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MUTTI RENTRE A LA MAISON

Je ne crois pas en Dieu mais chaque fois qu'il m'arrive quelque chose de bien, de gentil, je dis merci. Merci à qui, je ne sais pas trop à vrai dire. L'autre soir, par exemple, après avoir quitté la bibliothèque, je me suis fait ennuyer par un homme d'une quarantaine d'années qui voulait connaître l'heure et l'odeur de ma peau. C'est ce qu'il a dit devant moi en sortant son machin. Je lui ai répondu qu'il était plus de huit heures, ça c'était sûr puisque je sors habituellement de la bibliothèque vers sept heures sept heures et demi. Quant à ma peau, ma peau fait ce qu'elle veut et si elle veut sentir quelque chose, eh bien c'est son droit, son droit le plus strict j'ai ajouté. L'homme avait l'air passablement éméché, il m'a traité de connasse et m'a donné un coup de poing dans le ventre. J'ai eu mal pendant une semaine mais ce n'est rien comparé à toutes ces femmes qui ont des marques à vie à cause des bonshommes. Alors je dis merci. Merci au destin, merci à Quelque chose qui me dépasse, tout simplement merci.
Et toi aussi Mutti tu devrais dire merci parce que tu l'as échappé belle, c'est pas vrai ce que je dis ? Tu sais, choupette, je ne serai pas toujours là pour t'aider. Alors il va falloir que tu y mettes un peu de bonne volonté. A moins que tu ne veuilles pas ? Tu veux ou tu ne veux pas ?
Je vais lui téléphoner, moi, et je vais lui dire ce que tu as sur le cœur et il va essayer de comprendre, tu vas voir. On va dire que c'est pas un mauvais type. On va dire qu'il a ses petites colères, que c'est fâcheux, mais ça ne reste pas beaucoup dans l'air ces trucs-là, ça se dissipe assez vite. On va tâcher d'y croire. D'accord ?
On est d'accord. Je l'appelle.

Allo, Carles, c'est moi. Je vais bien, je te remercie. Oui, oui, le chat aussi. Et toi, comment vas-tu ? Tu vas bien. C'est parfait. Je voudrais savoir, Carles, comment se fait-il que Mutti soit encore ici en train de se plaindre de toi ? Comment ça, elle pose des problèmes ? Mutti : tu poses des problèmes ? Non ? Mutti dit que non, Carles. Elle dit que c'est toi qui pose des problèmes. Ouais. Tu sais, elle est très fâchée contre toi. Ecoute Carles, vous n'êtes plus des enfants, Mutti et toi. Arrête de boire, cherche un travail et tu verras que tout ira mieux. Tu ne crois pas, Carles ? Je te passe Mutti, elle voudrait te dire deux mots.
Vas-y, Mutti, parle-lui. S'il te plaît, Mutti : prends ce téléphone.
Allo, Carles ? Non, c'est encore moi, elle peut pas te parler. Elle est encore toute secouée. Ce soir elle va rester à la maison et après elle va revenir chez vous, Carles, mais il faut me promettre de ne pas recommencer. Alors vas-y, promets… J'écoute. Promets, Carles. Promets !… Très bien, ça y'est Mutti, il l'a dit. Il a promis. Merci, Carles. Mais attention : si tu reviens sur ta promesse, malheur sur ta maison. Tu m'as compris ? Très bien. Moi aussi je t'embrasse. A demain, Carles.

Mutti, ma chère Mutti, voilà comment ça va se passer : nous nous mettons en pyjama, nous tirons les rideaux de la chambre, nous nous allongeons dans le lit et nous parlons de la pluie et du beau temps en mangeant des croquants. Ça te va comme ça ?
Allez, moi la première. Je vais dans la salle de bain. Je me déshabille. Je peigne mes cheveux. Je passe de la crème sur mon visage. Je glisse mes pieds dans de grosses chaussettes de montagne. Je passe enfin ma robe de chambre. J'attache mes cheveux. J'enlève mon collier.
A toi Mutti.
Nous allons passer une bonne soirée. Et nous verrons bien de quoi demain sera fait. Tu sais quoi ? J'aime bien quand tu viens dormir à la maison. Imagine un peu : si Carles était méchant tous les jours, je pourrais t'avoir pour moi toute seule. Tu sais, tu pourrais avoir ta chambre ici. Tu sais bien. Tu as déjà tes habitudes. Et puis je crois deviner que les voisins t'aiment bien et le chien des voisins te fait toujours la fête. C'est un signe qui ne trompe pas.

