
Soyez vigilants sur les routes. En plus du verglas, ils prévoient
un brouillard épais mais très localisé. Ils
répètent : soyez prudents, ne roulez pas à
plus de soixante kilomètres-heure. Demain, mardi. Aujourd'hui,
mardi 28 novembre 1999, on y est, la plaine est recouverte de brouillard,
on ne voit pas à plus de dix mètres, je sors la voiture
du garage et les filles s'installent à l'arrière.
Chloé, grippée, tousse un peu et Eva fait des ronds
sur la vitre avec la buée. Je mets la radio et je demande
aux filles, pour les taquiner, si elles veulent écouter du
rock. Elles disent oh non et Chloé se bouche les oreilles,
Eva fait comme sa sur et rigole en mettant la main sur sa
bouche. Je roule doucement et je fais des appels de phares chaque
fois qu'il me semble apercevoir une voiture ou un camion en face
de moi. Chloé me demande à quelle heure je viens les
chercher ce soir à l'école. Comme d'habitude, Chloé,
à six heures et demi. Vous m'attendrez à l'étude,
vous ferez vos devoirs et je tâcherai de ne pas être
en retard comme hier. Tu dis tout le temps ça, dit Eva. Je
lui dis que je fais de mon mieux. Et Eva peaufine ses dessins sur
la vitre arrière. As-tu pensé à prendre des
mouchoirs ma chérie ? Oui, me répond Chloé.
Laisse-moi un peu tranquille, je ne suis pas bien réveillée.
Mademoiselle fait sa princesse et joue avec ses cheveux qu'elle
enroule dans sa main pour leur donner du volume, je présume.
Mystères de l'enfance. Je prends la nationale, je mets le
clignotant droit, un camion arrive sur la gauche. Les filles, dis-je,
le camion qui vient de nous dépasser est un camion qui vient
d'Angleterre. On sait, répond Chloé, qui joue la petite
fille fatiguée par les renseignements pédagogiques
de papa. Et à ton avis, Chloé, que vient-il faire
par chez nous ? Il vient livrer de la marchandise, papa. Quoi, précisément
? Je sais pas, papa. Des canapés ? Non, chérie. Regarde,
si tu arrives à voir, regarde un peu ce qu'il y a d'inscrit
sur la porte du camion. Chloé essaie de deviner et passe
sa tête par devant, entre les deux sièges. Elle a défait
sa ceinture de sécurité. Ah, je vois maintenant. C'est
de la nourriture ou quelque chose dans le genre. Oui, et à
quoi le vois-tu ? Aux dessins de boîtes de conserve, papa.
Tu me prends pour une idiote ou quoi ? C'est des boîtes de
conserve pour nourrir les gens qui trouvent que leur nourriture
en France est moins bonne qu'en Angleterre. C'est ça, ma
chérie. Et tu sais comment on appelle ça, Chloé
? Non papa. On appelle ça de l'invasion culturelle. De la
quoi ? De l'invasion culturelle, ma chérie. Des gens qui
ne sont pas de ton pays décident de passer les frontières
pour amener les produits qu'ils fabriquent dans leur pays, et comme
les Français sont de bonnes poires, ils prennent. Ils achètent
tu veux dire ? Ils achètent, c'est ça. Ils achètent
d'autant plus volontiers que les produits sont moins chers et qu'ils
sont présentés dans de jolis boîtes de conserve
avec plein de couleurs dessus. On nous fait avaler des couleuvres,
n'oubliez jamais ça, mes chéries. Nous sommes le mardi
28 novembre 1999, l'année de mes trente ans, et ma fille
poursuit sa conquête de l'intelligence. Clever, en anglais.
Eva fait la moue et gratte sous sa parka. Chaque fois, c'est la
même histoire : Eva n'a pas envie d'aller à l'école,
elle touche son petit ventre rond et la maîtresse l'envoie
aux toilettes pour soulager sa colique. Une petite fille angoissée,
Eva. Gentille et coquine, mais déjà angoissée.
Qu'est-ce que tu grattes, Eva ? Mon ventre. Quoi ? Je n'ai pas entendu.
Eva répète un peu plus fort : je gratte mon ventre,
papa. Tu as mal ? Non. Alors pourquoi tu le grattes ? Comme ça.
