BIENVENUE AU CLUB
Le pommeau de douche déconne à bloc. Pas moyen de
se laver à l'eau chaude le matin. Après forcément,
j'arrive au boulot, je suis mal tourné. Jusqu'au lendemain
matin. Pas d'eau chaude. Ça me fait chier. Comment je fais,
moi ? C'est l'hiver, merde ! C'est infernal. Parfaitement. J'en
ai parlé au proprio. Il s'en fout. Il s'en tape la coquille.
Il m'a dit : " Vous prenez les Pages Jaunes, vous regardez
à plombier, et vous appelez. C'est pas plus compliqué
que ça. " C'est ça, fous-toi de ma gueule. En
attendant, moi, je vais au massacre tous les matins et j'ai la bite
toute ramollie. J'en ai marre. J'ai pas envie de payer un plombier
pour venir réparer un pommeau de douche. Pour l'entendre
me dire : " C'est le calcaire, ça bouche tout, ça
fera tant. En chèque, je préfère. " Le
plombier, il peut aller se faire hara-kiri, je l'appellerai pas.
Je suis pas doué pour ces trucs. Changer une ampoule. Brancher
un magnétoscope. Repeindre une cloison. C'est comme ça.
J'ai l'impression que c'est du temps perdu. Que ça ne sert
à rien. L'année dernière, je suis resté
dans le noir pendant un mois parce que les fusibles avaient sauté.
Pas capable de les changer. Pas capable de faire la démarche
d'aller en acheter. Pas la tête à ça. Pas doué,
quoi. Aptitude à la débrouillardise : zéro.
Par contre instinct de survie : intact. D'ailleurs je pense souvent
aux gonzes de l'avion qui s'était ramassé dans les
montagnes, quelque part, dans les Cordillères. Moi, à
leur place, j'aurais fait pareil. Pas foutu de faire un feu de camp,
mais pour le coup je me serais mis à table bien comme il
faut et j'aurais bouffé du cadavre rien que pour m'en sortir.
A l'instinct. Je le dis (parce que je le pense) : très important,
l'instinct. Phénoménal.
Le pommeau de douche étant ce qu'il est, ma salle de bain
étant ce qu'elle est (un mouroir, ni plus ni moins qu'un
mouroir : le lieu par excellence où ramasser sa douche froide),
je ne prends plus de douche. Je ne me lave plus. C'est fini. A la
rigueur, je passe un gant d'eau froide sur mon visage, je frotte
un peu sous les bras, je me coltine le nombril. Et puis c'est tout.
En revanche, je mise beaucoup sur le parfum. Eau de Cologne de préférence.
Truc de vieux. Parfumé à la lavande. Ça reste
bien sur les vêtements et ça tient éveillé.
Et puis les dents. Bien rincer les dents après la séance
de frottage. Qu'elles brillent. Qu'elles paraissent comme au premier
jour. Cet incroyable premier jour où j'ai compris que je
pouvais plaire. Qu'un garçon comme moi pouvait avoir du succès.
Des plans fesses, des plans libidineux avec assouplissement du sommier
et râles sous le polochon. Le premier jour tel qu'il me revient
quand je croise cette fille et puis encore cette fille et puis cette
autre fille aussi, dans la rue, dans une boutique, dans la salle
de consultation. Partout les filles, partout mes dents blanches
prêtes à croquer. Pas foutu de réparer une canalisation,
ça c'est sûr, mais un instinct phénoménal.
Selon toute probabilité, ma voisine a ses chances avec moi.
Elle s'est installée le mois dernier au-dessus de ma tête
et la première chose qu'elle a faite, c'est de décorer
sa porte d'entrée avec des sortes d'étoiles autocollantes.