Allonge-toi, Mutti. Et arrête de pleurer. Tiens, prends un croquant. Et fais un vœu. Les croquants réalisent les rêves. Si tu veux, tu peux rester à la maison toute cette semaine, tu sais bien que ça ne me dérangera pas. Carles peut tenir ses promesses. Je crois qu'il le peut. Je crois bien. Dans le meilleur des cas, il ne les tiendra pas et tu viendras vivre ici. Dans cette grande maison aux volets bleus écaillés avec la vue sur l'étang. Tu te souviens, l'étang. Ne pleure pas, Mutti. L'étang et ses ronflements de grenouilles. J'aime toujours m'y promener en pleine nuit avec ma lampe de poche. La nuit, on croit que tout s'est endormi alors qu'il n'y a jamais autant de vie dehors.

Non, Mutti, nous n'allons pas regarder la télévision ce soir. Ce serait trop bête. Nous allons nous promener. Prends les croquants. Et de quoi avoir chaud. Ce n'est pas encore l'été. Pas encore. Ça ne devrait pas tarder. Regarde : on aperçoit les montagnes. C'est signe que demain il fera beau. C'était ça, ton vœu ? Reprends des croquants. Pioche dans la boîte, vas-y. Et maintenant donne-moi ton bras, Mutti. La nuit est calme. Comme je l'aime cette nuit. Comme nulle autre pareille. Qu'attendons-nous le reste du temps allongées dans nos lits ? Le sommeil ? Le sommeil n'est plus de nôtre âge. Les rêves, en revanche… Donne-moi ton bras, Mutti, et arrête de pleurer. Tu vois, ces arbres, c'est mon père qui les a plantés. Ils sont bientôt centenaires, ils nous protègent de la route. Chaque jour j'y pense, la maison est comme protégée par leurs branches, personne ne viendra ici, Mutti. Personne. Quand j'entends une voiture qui s'approche, je m'enferme dans la chambre, je m'enroule sous la couverture. Je ne bouge pas. J'écoute la musique des grillons, je ne fais que ça. Et j'attends que la voiture reprenne son chemin. Toutes les voitures s'arrêtent et chacune reprend son chemin. Je ne veux pas que la maison devienne un moulin. La maison, c'est personne d'autre que moi. La maison, le jardin, et l'étang. Prends ma main, Mutti, je t'emmène à l'étang. Regarde. Ils sont là, nos souvenirs. Dans cette eau. Jusque dans sa vase. Est-ce que tu y penses encore ? A tout le mal qu'on s'est donné ? Moi, j'y pense tous les jours. Tous les jours, Mutti. Pas une minute à moi. Tous les jours, je pense aux pioches, au sac plastique. Le sac plastique, c'était ton idée. Une bonne idée. Ça ne laisserait pas de trace. Ça neutraliserait l'odeur. Ça ne dérangerait personne. Ce soir-là, quand tu m'as laissée seule dans le jardin, je n'ai pas su retrouver le chemin de la maison. Le jardin n'est pas grand pourtant. Et la lampe de poche marchait bien. Mais j'avais la tête pleine de cet étang, pleine de nos mains souillées par la terre. Je les ai rincées, ces mains, rincées jusqu'à ce qu'il ne reste plus de trace. Tu m'as appelée le lendemain. Tu te souviens ? Et tu m'as dit : on a bien fait de faire le ménage. On a ri. On a ri comme deux gamines qui auraient réussi leur coup fourré. On a ri pendant combien de temps, Mutti ? Je ne me souviens plus. Tu as raccroché et j'ai continué à rire. Je riais seule dans la maison et ça faisait comme une musique, je ne voulais pas que ça s'arrête. Je n'ai plus ri comme ça depuis ce jour.