Tu ne vas pas embêter la maîtresse aujourd'hui, Eva
? Eva fait non avec la tête. Tu resteras sage en classe et
tu attendras la récréation pour aller aux toilettes,
d'accord Eva ? Eva fait oui avec la tête. Je double le camion
sur la gauche. Je jette un coup d'il dans le rétro.
Chloé, remets ta ceinture s'il te plaît. Chloé
souffle. S'il te plaît, Chloé, remets ta ceinture.
Oui, papa. Je ne sais pas à quoi joue le camion, mais il
me double à son tour sur la gauche. Putain d'Anglais. Papa,
c'est pas joli de dire des gros mots. Je sais, Eva. Mais tu vois,
avec le temps qu'il fait, il y a des gens qui se croient tout permis
et qui mettent en danger la vie d'autres personnes qu'ils ne connaissent
même pas. Je retire le gros mot, Eva, mais tu vois, les Anglais
sont des gens totalement irresponsables. Et maintenant il ralentit.
Je vais être obligé de passer la deuxième. C'est
quoi, la deuxième ? me demande Eva. C'est une vitesse. Et
j'explique tout en restant attentif au camion : quand je passe de
la troisième à la deuxième vitesse, c'est que
je veux rouler moins vite. Comme lorsque je rentre la voiture au
garage. Mais Eva n'écoute pas ma réponse, elle ne
peut pas. Mardi 28 novembre 1999, ma fille cadette Eva qui va à
l'école avec un mal de ventre et qui a fait des brouillons
de dessins sur la vitre arrière, regarde le camion qui nous
double sur la gauche et qui percute de plein fouet la carrosserie
de la voiture. Je crie : merde. Je perds le contrôle de la
voiture. Les filles hurlent à l'arrière. Il y a un
bruit de pneus qui crissent, je viens de donner un sévère
coup de frein. Un réflexe, ni plus ni moins. Freiner et tâcher
de me rabattre sur le côté. Mais la voiture ne résiste
pas au choc de la collusion. La route est glissante, je perds le
contrôle de la voiture. Ce mardi 28 novembre 1999, sur la
nationale qui devait nous mener à l'école, je perds
tout. Les pédales, le contrôle. Mes filles.
Vendredi 23 mars 2000. C'est comme un saut dans le vide. L'année
de mes trente ans plus un. Je ne fais pas mon âge, on le dit,
c'est ce vendredi 23 mars 2000 que tout peut recommencer. Alors
je gratte, je gratte encore et j'ai trois boulettes qui me brûlent
les yeux qui n'en reviennent pas. Mon buraliste non plus. Il appelle
sa femme, viens voir un peu ça, monsieur Claive a gagné
le gros lot. Le gros lot, c'est pour moi. Je ne comprends pas. Sur
le coup, je pense : c'est un canular, un truc de gosse inventé
par mon buraliste qui s'ennuie tellement dans son magasin. Des tickets
comme ça, il en a tout un fond de tiroir, on peut bien rigoler
un peu avec la vie qu'on a. C'est pas drôle si vous voulez
mon avis. Ce qui est drôle, c'est que tout est vrai pourtant
: sans rien demander je gagne le droit à la paresse. Mes
conseils aux futurs joueurs sont très simples : levez-vous
le matin, habillez-vous chaudement en cas de chute des températures,
faites comme si vous alliez acheter le journal chez votre buraliste
et octroyez-vous à la dernière minute une petite récréation
matinale : un billet à gratter. On ne sait jamais. Qui sait
? On ne sait jamais ce qui peut arriver. Ça arrive, vous
ne vous attendiez pas à ça. Le journaliste de la presse
locale branche son petit magnétophone et avale son deuxième
café de la journée. Il a des poches sous les yeux
et me demande ce que je vais faire de tout cet argent. Le dépenser,
pardi. On ne vit qu'une fois. Je lui demande à mon tour ce
que lui ferait s'il était dans ma situation. Je les dépenserais
aussi, me répond-il. Il en ferait profiter sa famille. Je
demande vous avez des enfants et je regrette déjà
ma question et je fais comme si sa réponse régalait
ma curiosité. Trois enfants, dit-il et il s'empresse d'ajouter,
dans un sous-entendu plein de tendresse ironique : j'ai une femme
très dépensière aussi. Très bien, le
journaliste. Très professionnel. Juste ce qu'il faut de sérieux
et de décontraction. Homme riche, je veux être moi
aussi sérieux et décontracté. Un bon gestionnaire
et un heureux donateur pour ceux à qui ça manque.
