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ANDREW BODINGTON

Oh mon Dieu qu'il est beau.
Mon Dieu mon Dieu qu'il est beau.
Beau comme un orage de grêle, beau comme un chant d'hirondelles. Beau.
Régulièrement nos pas se croisent sur le pavé. Andrew Bodington est beau. Qu'il pleuve, qu'il neige, il est beau.
Il marche toujours d'un pas vif, il va au travail. Classieux ou débraillé, dans les rues comme sur les boulevards, Andrew est beau.
Je devrais penser à remercier le ciel. Dieu, ce grand braconnier aux sourcils broussailleux, du moins comme je l'imagine, jamais vu en photo. Dans les églises, en peinture, le Dieu que tout le monde s'imagine connaître, avec cette gueule de peine-à-jouir qui veille sur notre semence. Dieu peut-être, mais moche comme tout. Laid comme une carotte dans une mauvaise soupe d'auberge. Dieu c'est pas possible. Tout ce qui est inaccessible n'est pas possible. Dieu est loin, Dieu a autre chose en tête. Il a toute l'humanité à nourrir, ça fait du monde, c'est un plein temps qui ne lui laisse aucun répit. Le Boss. Mes biens chers frères, mes biens chères sœurs, donnez-vous du cœur à l'ouvrage, la vie est une tartine de merde, prenez-en de la graine, sur ce je vais roupiller. Merci Dieu.
Merci Andrew. Lui au moins ne m'abandonnera pas. Pour être abandonné, il faut d'abord avoir connu. Je ne connais pas Andrew. Mais je le soupçonne d'être un inconditionnel des devinettes. Estimation de l'âge : 28. Taille : 1,84. Cheveux : roux. Corps : de toute beauté. Mon Dieu qu'il est beau. A vue d'œil, un étalon. Papa et maman sont aux anges. Ils ont élevé leur Andrew comme on élève un jeune prodige. Aux petits soins. Le premier mot sorti de sa bouche, à l'âge où les enfants font encore dans leur culotte : abondance. Premier de sa classe, doué en calcul, écriture appliquée, apprentissage de la lecture sans aucune difficulté. Premier de sa classe, pas une note en dessous de la moyenne. Ce qui est moyen ne l'intéresse pas. Il vise haut. Il ne recule pas devant l'effort. On ne peut pas dire qu'il a de l'ambition : il est l'ambition. Il est de toutes les compétitions : à 8 ans, il fabrique de ses petites mains agiles une sympathique station ferroviaire et découpe dans du carton ce qui sera une belle brochette de wagons prêts à expédier de la nourriture pour ceux qui en ont besoin. 8 ans et un cœur gros comme ça. A 12, devant l'anorexie prononcée d'une camarade de classe qui passe son temps à s'ouvrir les veines avec un cutter pour ne pas à avoir à parler à ses parents, il organise à la maison des petites collations pleines de charme visant à remplir le ventre des natures fragiles. Son credo : le ventre plein pour une vie meilleure. A 15 ans, dépité par la mode néo-zazou qui déferle sur le marché paresseux de la grande création, il crée son premier atelier de couture et se lance dans la confection ingénieuse d'une gamme de pantalons dont les garçons de son collège s'arracheront les modèles. Son professeur d'arts plastiques aura ce mot merveilleux : je trouve ça moche mais original. Déjà des jaloux. A 18 ans, après une puberté colossale et des pollutions nocturnes répétées, notre Andrew national, de tous les combats, expose sa première sérigraphie intitulée Kleenex, au pluriel. Les bonnes âmes crient au scandale, la galerie est fermée le temps de radoucir les esprits. Andrew ne se démonte pas et prend sa plus belle plume pour endiguer ce flot de réticences : " L'art, écrit-il, est abject s'il se défend de ne pas être subversif. Un art consensuel est un art mort. Je n'aime pas le consensus. Je ne cherche pas à plaire, je cherche à montrer. " Pris au mot, le bel Andrew reçoit une flopée de lettres enflammées, de la littérature sans talent où les filles se disent prêtes à arracher leurs dessous et museler la bêtise des frileux. Bingo. Andrew perd sa virginité avec une idiote qui se destine, croit-elle, à une carrière artistique et se gausse d'être inscrite, dit-elle, à " l'école des bosards ". Andrew le magnifique, Andrew par-ci, Andrew furetant par-là. Un œil vif, un