Regarde cette lampe de poche, Mutti. Elle éclaire bien. Elle fait bien son travail. Dire qu'avant, l'obscurité me fichait la trouille. La nuit tombée, je ne pouvais plus sortir de la maison. J'avais des tremblements dans la main et j'entendais des bruits partout. Comme des voix. Il y a des maisons habitées par ces voix partout sur la terre, partout dans les villes, partout dans les bourgs les plus reculés. Les gens le savent-ils ? Ou font-ils semblant de ne pas savoir ? Quand mon père a acheté cette maison, il m'a parlé de ces voix. C'étaient des voix incorrigibles, qui pouvaient le réveiller au beau milieu de la nuit ou le surprendre dans la cave, quand il vidait ses bouteilles. Il m'a raconté des histoires merveilleuses à leur sujet. Un jour je te les raconterai, Mutti, et ce jour-là, tu viendras t'installer avec moi. Dans cette grande maison, loin des regards de la ville. Je ne plaisante pas. Tu viendras avec ton sac, tes grosses chaussures et tu prendras la plus belle chambre. Celle que je t'aurai choisie en secret. Nous passerons nos journées à bêcher, à abattre des cloisons, à repeindre les volets. Il y a du travail pour deux vies dans cette maison. Une seule n'y suffirait pas, Mutti. Crois-moi.

Mutti, tu ne pleures plus mais c'est comme si tu pleurais derrière ton sourire. Je ne veux pas que tu sois malheureuse. Je ne veux pas que Carles te rende malheureuse. Il a promis, Mutti. Il ne connaît pas ma colère. Tu vas dormir ici cette nuit et demain, tu iras le rejoindre. Je serai avec toi. Tu le regarderas franchement dans les yeux. Tu lui diras. Cette fois tu lui diras. Et il comprendra, Mutti. Il faut qu'il comprenne. Il ne connaît pas ma colère. Il ne connaît pas non plus notre secret. C'est mieux ainsi. C'est mieux pour tout le monde. Viens, Mutti, garde ta main dans la mienne, nous rentrons à la maison. Je vais nous servir du thé à la menthe et nous irons nous coucher, la gorge brûlante, le cœur chaud.

Ta chambre, Mutti. Fais de beaux rêves à présent. Je descends dans la cuisine, je vais poser ma fatigue près du poêle et me raconter une histoire, manière de me souhaiter bonne nuit. Bonne nuit à toi, Mutti, la maison veille sur nous.