On sait : l'argent ne fait pas le bonheur mais quand même
il aide à remplir les frigos et donne aux vitrines des magasins
une certaine familiarité. C'est du savant dosage. Comment
payer ? Carte bleue ? En espèces ? En espèces. Liquider
l'argent de toutes les manières possibles mais qu'il coule
entre les doigts, c'est là le comble de la liberté
suprême. Tout exige l'agrandissement. Celui des lieux et celui
plus désirable encore des rêves. Je demande à
un architecte de me dessiner une maison. Je la veux spacieuse et
toute en luminosité. Aucun problème, signez là.
L'architecte explique, je m'écoule dans ses promesses d'un
bleu éclatant : au niveau thermique, dit-il, nous jouerons
avec l'inertie naturelle des murs de pierre. La haute façade
vitrée au sud laissera passer le soleil qui vient lécher
les murs en hiver et à la mi-saison, tandis qu'en été
les brise-soleil horizontaux maintiendront l'intérieur à
l'ombre. Les brises thermiques d'été remontant le
long de la colline seront par ailleurs captées par des ouvrants
appropriés pour créer une dépression en partie
haute et ainsi faire entrer l'air frais des terrasses en rez-de-jardin.
L'hiver sera confortable et l'été agréable
et frais. Signez là. Quant commenceront les travaux ? C'est
vous qui voyez. Je vois loin. J'ai toute la vie devant moi. Je ne
recule devant rien. Il faut que ça coule, que ça se
répande. Que ça se sache aussi. Gagner pour gagner,
ça ne vaut pas un jeton de cuivre. Je ne suis pas un cinglé
de la flambe. Peur naturelle des huissiers. Quelqu'un vous court
toujours après, à l'endurance il faut savoir se résoudre.
Une chose certaine cependant : tout est permis, tout m'est permis.
Permis de construire, permis de vendre et d'acheter. Qui fera la
plus belle affaire avec moi ? Qui aura la main heureuse ? On n'hésite
plus avec l'argent. Les rencontres, on tâche de faire bonne
figure. La mienne plaît en société. J'ai une
carte de visite flanquée sur le front ou tout comme, les
portes me sont ouvertes. Il y a quinze jours j'ai passé une
semaine dans une station de ski. Une connaissance à moi qui
prêtait son studio dans un décor de rêve. La
neige glissait bien, les filles étaient faciles. Je ne suis
pas un tombeur. Je rattrape du temps, c'est tout. Dans l'appartement,
deux filles, l'une couchée sur le lit, l'autre déboutonnant
ma chemise. Leurs ongles vernis, leurs bouches cousues de mots tirés
du catéchisme sexuel ordinaire. Je vais leur faire voir la
terre entière, elles minaudent, elles fayotent, elles demandent
du champagne, les plaisirs ne sont jamais assez chers. Je ne devrais
pas leur laisser mon numéro de portable, ces temps-ci, j'ai
le béguin facile, elles peuvent m'appeler cependant, quand
elles le veulent. Je rétribue grassement. Vais-je prendre
un bain d'altitude à minuit, dans la poudreuse réveillonnaire
? Je ne sais pas, je suis limite, j'ai pas envie de sexe, j'ai envie
qu'on me fiche la paix. C'est pas nouveau. Si vous avez une copine
qui sait être tendre, je suis preneur. Qu'est-ce que je m'en
fous des nanas. Si j'en veux une, je les veux toutes. Mais qu'est-ce
qu'elles en ont après moi, je suis friqué, et alors
? Je suis riche de quoi ? Elles me font le numéro des grandes
blondes qui donnent des coups de griffe en sifflant leur champagne.
Excusez du peu, mais c'est déjà vu tout ça.
Merde alors. J'ai le droit qu'on me fiche la paix, c'est la paix
qui ne veut pas de moi. Je ne vais quand même pas casser la
gueule de mon buraliste sous prétexte que je le prends pour
un clodo ? Je suis éméché. Juste ce qu'il faut.