appétit de cobra. Il est grand, son torse massif, aucun sport ne lui convient mieux que l'aviron qu'il pratique les week-ends avec une bande de copains. Il adore. Il adore ce muscle qui naît sous sa peau, presque à son insu. Il n'en revient pas. L'anatomie. Un mot sublime. Quelque chose, déjà, de mystique, se trame derrière tout ça. S'enchaînent les mois puis les années qu'Andrew occupe à se demander ce qu'il va bien pouvoir faire de sa vie. De sa peau. De son corps. Quand on a un corps comme ça. Quand on est né avec. Quand on le fait devenir ce qu'il est, ce qu'il n'est plus. Il n'est pas dupe mais il ne comprend pas. Comment lui, lui, Andrew Bodington, peut-il être si beau quand on a une mère aussi vilaine et un père aussi moche. Oui. Comment se fait-il ? Il est bien le fils de ses parents et le fils de sa mère : un grain de beauté sur la hanche en témoigne. Il est leur fils mais quel hasard a fait naître dans cette famille moyenne un enfant aux traits si fins, à la grâce si évidente. Il ne comprend pas. Une nuit, il a décidé : je veux qu'ils soient fiers de moi. Je serai avocat. Mais ça ne marchait pas. Non, pas avocat. Une autre nuit, sous l'influence de quelques alcools vertigineux, l'idée jaillit : je serai Achab et j'irai traquer la baleine. Les gros gabarits. Grossière méprise, Andrew. Idée débile. Une autre nuit encore, plus perplexe celle-là, il se verrait bien manutentionnaire. Proche du peuple. La main dans le cambouis, les bottes qui suintent. Ou alors propriétaire d'un bar avec trois serveurs et un éleveur de singes qui vient faire son numéro. Andrew ne manque pas d'idées mais toutes aussi stupides les unes que les autres. C'est la panne. Il panique, il a maintenant 24 ans, le papa fait le chèque à chaque fin de mois pour payer le loyer, remplir le frigo et accessoirement rétribuer les quelques putains qu'Andrew s'envoie en l'air mais ça, le papa ne le sait pas. Andrew ne dit pas : " Je vais aux putes. " Il dit : " Je vais m'étendre. " Chacun sa méthode. Il n'en manque point. Il aime qu'on le déshabille. Il aime ça. Il aime qu'une main lui caresse la nuque puis les cheveux puis la nuque encore. Il voudrait de la tendresse, un amour sans fin, la fille ça l'emmerde, elle se les gèle dans la voiture, la baise avec tendresse c'est un billet en plus. Andrew aime bien les putes. Elles ne demandent rien. Posent pas de question. Elles font ce qu'il y a à faire. Toute une vie à astiquer des queues jusqu'à ce qu'elles ramollissent dans le caleçon. Il y aura toujours des queues à ramollir. Toujours du travail. Andrew n'a pas de travail. Le jeune premier déprime. Le doué pour la vie traverse son désert. Il est plat, aride, sans végétation. Sa vie manque de vert. Il ne bande plus. Il se regarde dans la glace : il ne voit rien. A bout, il achète trois tablettes de chocolat et écoute en boucle dans sa chambre le dernier tube des Glory Boys. Il n'a plus envie de danser… Quoi ?! Que vient-il de penser ? Je n'ai plus envie de… danser ? Qu'est-ce que qu'il a voulu dire ? A-t-il déjà sérieusement pensé à danser ? Danser ? Voyons un peu. Lumière. Projecteurs. Salle. Coulisses. Applaudissements. Et un. Et deux. Plus haut la jambe. Et on fait glisser. Et on reprend. Danser. L'anatomie. La peau, le muscle, le corps qui l'encadre. Et deux et trois. Ne ménagez pas vos efforts. Sueurs. La barre haute. Les tournées. Compagnie de danse. Les plus grands chorégraphes. New-York. Paris. Athènes. Moscou. Noureev. Nijinski. Les étoiles. Parmi elles, Andrew. Le fils prodige, le divin enfant, et la scène, comme la crèche idoine, le lieu de toutes les réconciliations avec la vie. Andrew tutu, Andrew ballerine, Andrew cancan, toujours plus haut les guibolles. Une carrière. Andrew crée l'événement. Andrew réinvente la modernité. Le Picasso de la danse. La beauté solaire d'un corps hérétique. Une étoile est née, a star is born, mucho famoso. Une renommée. Ne dites plus Andrew Bodington. Trop marqué tweed et tasse de thé. Dites : le Prince, on se comprendra. Ah mon Dieu, Andrew, qu'il est beau quand il regagne confiance. Il y a à peine une heure, il avait la bouche pleine d'un chocolat aigre et le voilà à présent au-dessus de la cuvette des w.