L'histoire remonte à quelques années déjà. La fille s'ennuie chez son père. Elle voudrait partir loin. C'est de son âge de penser à ces choses-là. Elle ne connaît personne dans la ville. A part cette autre fille, qui vit à quelques kilomètres de là. La ville n'est pas grande mais tout paraît si reculé, si éteint. Elles deviennent amies par la force des choses. Deux visages qui se reconnaissent dans une boutique et qui scellent une rencontre pour la vie. Depuis elles ne s'ennuient plus. Elles passent leurs plus belles journées ensemble. Elles se ressemblent, on dirait deux garçons. Comme elles s'aiment - mais elles n'osent se l'avouer - elles n'envisagent plus d'être séparées. Elles ne le supporteraient pas. On les rencontre dans les rues main dans la main, elles ont la fraîcheur de leur jeunesse, elles ne veulent plus mourir. Et puis. Et puis l'autre fille tombe dans les bras d'un garçon improbable. Elle ne devrait pas faire ça. Elle n'aurait pas dû succomber. Ça nuit. Ça casse quelque chose. L'autre fille dit que c'est l'amour qui lui est tombé dessus, elle n'y peut rien. La fille retrouve la solitude de son père et l'autre fille vit sa liaison amoureuse. Le garçon est un méchant garçon. Son prénom : Boris. Travailleur, haut sur ses pattes et rouleur de mécaniques. De la pire espèce. Une espèce de carnassier qui court violemment les femmes. L'automne arrive et l'autre fille se couvre d'hématomes, ne donne aucune explication. C'est l'hiver et son visage est rouge. Rouge de douleur. Dans la ville embaumée par la neige, on ne voit plus que ça. Son visage maquillé par les claques. Elle ne dit rien, elle croit que le silence la protège d'une prochaine salve de coups. La fille ne peut s'empêcher de penser à elle. Un soir elle lui téléphone : Mutti, nous devons nous revoir. C'est impératif. Elles finissent par se retrouver. En cachette. Elles n'ont rien à se reprocher. Elles décident. Quand tout est décidé, le plus simple reste à faire. Nous ferons ça ici, dans la propriété de mon père. Près de l'étang. Cette nuit. Cette nuit ou jamais, Mutti. Mutti ne dit rien, la fille est pressée, Mutti ne dit rien. Mutti a peur. C'est la première fois pour elle. Ne t'inquiète pas, dit la fille. Tout se passera bien. La fille a raison de ne pas s'inquiéter. Tout se passera bien. La propriété s'est assoupie et le père y dort profondément. La fille ouvre la marche avec sa lampe de poche. Jusqu'à l'étang. Il n'y a pas un bruit, même les grenouilles se sont tues. Il faut creuser. Là, tout près de l'étang. Creuser profondément dans une terre durcie par le gel, entravée par le lacis des racines d'arbres, des bouleaux, ni plus ni moins que des bouleaux. Creuser toute une nuit s'il le faut. Mais creuser avant tout. Et recouvrir de terre ce passé dont elles n'auront plus à se soucier. Chantons, dit la fille, chantons tout bas, cette fredaine que nous aimions tant. Chantons et rentrons ensuite à la maison et plongeons-nous dans le sommeil comme si c'était la première fois qu'il s'invitait sous nos draps. Donne-moi la main, Mutti, sers fort, il ne faut plus avoir peur. Donne-moi la main et chante. C'est ça, l'histoire, malgré les drames tout finit en chanson.

Mutti, il est l'heure de se lever. As-tu bien dormi ? As-tu fait de beaux rêves ? Demande-moi. Demande à quoi j'ai rêvé cette nuit et je te le dirai. Tu veux bien ?
J'ai rêvé que la propriété avait un nom de femme, Clarence, et qu'elle veillerait sur nous jusqu'à la fin des temps. Tu imagines, Mutti, cette propriété habillée en robe de soirée chaque fois que nous franchissons son portail, nous invitant à la fête, heureuse de nos retrouvailles ? Comme je l'aime cette maison, pour rien au monde je ne l'abandonnerai aux ronces et aux herbes mortes. Elle respire parce que nous l'habitons. En retour, elle nous offre sa chaleur hospitalière, son visage rond d'une nourrice soucieuse de bien faire. Comme je l'aime, Mutti. Comme nous nous y plairons.

Il est temps à présent. Tu m'as bien comprise, Mutti ? Pas un mot plus haut que l'autre. Regarde, il est là. Il t'attend. Au moindre faux pas, j'arrive. Je ne bouge pas. Je resterai dans la voiture. Il y a toujours des choses à faire dans une voiture. Je mettrai la radio et on me donnera les nouvelles du monde. C'est drôle comme les choses me paraissent loin aujourd'hui. Et tu es si proche de moi, Mutti. Non, je ne me fais pas d'idée. Tu vas rejoindre Carles et tout se passera pour le mieux. Si tu l'aimes. S'il t'aime vraiment. Si vous vous aimez vraiment, vraiment. Tout ira pour le mieux. Sache aussi que les portes de la maison te seront toujours ouvertes. Je sais, je radote. C'est parce que je tiens à toi, Mutti.

Bonjour Carles. Mutti, dis-lui bonjour. C'est Mutti qui rentre à la maison. Je pense qu'elle est prête. Je pense que dans son sommeil elle s'y est préparée toute la nuit. Carles, es-tu prêt à entendre ce qu'elle a à te dire ? Ta tête ne bourdonne-t-elle pas de toutes les erreurs que tu as commises ? Tu as le visage bien fatigué, Carles. C'est que tu as mal dormi. C'est tout à ton honneur. Mutti, approche. Carles, prends-là dans tes bras. Que cette journée soit celle de votre réconciliation. Je vais à la voiture, je n'en bougerai pas. Non, Carles, ce n'est pas la peine. Je n'ai pas soif.
En les quittant, j'ai dit à Carles : préparez-vous au bonheur, il ne se présente jamais deux fois.
Je n'en pense pas un mot. Parfois, les inepties nettoient la bouche.