Et après ? Je m'explique. Faut toujours apporter les preuves
du contraire. Se justifier. Bon. Après le ski, je retrouve
l'air de la ville et je ne sais pas comment occuper le mois qui
se présente. Enfin j'ai bien quelques idées. Une idée
précisément. Dans la foulée, je l'ai notée
sur un petit calepin, au cas où. Appeler la mère de
mes enfants, ça fait un bail. C'est l'idée. Qu'est-ce
qu'elle devient, et le moral, comment elle vit. Tout ça.
Je l'ai noté sur le calepin avec un stylo bic noir et j'ai
bien appuyé. Appeler Carole. Il faudra bien l'appeler un
jour. Appeler Carole et disons, l'inviter au restaurant, comme avant.
Faire comme si. Elle va me juger. Je connais la chanson. M'en mettre
plein la gueule. J'ai besoin d'un paquet de clopes. Mon buraliste
vend des clopes, des connasses de Barbies et des guirlandes multicolores
pour accrocher dans les sapins de Noël. Je ne lui demande pas
la lune mais quand même, j'ai besoin de mon paquet de clopes,
je ne vais pas lui casser la gueule pour si peu. Il faut bien se
représenter la scène, sinon on ne comprendra pas :
je suis chez mon buraliste, il est assis derrière son comptoir
et son chien est à l'entrée, il ne bronche pas, il
regarde la télé encastrée dans le mur. C'est
un gros chien-chien et il tire la gueule des grands jours. Un chow-chow,
plus exactement, avec du pedigree quoi. Mignon comme tout, tout
en fourrure ou tout comme. Bien dressé, aussi con que son
maître, mais ça je ne le sais pas encore. Bonjour,
comment vous allez ? Tout ça. Mon paquet de clopes. Merci.
Je paye avec de la monnaie. Tout en monnaie, de la monnaie lourde
qui fait poids dans la poche. Je n'ai rien d'autre sur moi. Bon,
j'explique encore, pour la forme, je veux me faire comprendre :
je me suis fait tirer ma carte bancaire au distributeur. C'est aussi
bête que ça. J'ai dû merder avec mes comptes,
en tout cas, la machine me l'a avalée sous mon nez et la
banque est fermée et je ne vais quand même pas faire
un chèque et acheter une cartouche de clopes sous prétexte
que. Je veux arrêter de fumer. C'est décidé,
c'est dans l'air. Je n'ai que des petites pièces. Mon buraliste
me regarde d'un air sévère. Juste ça. Son air
sévère, l'air d'afficher sa supériorité
de commerçant. Et tout le baratin, tout ce discours de connivence,
commerçants de toutes les villes du monde, unissez-vous,
faites gratter les fonds de tiroir, c'est nous qu'on encaisse, c'est
nous qu'on se lève pour vous servir votre journal, votre
clope, votre macédoine de légumes, votre pilule du
lendemain. On nous la fait pas, c'est qu'on est bosseurs, et matinaux
avec ça. Mon buraliste de connivence, ça ne fait plus
l'ombre d'un doute. Mon buraliste ne prend pas la petite monnaie.
Moi, son meilleur client. Il a les vers ou quoi ? Quatre ans que
je viens ici, quatre ans que je lui demande toujours les mêmes
clopes, le même journal, les mêmes bonbons quand j'avais
encore les filles. Eva voulait payer pour que le buraliste lui rende
la monnaie. Tout en petites pièces, et moi je ne trouvais
rien à redire. Après on comptait dans la voiture et
je lui faisais un petit cours d'algèbre gratis. Chloé
prenait son petit air blasé, elle comprenait vite au calcul,
elle était déjà en sixième. Un paquet
de clopes en petite monnaie parce que le distributeur de ma banque
a avalé ma carte. C'est tout. Mais lui, son air sévère,
cet air que jamais je n'aurais soupçonné. Mais qu'est-ce
qu'il me veut, à quoi il joue ? Je ne suis pas un homme qui
gueule, je ne suis pas la colère, mais là, il m'a
chauffé. Le buraliste m'a chauffé et j'avais déjà
plein de projets pour le mois qui arrive. Un paquet de clopes, c'est