-c. dans un grand numéro de soliste, le poignet imbattable, la tête haute, prêt à accueillir la jouissance d'une vie bien remplie, Andrew toujours plus fort, toujours plus haut. Ça vient, ça vient, c'est bon de s'aimer, le corps, nu sous une toge, turlute Brutus, les abdos, les fesses, Marlon Brandon, les grosses bécanes, levez la jambe, vous y êtes, et un et deux, ta queue Marlon, ta queue entre mes fesses. Donne-moi ta bouche ! Sex is machine, machine is sex, fais-moi sentir si t'es un homme ! Prends-moi ! Prends-moi !

Une ville est pleine de sexe. Tous les jours des sexes se lèvent du lit, préparent le petit déjeuner et s'habillent dans la précipitation. Aux heures de pointe, des milliers de sexes se bousculent dans des métros blafards, s'agglutinent sur les sièges et attendent l'ouverture des portes pour aller rejoindre le dur labeur d'une journée grise. Partout des sexes assujettis, partout des horaires implacables, des responsabilités qui alourdissent les paupières. Tout est lourd, la matière brute des corps a cet air résigné des grands recalés de la vie. On se croise, on se reconnaît à peine. On se toise, on se donne aussi des manières. Une ville est pleine de regards, on se laisse déshabiller sur le bitume froid et la pudeur nous oblige à rehausser le col du manteau, à réajuster l'écharpe qui bat au vent comme un fanion blanc après la fin des hostilités. Que cherchons-nous, pour qui sont ces regards ? Avons-nous vu juste ? Visons-nous la même cible ? D'ordinaire, les hommes et les femmes font l'amour couchés. Mais il y a toujours des exceptions. L'ascenseur, une porte cochère. Des lieux explicites, la ville en fait ses gorges chaudes. Un square, une rue en lacets, un arrêt de bus. Le sexe s'invite où il peut, il est toujours le bienvenu. De toutes les parties, à tous les horaires. On ne contrôle pas. Les caméras de vidéosurveillance installées aux angles des rues enregistrent ces débordements, ces mains chaudes caressantes, ces œillades qui sont autant d'appels d'offres sur un marché bouillonnant de testostérone. 23 centimètres. Erection gratinée. 16 centimètres. On fait ce qu'on peut. Orgasme et dommages collatéraux. L'avoir dans la peau. Tourner en bourrique. L'avoir et l'être. Amateur et professionnel. Le grand jeu. Le grand numéro dans la ville, le grand numéro de danse. N'est-ce pas Andrew ? C'était clair pour lui. Il fallait danser, oui, il fallait au moins avoir faire ça dans sa vie sinon à quoi bon. Il allait aimer son corps, aimer comme jamais il ne se l'était imaginé. Depuis qu'il avait décidé de sa vie, de la jouer comme on joue son dernier atout, il avait des érections permanentes. Des envies de soleil, des envies d'insatiables expériences avec des filles, avec des garçons. Il était prêt. Il avait ce corps. Il avait une réserve d'énergie qui abattrait les obstacles. Il marchait dans la ville pleine de sexe, c'était un piéton exemplaire, la ville l'avait choisi pour sa démarche atypique, son buste droit, ses cuisses splendides cisaillant l'air sous un jean délavé. De quoi avait-il l'air ? D'un monarque, d'un grand de ce monde. Les sexes de la ville se dressaient devant lui et la cérémonie pouvait durer comme ça des heures et des heures, ça ne désemplirait pas dans les rues. On se bousculait pour le voir, il était à mille lieux de se douter, mais que c'était bon de le voir aussi beau, que c'était bon de surprendre ses boucles rousses, cette chevelure léonine qui chantait gaillardement dans la matinée grise d'une journée sans éclat. Oui. Quand on l'aime, Andrew, on ne compte pas. Et on pouvait toujours compter sur lui pour être là au bon moment, ce n'était pas du genre à filer à l'anglaise. Pas du genre à décevoir. Non. Sa précaution. L'intelligence de ses mouvements. La truculence de ses petits yeux pareils à deux boules de flipper qui font tinter la machine. Tout était bien organisé. Tout était réglé comme du papier à musique.