Assise à l'arrière de la voiture, je regarde autour de moi. Je regarde la maison de Carles. Ses baies vitrées. Sa porte massive. Et son carré de pelouse qui me donne envie de rire. Et le chien de Carles qui n'arrête pas de japper. Comment Mutti fait-elle pour continuer à vivre entre ces murs ? Elle aime Carles, ça ne s'explique pas. Elle l'a toujours aimé. Le jour où elle m'a quittée pour lui, elle s'est confondue en excuses tellement elle l'aimait, tellement elle disait pouvoir l'aimer. Presque malgré elle. Et moi ? Que pouvais-je lui répondre ? C'est bien, Mutti. C'est un cadeau inespéré. Soyez heureux. Soyez assurés de mes plus affectueux sentiments. De la parlote, tout ça. Du boniment. Carles, je ne peux pas le saquer. De l'avoir au téléphone, ça met en l'air toute ma journée. Il pue le tabac, il conduit une grosse voiture et il ne lit jamais le journal, sauf les résultats des courses. Rien pour me plaire. Tout pour m'énerver. Je n'arrive pas à me sortir de la tête qu'il devrait à son tour finir sa vie dans un sac plastique, près de l'étang. Mutti ne veut pas. Mutti dit : Carles, c'est le bon. Carles, c'est l'amour de ma vie. Mutti est naïve, Mutti est trop sage. Et Carles jouit de cette innocence. Et Carles ne m'aime pas. Je sais qui m'a écrit ces lettres anonymes répugnantes. C'est lui. Carles. Ses lettres sont pleines de ses empreintes grossières. Quel idiot. Quel petit blanc-bec juste bon à jeter sur le papier des mots sales qui déforment la vérité.
Je n'ai jamais tué mon père ou si je l'ai fait j'ai tout oublié.
Carles prétend le contraire. Carles est un diseur de bonne aventure mais il n'a jamais su tirer les cartes. Pas fichu de connaître un jeu de tarot. Moi, je connais. Je sais tirer. Et trois fois j'ai tiré la mort. La mort de Carles. Elle pend à son nez, elle s'égoutte, elle ne le lâchera pas. Je n'ai rien dit à Mutti. Je lui dis simplement que les portes de la maison lui seront toujours ouvertes. Au cas où. Dans l'éventualité de. Selon toute hypothèse. Carles ferait un cadavre idéal. Il n'est pas grand, pas lourd à traîner et personne ne s'inquiéterait de savoir où ce nigaud a bien pu disparaître. Non, Carles ne pèse pas lourd dans notre histoire. Ce n'est rien d'autre qu'une erreur de parcours, une petite miette qui repose sous un meuble et qu'un mulot viendra grignoter. Carles, ce n'est pas grand chose, Carles, ce n'est rien.