pas la mer à boire. Il va, il va pas ? Il vas pas. Il ne
va pas accepter mes pièces de monnaie. Motif : on n'est pas
des clodos. J'ouvre bien grand mes oreilles, je ne suis pas loin
du malaise, mais il répète : c'est vrai quoi, c'est
pas l'aumône non plus. Et il répète : on n'est
pas des clodos. On. La grande confrérie. Main dans la main,
à chanter le même refrain du petit commerçant
abattu par les charges fiscales, les horaires de brute et les clients
irascibles. Merde de merde. Mais qu'est-ce que je fais ici à
l'écouter ? Il va me donner ce paquet de clopes, il va me
prendre ma monnaie et basta. Après je file chez moi, je quitte
mes chaussures et je me fous au pieu en réfléchissant
à mes projets d'avenir. Acheter une voiture, pourquoi pas,
aller voir Athènes, pourquoi pas non plus, prendre un rendez-vous
chez l'ostéopathe, pour ma hanche. Mal à la hanche,
c'est comme ça. Chacun ses priorités. Mon paquet de
clopes s'il vous plaît. Il veut pas. Et mon poing dans ta
gueule, tu veux ? Putain. Tous les mêmes. Mon buraliste, c'est
un Da Silva. On voit où ça mène. Sergio Da
Silva. Et toute la famille au premier étage, juste au-dessus,
c'est toute une flopée de Da Silva. Les gamins allaient dans
la même école que mes gamines. Mais elles ne leur parlaient
pas. Qui a dit que les enfants étaient naïfs ? Mes gamines
avaient compris. On ne parle pas avec les Da Silva. On ne parle
pas avec les Gutierriez, on ne parle pas avec les Alonso. On ne
parle pas, on va à l'école pour travailler et pour
ramener des bonnes notes. Point. Et après c'est saucisses
et purée de pommes de terre à la maison. Bien chaudes,
passées soigneusement à la moulinette. Et papa va
faire des bisous dans la chambre de Chloé et Eva veut que
papa lui raconte l'histoire de l'ours tout jaune qui mange des cacahouètes.
Pas ce soir, ma chérie, papa est fatigué. Quand papa
ferme la porte derrière lui, il y a un silence magique dans
la maison. Magique, oui. On dirait une station orbitale, la nuit
noire, à peine un sifflement, pas même un cri. Se mettre
au lit un bon livre entre les mains et se faire violence pour ne
pas s'endormir sur le chapitre quatre. Une vie tranquille. Pour
la dernière fois, mon paquet de clopes s'il vous plaît,
monsieur DA-SIL-VA. Je peux pas monsieur Claive, j'ai déjà
trop de clients qui. Il faudra revenir avec un billet. Mais puisque
je vous dis que je me suis fait manger ma carte bleue, bordel. Sa
femme descend, je parle plus fort, alors forcément elle descend.
Voir ce qui se passe. C'est bien eux, ça. A se mêler
de ce qui ne les regarde pas. Qu'est-ce qui se passe ici ? On n'est
pas dans un bordel, qu'elle dit, la Da Silva, caricaturale à
l'extrême avec sa rangée de dents gâtées
et sa tenue de ménagère. Je sens que ça monte,
ça monte très vite et je ne devrais pas rester, je
me connais. Mais je ne vais pas la jouer profil bas, je suis un
client, j'ai de quoi payer, qu'ils me servent. Non. Da Silva s'occupe
d'un autre client. Un grand monsieur, très digne, qui regarde
tout ça de haut. Il achète le Figaro. C'est fou comme
les clients ressemblent à leur journal. Et moi est-ce que
je ressemble à mon journal ? Me suis-je déjà
fait taxer de naze ? La belle-famille, aux heures creuses, aux heures
bien arrosées. Ma belle gueule de naze, celui qui ne réfléchit
pas. Les repas qui s'achèvent en liste moqueuse de reproches.
Celui qui lit les gros titres du journal, le journal des sportifs.
Pas de conversation, avec toi on ne peut pas avoir une conversation
intéressante. La politique, ça te passe au-dessus,
la culture tu t'en fous, toi ce qui t'intéresse, c'est ton
boulot tes gosses et ta télé. Pour le reste. La belle-famille.