Et tout a vraiment commencé pour moi lorsque je me suis retrouvé à la gare. Une gare très moche, avec des gens partout et des façades crasseuses. Lucille m'arrivait de Paris et comme je m'y attendais, elle ne semblait pas très emballée à l'idée de passer un week-end avec son parrain de province. Je suis, paraît-il, un parrain de province. Avec mes épaules larges, ma voix de ténor et mes lunettes plantées sur le nez, j'ai la flatteuse réputation auprès d'elle d'être un vieux matou rabougri, un intellectuel ennuyeux qui épate sa galerie par le nombre incalculable de livres qu'il entasse comme autant de trophées. Je n'ai jamais demandé à être le parrain de qui que ce soit. Mais certaines circonstances m'ont amené à faire preuve d'un réel degré de compassion avec l'humeur chagrine d'une lointaine famille désœuvrée. Lucille est ma filleule de 13 ans. Pourquoi pas, après tout. Je suis à un âge où je peux encore me distraire des écarts de langage d'une petite sotte qui s'habille comme une loutre et qui mâche son chewing-gum comme si, l'instant d'après, elle passait sur la chaise électrique. Doit-on ménager les enfants ? A quel âge a-t-on conscience que l'on naît pour mourir ? Lucille pense-t-elle déjà aux garçons ? Elle me dit qu'elle a dans sa classe deux amoureux. Nathan et Steeve. Deux fondus de sport qui font de la compétition de vélo. Mon Dieu. Il n'ont jamais ouvert un livre mais ça roule déjà des mécaniques sur du terre-plein devant des gamines en chaleur. Pas la peine d'expliquer à Lucille que c'est avec des crétins comme Nathan et Steeve qu'elle va ramasser de gros hématomes au cœur. L'expérience endurcit. Elle verra bien. Mais je veux déjà qu'elle comprenne. La ville est pleine de sexe, lui dis-je, et nous faisons tous partie de cette ville. Alors méfiance, Lucille, méfiance. Et je mets fin à cette conversation qui se voulait sage conseillère quand Lucille, boulottant sa mie de pain, me dit sans sourciller : " Je ne suis pas venue ici pour écouter tes trucs de bonne femme. " Génération exquise. Jamais un mot plus haut que l'autre. Une forme de respect pour la personne humaine qui confine à l'universalité. Devant un Cézanne, Lucille est du genre à crier à la croûte. Et devant mon émacié de canards, elle grimace à la perfection un air entendu de dégoût. Du talent, la gamine. Du, comment dirais-je, du répondant, c'est ça, du répondant. Mais au final, très peu d'intelligence, pas assez de cases dans le cerveau. Je fais mine de prendre tout ça avec beaucoup de légèreté, après tout elle n'est là que pour un week-end et la semaine prochaine je l'aurai déjà oubliée. A la différence d'une gare, Lucille n'est pas moche, on ne peut pas dire ça. En revanche elle a cette expression feutrée d'une meule et l'énergie débordante d'une pantoufle. Comment la convaincre de venir ce soir au ballet ? Comment lui dire ? Andrew. Il faut que je vois Andrew ce soir. Casse-Noisette. Je ne voyais que son nom dans la brochure. Andrew Bodington, premier du nom, dansera ce soir pour vous, oui, vous ! Depuis deux semaines, les billets reposent dans le tiroir de mon bureau. Deux semaines pendant lesquelles je n'ai eu de