J'attends dans la voiture. Carles donne de temps en temps un coup d'œil derrière les rideaux. Je ne bougerai pas d'ici. J'ai dit, je fais.
Une voiture se gare derrière la mienne. En sort une jeune femme avec ses deux enfants. Elle décharge le coffre plein d'une nourriture sous cellophane. C'est l'heure de manger, l'heure de passer à table. Elle regagne la maison au pas de course avec les deux enfants qui jouent à s'attraper. Ils sont mignons. Ils sont comme tous les enfants de leur âge. Ils ont fini l'école, ils s'amusent, ils vont manger et dans quelques heures ils iront se coucher. Une vie d'enfant parfaitement réglée. Pas de place pour la nouveauté. Pas de place pour l'inattendu. Mutti est l'un de ces enfants. Vivre avec Carles, c'est retrouver cette enfance où l'on est décisionnaire de rien. Parfois Mutti me fait pitié. Parfois Mutti m'agace aussi parce que ses jeux avec Carles, quand ils s'embrassent, quand ils se serrent l'un contre l'autre, sont une parade dérisoire au vide qui les habite. Et je n'aime pas la voir comme ça. Et je n'aime pas savoir qu'à ce jeu elle est très forte et qu'elle passe à côté de sa vie. A côté de la mienne. En toute inconscience. Je veux qu'elle comprenne. Qu'elle sache où j'en suis avec elle, ce qu'elle est avec moi, ce qu'elle ne sera jamais avec Carles. Je veux lui donner à réfléchir, il y a matière. Je veux qu'elle sorte de la vie de Carles, qu'elle s'en expulse de son plein gré. Tu ne feras pas de vieux os avec lui, ma Mutti. Tu es en train de devenir son objet, sa villégiature décatie où il promène son ennui, sa morgue vacharde. Qu'elle me demande un peu et je lui dirai tout le mal que je pense de lui. Vraiment, yeux dans les yeux. Elle sait bien. Elle a simplement du coton dans les oreilles. A ce point sourde et consentante, c'est de l'acharnement. Un suicide social et physique. Mutti, ce n'est pas moi qui t'ouvrirai les veines. Tu n'as jamais fait les bons choix. Tu as bâti de toutes pièces tes impasses et s'il t'arrive parfois de relever la tête et respirer cet air clément de la lucidité, c'est pour mieux retomber dans l'enfer de cette vie de vache maigre. Pitié pour Mutti. Pitié pour sa fausse candeur, pitié pour cette énergie à faire semblant d'être heureuse. Pitié, mille fois pitié.

Mais lui.
Il ne perd rien pour attendre.
Lui.
Il ne connaît pas ma colère.