La belle-mère. Pour le mariage, j'avais dit à Carole
: je me marie avec toi, pas avec ta mère, alors qu'elle nous
lâche un peu la grappe. Quand Eva est née, la belle-mère
était là, quand Carole m'a quitté, elle était
encore là. Premières loges, partout à mettre
son nez dans nos affaires. Partout à vendre sa morale à
deux sous. Partout à faire les gros yeux. Monsieur Da Silva,
pour la dernière fois, mon paquet de clopes. Dernière
sommation. Je laisse passer le Figaro qui a payé avec son
billet flambant neuf et qui me regarde de haut. Maître et
valet, on ne se refait pas. S'il savait combien j'ai sur mon compte,
il prendrait des airs moins suffisants, le connard. Qui a dit que
ça se finirait au poste de police ? Qui aurait pu prévoir
? C'est moi la grande gueule ? C'est moi qui fais des histoires
? Si vous y tenez. Je ne vais pas me laisser emmerder. Monsieur
Da Silva, vous me décevez, vous ne pouvez pas imaginer comme
vous me décevez. Comment ça j'ai bu ? Mais de quel
droit ? C'est ça, appelez ma femme. La meilleure chose à
faire. Et puis ne dites pas ma femme, c'était ma femme, c'est
elle qui est partie, c'est elle qui a foutu en l'air la vie de mes
deux gamines. Appelez-là, c'est ça, vous n'en n'aurez
pas fini d'entendre des histoires. Mythomane mon cul. Pardon, je
ne voulais pas dire ça mais c'est vous qui augmentez le ton.
Je n'ai pas bu, je sais de quoi je parle. Da Silva, mêlez-vous
de ce qui vous regarde. Ecoutez, messieurs, je m'excuse, voilà,
je m'excuse. Ça vous va ? Non, ça vous va pas. Bon.
Elle arrive ? Déjà ? C'est fou comme le temps passe
vite avec vous, messieurs. C'est peut-être l'uniforme. Je
veux dire avec un uniforme comme ça, on sent qu'on est entre
gens sérieux, ça rigole pas, hein ? Ma femme ! Alors,
Carole pas trop surprise de me voir ? On parlait justement de toi.
Je vais faire les présentations : monsieur Da Silva, que
je ne te présente plus. Tu te souviens au moins ? Le buraliste.
Mais oui tu te souviens. Il n'y a pas si longtemps tu dormais encore
à la maison. Mon épouse. Une belle plante d'intérieur.
Ma femme. Du goût et pas une ride au compteur. Et voici ces
messieurs de la police. Fringants, n'est-ce pas ? Et sûrs
de leur droit. Tu ne peux pas imaginer comme je les trouve bêtes.
Ah mais parfaitement messieurs. Et je respecte. Ça ne doit
pas être simple tous les jours d'avoir la grosse tête
alors que la cervelle est vide, est vide comme c'est à peine
imaginable. Tu veux un café, ma chérie ? Il est très
bon et corsé comme tu l'aimes. Un vrai salon de thé
ici, vous devriez penser à une reconversion prochaine. Mais
assieds-toi, Carole, ne reste pas plantée là, on est
parti pour une longue nuit, tu sais. On ne regarde pas les horaires
ici. On bosse, hein messieurs ? Je la mettrai en veilleuse si je
veux. Comment ça, je pue l'alcool ? Je suis " coutumier
du fait " ? Qu'est-ce qu'on parle bien ici. Mais tu entends,
chérie ? Ton ex s'est remis à boire. Le naze, c'est
bien comme ça que tu disais ? Le gros naze. Eh oui, eh oui
tu l'as dit. Et qu'est-ce que tu as dit encore ? Voyons un peu.
" Je suis un danger pour les autres. " Voilà. Un
danger. Ça aussi tu le disais. C'est bien rentré dans
ma petite tête de naze. Là, tu vois. Bien imprimé.
Entre nous, je me boirais bien une petite tasse de gnôle.
Vous n'avez pas ça dans vos placards ? Je plaisante. Comme
vous êtes sinistres, messieurs. Les sinistrés de la
route et du commissariat, vous faites une belle brochette de ratés.
Et mon petit père Da Silva qui se cale les mains bien au
chaud dans les poches, on n'est pas peu fier, hein ? Hein, qu'est-ce
qu'il en pense, le Da Silva ? Il est bien content quand même.
Lui qui a tant sué avant de s'installer par ici et qui maintenant
se fait dorloter par la police française. On les aime bien,
nos immigrés, pas vrai ? On est content, on fait risette.