cesse de vérifier s'ils s'y trouvaient toujours. Deux billets pour une soirée de prestige. L'Opéra. Ses lumières tamisées, ses tapis rouges, sa décoration pompière et ses clinquantes montées d'escaliers. Tout excité, j'annonce la bonne nouvelle à Lucille : ce soir, je t'emmène à l'Opéra. Aussitôt elle prend une moue de circonstance. Elle roule des yeux, se pince les lèvres, comme si je lui avais révélé la présence d'un rat mort dans son lit. Lucille la meule, Lucille la gamine qui préfère s'empiffrer de télévision et qui renâcle à l'idée de faire marcher ses neurones. Entre l'art et le cochon, elle a choisi, tout pour le gras, tout ce qui salit les yeux elle prend. Les talk-shows, les émissions ringardes qui se prétendent de variété et même, dans un moment de pur égarement, les résultats hippiques où des turfistes, tout en bretelles, donnent des coups de jumelles sur des jockeys, qui, vus de loin, semblent montés sur poneys. Lucille ! Puisse la raison l'emporter sur tes caprices de jeune écervelée ! Tu ne vas pas au casse-pipe, tu vas voir Casse-Noisette. Casse-Noisette ! Une chorégraphie soignée, une musique entraînante, des effets de lumière comme jamais tu n'en n'as vu ! Allez, éteins-moi ces conneries et passe ta polaire : je te laisse deux minutes pour apprendre à sourire.

L'Opéra est plein de sexe. Les danseurs de l'Opéra sont la manifestation allégorique d'une confrérie de sexes qui montre à son public béat les attributs de sa gloire et tout le saint-frusquin. Il règne dans la salle un silence d'une exquise dévotion. Chaque sexe, blotti dans son siège numéroté, attend son coup de grâce, sa rafale d'émotion. On paye cher pour ça. Les tarifs pratiqués en décourageraient plus d'un. Pas folle la guêpe. Les yeux connaissent la valeur du butin. On payerait cher pour se faire butiner. Encore et encore. N'en déplaise au Boss, la vie est une tartine de miel et Andrew son apiculteur zélé. Andrew apiculteur. Pas mal comme idée. Mais aussi Andrew vidangeur, Andrew bagatelle. Chaque matin il rince son corps des orgies de la veille. Il défie les miroirs, il polit, s'exécute, violente son bassin. Il sent grossir son répertoire. Il pourrait tout danser, il le peut, il le prouve. Il est l'unique, l'inattendu, on l'immortalise en photo, on le suit jusque dans les loges. Hier encore, il était à Marseille. Il avait chaud et s'arrêtant dans un bar pour apaiser sa soif, cet homme à la pilosité énorme lui lançait au visage : puté, t'es beau. Que répondre à ces élans quand c'est le cœur qui parle ? Et Athènes ? Quand il se trouvait sur la plage, après cette représentation saluée de mille encouragements et que, s'allongeant sur le sable, bercé par la langueur opaline d'un croissant de lune subjugué, il offrait à Zeus sa plus belle turgescence. Plus proche de toi mon Dieu. Et mon lit ? Andrew sur mon lit, à quatre pattes, sa bouche bondée de couinements, les coudes alertes, la langue fureteuse, le tutti frutti des caresses, le cha-cha-cha des coups de reins, devant, derrière, la tête à l'envers, Ben Hur sur son char, Armstrong en orbite, Andrew Everest, Andrew every night, Andrew mon Dieu qu'il est beau for ever !