Je sors de la voiture, je m'installe à l'avant. Je démarre et je donne un coup de klaxon. Je pars. Je laisse cette maison à son sort. Mutti, à l'heure qu'il est, est allongée sur le sofa et Carles regarde Mutti qui s'endort devant un film à la télévision. Il la regarde de toute la hauteur d'un homme rustre qui domine sa vallée de bétail. Contrôle absolu. Main basse sur Mutti. Main basse sur son insupportable résignation. Mutti débarrassant la table, Mutti balayant la poussière sous le meuble du salon, Mutti astiquant les robinetteries. Mutti pantoufles, Mutti ménagère. Toutes les qualifications pour vieillir.
Je ne laisserai pas faire ça.
Arrivée à la maison, je prends mon téléphone. Mutti décroche, allô choupette ? C'est moi. Je viens aux nouvelles. Tout va bien ? Bon. Puisque tu le dis. Passe-moi Carles. Mutti, ne fais pas de manières. Passe-moi Carles et retourne à ta sieste. Tu ne dormais pas ? Tu es sûre que ça va ? Si ça n'allait pas, tu me le dirais, n'est-ce pas Mutti ? Carles est à tes côtés, je te demande, non, je ne demande rien, je veux simplement parler à Carles. Une dernière fois, Mutti, passe-le moi.
Mutti refuse.
Mutti me fait de la peine.
Mutti m'agace.
Qu'elle n'en fasse qu'à sa tête. Ce n'est pas moi qui pisserai le sang.
Je raccroche le téléphone et je ferme les volets de la maison. Je n'ai plus peur dans le noir. Et puis je ne suis pas seule. Il y a ces voix. Elles m'accompagnent. Elles encouragent mes allers et venues dans le corridor. Mon père a suivi leurs sages conseils, il ne s'en porte pas plus mal aujourd'hui. Je descends à la cave. J'ai besoin de lui parler. Il y a toutes ses bouteilles qu'il collectionnait comme la promesse d'une vie enivrante. Mon père aimait boire. Il avait ce vice. Il en eut d'autres. Il n'a jamais eu de compte à rendre. Il se débrouillait bien. Il avait la propriété, sa fille et un jardin. Dans le meilleur des mondes. Je descends dans la cave et je le trouve allongé sur son matelas. C'est l'image que je garderai de lui : un homme allongé. Il ne dit rien. Il me regarde puis il détourne la tête. Je dis que Mutti ne viendra plus dormir à la maison. Je le crains. Il s'en fiche. Il s'est toujours montré hostile à Mutti. Elle lui avait volé sa fille. Il a payé pour ça, il continue de payer cher. Il ne sortira pas de cette cave. Tout est de sa faute. Il faut qu'il paye le lourd tribut de ces années où Mutti et moi étions l'objet de sa haine. Comme ils nous en a voulu. Comme il a pu la détester, comme il a pu nous faire mal avec sa jalousie. " Qu'est-ce que tu traînes avec des énergumènes pareils ? Quel besoin as-tu de perdre ton temps avec ça ? " Mutti, réduite à une peau de chagrin quand c'est moi qui pleurais en secret.
Mutti ne viendra plus et Carles veillera sur elle jusqu'à la fin. Je ne peux pas y croire. Je veux me réveiller de cet impossible cauchemar. Je veux pouvoir me lever demain et me regarder dans la glace sans baisser les yeux. Me trouver belle. Encore désirable. Encore vivante. De quoi allons-nous vivre, papa ? De quoi aurons-nous besoin pour espérer ? Je retire son bâillon de la bouche pour l'entendre me répondre des obscénités. Il ne comprend pas. Il ne comprend pas que si Mutti déserte la maison, je ne suis plus rien et lui non plus par la même occasion. Je remonte à l'étage chercher deux verres en cristal et je redescends aussitôt à la cave. Chaque pas fait grincer les marches de l'escalier. Chaque grincement apaise la tension qui suinte des murs de la cave. Et chaque fois c'est la même chose : arrivée à la cave, c'est mon cœur qui bat plus vite, c'est ce corps allongé, c'est l'image de Mutti absente, comme un fantôme à l'abri de son épineuse forteresse.
Je choisis une bouteille de vin rouge. Une très bonne année, paraît-il. Année bissextile. Année de la chèvre. Année d'une remarquable floraison. Pruniers, cerisiers sauvages, lilas, herbes folles. Année de ma naissance, année des cymbales, des bonnes nouvelles carillonnantes. Ma vie promise. Pleine aujourd'hui d'une obscurité sans fin.
Je verse un peu de vin dans les deux verres que j'ai posés sur la caisse en bois. La bouteille recouverte de poussière laisse mes mains toutes salies. Papa ne bronche pas. Ses yeux sont vides et sa barbe lui donne l'air d'un vieux moujik ratatiné par le dur labeur des années. Lui pourtant n'aura jamais souffert. De quoi peut-il se plaindre ? Je me souviens ses crises de fous rires que longtemps j'ai contemplées sur des photos sépia, ses dents jaunies par le tabac et son ventre mou qu'il caressait comme la preuve indiscutable d'un art de savoir-vivre. Il a vieilli comme d'un bloc, c'est les années qui font ça, les années au décompte infernal. Attaché sur son matelas, son corps n'est plus qu'un ramassis de pierres friables, de celles que les carrières rejettent après une coulée torrentielle. Bientôt poussières, bientôt acculées au lit des ruisseaux.
Nous allons boire, nous allons trinquer. Trinquer pour tout le mal que l'on s'est donné. Tout le mal qui fait mal. Buvons. Ayons l'air d'aimer ça. Je trempe mes lèvres dans le verre. Le vin s'écoule. Jamais je n'ai eu aussi soif.
Je me donne bonne conscience. Je ne veux plus ruminer seule dans mon coin, je ne dois plus revenir à cette cave. J'enroule ma main dans un mouchoir et je brise l'ampoule au-dessus de ma tête. Je trouve encore le moyen de me blesser un doigt. Je regarde mon père une dernière fois, qui comprend. Je ferme la porte de la cave derrière moi. Je vérifie que la porte est bien fermée à clé. Je vérifie trois fois. Je monte jusqu'à ma chambre. J'ouvre les armoires. Je prends les robes, les dessous, les chaussures. Je jette tout ça par la fenêtre. Ensuite je saccage la chambre. Je ne fais pas le travail à moitié. Je donne un coup de pied dans la litière du chat. La merde se colle à mes chaussures. Je descends à la cuisine, je prends le téléphone et j'appelle chez Carles. Qui n'est pas là. Je rappelle. Carles et Mutti aux abonnés absents. Ou qui ne veulent pas répondre. Ou plutôt Carles qui ne veut pas répondre aux preuves accablantes. Très bien. Très bien, Carles. Ton silence ne me dit rien qui vaille. Les cartes, elles, ont parlé.