Tu vois, ma chérie, ne t'en déplaise, c'est moi qui
avais raison. En les laissant entrer, on finirait un jour ou l'autre
par se faire couillonner. Voilà, c'est fait. On ne viendra
pas pleurer. Et Carole qui me regardait pourtant avec des larmes
dans les yeux. Ma petite Carole, mon petit bout de femme qui ne
sait pas quoi dire à la police parce qu'elle m'a rarement
vu dans un état pareil mais qui répond sagement à
toutes les questions avec un aplomb formidable. Je ne vais pas critiquer,
elle a toujours eu de la ressource. C'était ma femme, après
tout. Est-ce que votre mari boit souvent ? Oui. Vous vous êtes
séparés à cause de ça ? Oui, aussi.
C'est vous qui avez la garde des enfants à présent
? Oui : depuis l'accident. Il avait bu. L'aînée est
restée dans le coma deux semaines. Chloé, par chance,
n'a rien eu. Il m'avait promis qu'il ne retoucherait jamais à
l'alcool. Ses filles ne veulent plus le voir. Je ne veux plus le
voir non plus. Votre mari n'a plus un sou mais il prétend
qu'il a gagné une grosse somme chez monsieur Da Silva, êtes-vous
au courant ? Qu'est-ce que vous voulez que je dise à ça
? Quand je l'ai connu, enfin, c'était juste avant le mariage,
il m'a dit qu'il était le fils d'un homme très haut
placé et qu'il avait passé sa jeunesse dans des lieux
incroyables. Et puis j'ai découvert que son père était
cantonnier et qu'il jouait dans un orchestre pour arrondir les fins
de mois, je suis rentrée à la maison, j'avais ça
en tête, j'ai demandé pourquoi tout ce baratin et mon
mari m'a giflée. Attention, je n'ai pas dit que c'était
un homme violent. C'est un menteur. Voilà ce que je sais.
Un malade. Je ne sais pas comment j'ai pu aimer un homme pareil.
Je ne sais pas
Eh bien moi, je sais Carole. Je sais. Tu croyais
être unique. Oui, unique. Mais tu étais comme toutes
les filles de ton bled. Un peu godiche. Tu veux que je te dise ?
Je te trouvais locale, c'est ça, locale. Très locale.
Avec cet accent à couper au couteau. Tu voulais tout, tout
et tout de suite. Tu n'en avais qu'après ma queue. Tu l'aimais
bien ma queue. Qu'est-ce que j'ai pu te baiser. Combien de fois
? Combien de fois on a remis ça, ça ne se calcule
pas. Mais tu ne crachais pas dessus, hein ? Vous vous êtes
bien payé ma tête. On ne devrait se fier à personne.
C'est chacun pour sa pomme et dès qu'on a le dos tourné,
hop, le coup de couteau, fini, on n'en parle plus. Je vais vous
dire, messieurs : c'est avec des bonnes femmes comme ça qu'on
devient des bonhommes comme moi, n'allez pas chercher plus loin.
Vous pouvez le mettre dans votre rapport. Allez-y, tapez. J'en ai
soupé de tes conneries, Carole. Laisse-moi finir. Il faut
que ça se sache. Quand est-ce que je vais revoir mes filles
? T'as pas le droit. T'es qu'une salope. C'est mes filles aussi.
Qu'est-ce qu'elles vont penser, hein ? Qu'est-ce que tu leur a mis
dans la tête ? Je voudrais pouvoir m'allonger, messieurs.
Vous permettez ? Monsieur Da Silva, je ne voulais pas dire des choses
méchantes. Vous comprenez, c'est ma femme. Je veux qu'on
me fiche la paix. La paix royale. Nom de dieu, ne me regardez pas
comme ça. Je veux plus qu'on me regarde comme ça.
Elles nous font porter le chapeau et c'est encore notre faute si
on s'aime pas. Et puis il fait trop froid ici. J'aime pas vos têtes.
J'aime pas la couleur de vos reproches. J'aime pas vos néons.
On pourrait pas éteindre les lumières ?
Eteignez tout. Fallait pas m'aimer comme ça. Fallait pas.
Je suis pas un méchant. Je suis pas la colère.
Qu'est-ce qu'elles vont dire, les gamines ?
Qu'est-ce qu'elles s'imaginent ?
Fallait pas qu'elles m'aiment. On n'est pas foutu d'être aimé
en retour.
Et puis c'est tout. C'est dégueulasse de faire des enfants.
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