Allez, ça va bientôt commencer. Quelques minutes encore. Plein d'attention, je préviens ma petite Lucille : si tu ne retires pas cette polaire, tu auras chaud pendant la représentation. Moue. Madame n'en fait qu'à sa tête. Madame fait encore la gueule. Dans le registre triste mine, elle répond à toutes les qualifications. Finalement, je ne suis pas pressé qu'elle grandisse, cette petite garce. Je l'imagine très bien, me revenant dans dix ans au bras d'un pitbull qu'elle aura savamment dressé. Me présentant au clébard comme le parrain attitré d'une filleule bien malchanceuse. Fouillant dans mes armoires. Ricanant à la face de mes sculptures indiennes. Qu'est-ce qu'elle comprend à l'art ? Qu'est-ce qu'elle comprend à la civilisation ? L'homme descend du singe mais Lucille est restée sur son arbre. Mon Dieu. Je n'ai jamais rien compris aux femmes. J'ai eu des femmes dans ma vie. Des femmes et des autres. Jacqueline. Bernadette. Laurent. Anémone. Simon (Anémone étant devenue Simon après une lourde quête existentielle). Et qu'ai-je appris ? Pas grand chose. Jacqueline peignait, Bernadette fumait le cigare, Laurent ne jurait que par le sport et Anémone ne m'aima jamais autant qu'une fois armée pour m'enculer. C'est la vie. La vie pleine de sexe, grandiose dans son absurdité. Où ai-je trouvé la force pour continuer à vivre ? Je n'ai jamais aimé. Non. Je n'ai jamais connu les larmes du chagrin d'amour. Je n'ai jamais connu l'amour. J'ai connu les vols transatlantiques, les plus grands opéras, les plus belles stations de ski, le narguilé, les séances de vaudou, les turlutes infernales, les lectures les plus folles. Et alors ? J'ai le cœur sec et je bande dans le vide. J'ai bien des occasions. Des espèces de trouvailles dans des lieux suintant la pisse et reniflant le traquenard. Mais ramener au bercail d'étranges volatiles et se faire réveiller à l'aube par la voix nasale d'un petit coq qui commente affolé les résultats de formule 1, je dis non merci. Non merci les impasses, non merci les regrets, j'ai déjà donné. Je vis peinard, seul et peinard comme chantait ce vieil anarchiste. Et puis je ne veux pas embêter les autres avec mes histoires. Je suis un peu malade. Oui. Enfin, malade, c'est vite dit. Je suis inquiet pour dire les choses. Inquiet, contrarié. Quand j'ai le moral au beau fixe, je ne peux m'empêcher de voir des choses que personne ne voit : par exemple le mal dans une brosse à dents ou Dieu dans une ampoule électrique. Je vois ça. Je crois que d'une façon ou d'une autre je suis un mystique. Il y a ceux qui me ramènent aux ténèbres et ceux qui me font toucher du doigt la lumière. Andrew. C'est vrai. La première fois que nous nous sommes croisés dans ce parking souterrain, lui se rendant aux répétitions, moi à ma séance de kiné, j'ai pensé que quelque chose était encore possible. Quand il a décliné pour moi son plus beau sourire, le parking a pris soudain des allures de fête foraine. Andrew le grand huit, Andrew la locomotive infernale, Andrew la maison des horreurs les plus capiteuses. J'ai craqué. J'ai le cœur sec mais pas totalement desséché. Je peux encore plaire. Ai-je été un bel homme ? Oui. J'étais bel homme. Et j'aimais la convoitise des regards. J'entretenais ça. J'avais du goût et le style flamboyant d'un fêtard affamé. J'aimais la belle fringue, j'aimais les chemises satinées, les pantalons blancs et les vestes aux cols larges. Quand je vois Lucille ratatinée dans sa polaire, j'ai honte. J'ai honte de la présenter à cette salle pleine de sexe. Comment peut-on avoir si mauvais goût ? Paris accepte-t-elle la résignation têtue de ces gamines à la mode si discutable ? Dire qu'à son âge, je bâtissais déjà des empires dans ma tête, je voulais tout, j'allais tout obtenir. L'ambition. La poigne de fer dans un gant de velours. C'était hier. C'est bien fini. Les souvenirs ont toujours un goût amer dans la bouche des