Je suis dans la voiture. Je roule doucement. Je me laisse du temps pour réfléchir. Je traverse le centre-ville. Je m'arrête chez l'armurier. Je lui donne quatre gros billets. Il me dévisage, me demande si je ne suis pas la fille de mon père. Je ne réponds pas. Je ne suis la fille de personne. Je suis la fille pour qui Mutti est faite. Je vais la chercher. Elle aura fière allure à mon bras. Mêlez-vous de ce qui vous regarde.

J'arrive chez Carles. J'aperçois de la lumière. Ils sont là mais ils n'ont pas voulu répondre au téléphone. Tant pis. Ce qui est fait est fait. Je gare la voiture sur la pelouse, j'ouvre la portière et j'essuie mes chaussures pleines de merde. Le chien jappe. Je lui tire dessus et le bruit de la détonation fait sortir Mutti la première. Elle est en robe de chambre et elle regarde le chien mort sur la pelouse. Je lui dis : bonsoir choupette, j'ai deux choses à dire à Carles. Mutti fait couler son mascara sur ses joues. Elle reste droite et muette dans sa robe de chambre. La pelouse sera le terrain de mon ultime intervention. Carles sort à son tour. Il regarde le chien mort, il me regarde, il regarde à nouveau le chien mort. Dans ses yeux, je vois la possible confusion. C'est moi qui devrait être allongée là, pissant le sang, remuant la queue. Non, Carles, ça ne se passera pas comme ça. Il est à moins d'un mètre de moi. Un coup part. Un coup suffit. Carles s'écrase au sol. J'ai visé la tête, il n'a plus rien à dire. Mutti ne bouge pas. Elle pourrait accoucher de couleuvres qu'elle ne dirait rien. Je la regarde. Il faut partir, Mutti. Le moteur de la voiture tourne, nous n'avons plus une seconde à nous. Nous avons toute la vie. Tu m'entends, Mutti ? Toute la vie. Comme je la tiens en joue, elle monte dans la voiture sans poser de question. Je l'attache au siège avec la ceinture de sécurité, je prends les jerricanes dans le coffre et je mets le feu à la maison de Carles. Le chien et Carles font un drôle de tableau sur la pelouse. Une crèche de Noël qui aurait mal tourné. L'enfer qui se serait invité parmi les bottes de foin. Je passe la première, j'attache ma ceinture. Nous filons. Direction l'autoroute. J'accélère, j'ai le cœur qui bat plus vite encore. Mutti n'ose pas me regarder. Elle a compris. Elle connaît ma juste colère.

Le temps de lui expliquer ce que nous allons faire, la voiture quitte la ville dans un bruit sourd de moteur. Je préviens Mutti que nous allons rouler comme ça toute la nuit, qu'il le faut, et demain nous y verrons plus clair. Tu imagines, Mutti : demain, il fera jour, et nous serons loin de cette ville. Mutti ne dit rien. Mutti regarde devant elle et renifle dans son mouchoir. Je lui prends la main et je la sers très fort. Aie confiance. Aie confiance, Mutti. Puisque je suis là. Puisque nous sommes ensemble. Si tu ne veux pas sourire, ne souris pas. Ne force rien. Demain peut-être. Demain ou un autre jour. Mets la radio, Mutti, et tâche de savoir où il fera le plus beau. Je veux le soleil, je veux le soleil sur nos peaux. Demain, Mutti, demain, il fera beau. Aie confiance. Le soleil pour nous deux. Rien que nous deux. Puisque je t'aime.

 


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Feuillet 8 pages
1 euro (port compris)
Isbn 2-84717-025-1
© Ambition chocolatée et déconfiture, Lyon, 2003.

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ANTON OTTERO

Plus d'infos sur l'illustrateur
GABRIEL DUMOULIN

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