vaincus. Mais je ne vais pas me laisser abattre. Non, pas ce soir. Allons donc. Les lumières viennent de s'éteindre, le spectacle va pouvoir commencer et je ne sais pas ce qui se passe, mais l'expression de Lucille a changé, à l'instant même où le rideau s'est levé. Je jette un nouveau coup d'œil. Oui, son expression a changé. Sans préavis. Comment expliquer ce revirement ? Là, sous mes yeux ? Est-ce possible ? Est-ce encore un effet de diversion ? Une cabale de mes sens ? Et pourtant les preuves sont là, accablantes, inespérées : le sourire pétillant de Lucille, sa bouche qui s'agite. Non, je ne rêve pas. Elle retire sa polaire. Mais oui. Elle retire sa polaire et la tasse sous ses fesses, c'est à peine si j'existe. C'est donc gagné ! Je sens sa petite main devenir de plus en plus chaude, son agitation palpable. Les danseurs arrivent sur scène par paquet de dix et elle ne sait plus où regarder, ne contrôlant plus rien, et Andrew qui débarque enfin sur scène, Andrew partout dans nos yeux, et l'orchestre pourrait jouer comme ça des heures et des heures, on n'en aurait jamais assez. Allez, au boulot Tchaïkovski. Remonte tes manches ! Montre-nous ce que t'as un peu dans le ventre ! Tubas, grosse caisse, violons ! Que ça joue comme jamais ça n'a joué. Et Lucille qui comprend tout. Lucille dans l'œil du cyclone. Incapable de détourner la tête, ses yeux couvant toute la surface de la scène. Ça pourrait durer des heures, Andrew peut tenir la longueur, comme il est bon, comme il fait ça bien ! Nous sommes fous. Nous sommes embarqués, nous sommes passionnés. Mon Dieu que ça ne s'arrête jamais ! Et le temps file, et c'est tellement agréable et c'est tellement, tellement…! Nous applaudissons comme des malades à la fin du spectacle, ravis de l'incubation de notre virus si contagieux. Lucille n'en revient pas. C'était beau. Et comme c'était imprévu cette réponse insolente à nos corps sans grâce ! Lucille m'a remercié. Ses yeux remerciaient, c'était un cadeau béni, ah ma filleule ! si je n'avais pas été un vieux con, je t'aurais serrée dans mes bras dans cette salle pleine de sexe qui frappait des mains dans un déluge d'ovations retentissantes. Il fallait fêter ça, il fallait que la fête se poursuive et j'avais dans l'idée de joindre Andrew à cette partie de franche rigolade. Je connaissais son café de prédilection, son aversion pour la bière, sa tendresse pour le rhum. Allez viens Lucille, je te laisse deux minutes pour apprendre à aimer. Aimons-nous, faisons l'amour à l'amour, répudions la sagesse, remplissons nos coupes jusqu'au débordement suprême. Que ça pétille ! Que ça coule ! Jeune homme ! Jeune homme ! Servez-nous votre meilleur champagne ! Lucille, ce soir, parrain va faire le ménage dans tes circuits ! Et le bar était plein. Dieu de Dieu. Une cuite du tonnerre nous est tombée dessus. Une cuite carabinée. Catastrophe. Quatre coupes de champagne. Deux litres de bière. Une musique affolante. De la sensualité. Des corps partout. Des femmes, des hommes, des ronds-de-cuir et des perruques, des bruits de bouches, des sifflets, des cotillons, des bagues aux doigts, du cuir, du jean, et même de la vaisselle cassée. Les oreilles bourdonnantes, les yeux chargés, la langue pâteuse. Et je retrempe mes lèvres dans une coupe de bulles tandis que ma Lucille, malade comme tout, se précipite dans les toilettes, ma Lucille, ma porcelaine, deux yeux énormes qui baignent dans le jus de la bière. Consignes du parrain : un doigt dans la bouche ! A l'ancienne ! Et la main s'il le faut ! On ne va pas quand même pas déclarer forfait ! Et Andrew qui n'arrive pas. Andrew qui fait des siennes ! Andrew soignant son entrée ! Mais il va se pointer nom de Dieu ? Une autre coupe de champagne s'il vous plaît ! Lucille, bois un peu d'eau, tu ne veux pas un coca ? Et Lucille qui veut retourner aux toilettes, blanche comme du plâtre. Et puis non, elle dit qu'elle veut partir. Maintenant, ça ne peut plus attendre. J'ai mal au ventre, j'ai mal au ventre, je veux rentrer ! Ah ça, pas question. Pour regarder tes merdes à la télévision ? Tu te mets le doigt dans l'œil. Allez, va aux toilettes. Un doigt dans l'œil, un doigt dans la bouche ! Ah ! On vient à peine de commencer. Qu'est-ce qu'on s'agite ici ! Et ne te trompe pas de porte, hein, ma loutre ! Les toilettes c'est à l'autre bout de la sortie. Mais elle ne peut plus mettre un pied devant l'autre. Regardez-moi un peu ça, mais dans quel état elle s'est mise ? Jeune homme ! Un coca, s'il vous plaît et un gros verre d'eau pour la demoiselle. Et roulez jeunesse ! Et le patron du bar vient lui-même nous servir. Quelle classe. Quelle touchante démonstration. Elle est mineure ? me demande-t-il. Ouh que je n'aime pas son ton. Et il insiste en plus : quelle âge elle a ? Qu'est-ce qu'il lui veut ? Son livret de famille pendant qu'on y est ? Elle est mineure dans les faits mais majeure de sa promotion dans l'impertinence. Je suis le parrain. Voilà ce que je réponds. Et le patron n'a pas l'air d'apprécier. Mais alors pas du tout. D'autant que Lucille vient de se répandre pour la troisième fois et que sa jupe n'est plus qu'un ramassis de grumeaux. Dehors ! Le patron du bar nous fiche à la porte. Je dis bien : nous fiche à la porte ! Non mais vous savez qui je suis ? Espèce de pissouillard ! Vous aurez de mes nouvelles ! je lui dis en faisant ronfler ma voix de ténor et nous sortons comme deux malpropres, je dis bien : comme deux malpropres, et Lucille en met de partout et les minets poussent des beurk et des baaaah d'effroi et je les emmerde, tiens, je vous emmerde tous, bande de trous du cul, culs serrés, branleurs du dimanche, lopettes de gare ! Sortant la première, Lucille bouscule Andrew. Ah, te voilà, toi ! Méchant ! Deux heures qu'elle t'attend, la gamine ! Regarde un peu le travail ! Ah tu peux être fier de toi ! Une gamine de 13 ans qui ne pense qu'à ta bouche, qui n'en peut plus de ton corps, qui n'en peut plus de tout cet attirail de merdeux ! Et voilà le résultat ! Et toi, l'arrogant, le méprisable artiste ! En retard sur tout ! On vit au XXIème siècle, t'es au courant ? Inculte ! T'es moche. Non, t'es pas moche : t'es rien. Rien ! Andrew Bodington : premier du nom, minable toutes catégories ! Un sac de viande qui ne pense qu'à sa galerie d'admirateurs au garde-à-vous devant son petit cul enroulé dans de la feutrine ! Va donc les rejoindre, tes messieurs ! Tu me dégoûtes. Papa Bodington devrait avoir honte d'avoir un fils comme ça ! Le fils prodige, laisse-moi rire ! Fils ingrat, oui ! Graillon et compagnie ! Allez, passe ton chemin, gamin. Nous n'avons plus rien à nous dire. Lucille, viens, nous rentrons.


Et nous sommes rentrés. Comme il pleuvait des cordes, nous avons pris un taxi. La soirée nous aura coûté cher, ai-je pensé.
Le lendemain, il pleuvait encore. Lucille et moi cuvions notre mauvaise humeur. D'un commun accord, nous sommes allés au cinéma. On avait mal au crâne mais tant pis.
Il n'y avait rien à dire. Le film était drôle. Plutôt réussi. Avec des effets spéciaux et un duo d'acteurs très amusants.
Oui. L'acteur principal était à se tordre de rire. Et puis, je ne sais pas, il avait quelque chose dans le regard. Quelque chose d'intense. Il dégageait des trucs invraisemblables avec rien de moins qu'un battement de cil. Comment dire ? Il était beau. Oui, c'est ça : il était beau.
Avec ses grandes mains et son cuir noir, mon Dieu qu'il était beau.

Lucille a fait la gueule tout le week-end, nous avons vu le film trois fois.

 


ACHETER

Feuillet 8 pages
1 euro (port compris)
Isbn 2-84717-023-5
© Ambition chocolatée et déconfiture, Lyon, 2003.

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ANTON OTTERO

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GABRIEL DUMOULIN

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