J'ai tout de suite trouvé ça sympa. Je me suis dit
: ça change de l'autre locataire qui était pas foutu
de dire bonjour et qui s'ennuyait tellement dans la vie qu'il avait
toujours dans la main une laisse traînant une grosse boule
de poils noirs. Ma voisine n'avait pas de chien-chien à la
maison mais elle avait un beau sourire et des yeux tout mignons
tout plein. Ils ne la quittaient jamais et ça n'avait pas
l'air de la gêner. Une belle nana. Bien faite. Avec tout ce
que j'aime chez une fille. Au début on se croisait et on
se disait à peine bonjour. On est toujours un peu comme ça
au début. On fait gaffe de faire bonne impression. Si je
me souviens bien, j'ai dû lui dire une fois : si vous avez
besoin d'un coup de main dans votre appart, n'hésitez pas
à m'appeler. Heureusement, elle se débrouille très
bien toute seule. Je me serais retrouvé comme un con devant
la caisse à outils et j'aurais encore trouvé le moyen
de tout lui saloper chez elle. Un soir, je l'avais aidée
à porter ses courses, elle était chargée comme
une bourrique et puis elle habitait quand même au quatrième
sans ascenseur. Je crois qu'elle a apprécié. Son merci
valait tous les mercis de la terre. Je me suis dit : elle va peut-être
me proposer de boire un verre mais non. Elle m'a simplement dit
qu'on pouvait se tutoyer, elle m'a souhaité une bonne soirée
et elle a fermé sa porte pleine d'étoiles. C'était
déjà un début. Le commencement de quelque chose.
Enfin je voyais les choses comme ça.
Et puis il y a eu ce soir où elle pendait sa crémaillère.
J'ai ouvert ma boîte aux lettres et j'ai trouvé son
petit mot. Une invitation. Enfin pas vraiment. Plutôt une
formule de politesse : " Il risque d'y avoir du bruit ce soir,
je fais une petite fête à la maison. Mille excuses
par avance. Si tu veux tu peux passer. Isa. " J'étais
un peu contrarié, forcément. J'étais invité
à passer. Faire un tour. Voir un peu. Ça n'allait
pas plus loin. Et après les présentations, le voisin
il boit son verre et il va se coucher. Mais c'était déjà
ça de pris et je me voyais pas ne pas y aller sous prétexte
de m'y trouver mal. Je me suis fait une beauté, un gant sur
le visage, un bain d'eau de Cologne et je suis monté avec
une bouteille de vin rouge. J'ai sonné une première
fois et comme personne n'a bronché j'ai sonné une
deuxième fois. Isa m'a ouvert et je lui ai dit, un peu con
: " C'est la fête ici. " Effectivement, il y avait
beaucoup de monde entassé dans l'appart et la musique gueulait
tout ce qu'elle pouvait. Un gros morceau de rock avec des guitares
déchaînées. Ambiance. Isa m'a dit : " C'est
pas moi qui fait le DJ ce soir, c'est les copines. " Très
bien. J'ai posé mes affaires dans un coin et j'ai dit bonjour.
Je ne suis pas ce que l'on peut appeler un timide mais il me faut
toujours un petit temps d'adaptation quand je ne connais pas. Mais
là, j'ai eu l'impression que le temps d'adaptation allait
prendre toute la soirée et que j'en finirais pas de chercher
mes mots. C'était plein de filles. Aussi jolies les unes
que les autres. Et puis il y avait quelques mecs aussi, très
bien sapés, très tendance. A vue d'il, comme
ça, des pédés. Quatre cinq pédés.
Ils m'ont regardé. Non, ils ne m'ont pas regardé.
Ils m'ont maté. C'est plutôt ça. J'étais
mal. Isa a fait les présentations. Je te présente
Bruno, Ludo, Yannick, Denis-Marc
Très bien, très
bien. Moi je voulais surtout connaître cette fantastique petite
rousse derrière eux et puis la grande crinière sur
ma droite qui se marrait et qui avait un rire de sirène.
Un rire envoûtant. Et puis surtout je voulais bien trinquer
avec Isa qui s'était maquillée les yeux et que je
trouvais tout simplement craquante. J'aurais tendance à trouver
toutes les filles craquantes mais dans mon panthéon des filles
archicraquantes, Isa se trouve au sommet. Elle dégage. Elle
a quelque chose. Moi aussi j'ai quelque chose, plutôt brun
et mat, musclé là où il faut et je ne fais
pas trop mal l'amour. J'aimerais faire jouir Isa et que ça
soit fusionnel. De cet ordre-là. Mais pour le moment, Isa
me raconte comment elle a trouvé cet appartement, pourquoi
le quartier lui plaît et ce qu'elle fait dans la vie. La vache.
Cette fille qui paraît si douce, si raffinée, est poissonnière.
Je lui dis qu'elle n'a pas la gueule de l'emploi et aussitôt
la fille d'à-côté, une grande avec une mèche
qui lui tombe sur les yeux, éclate de rire. J'ai dit une
connerie ? Isa me présente à la fille en question.
Je te présente Clara. Ma copine.
Ma copine.
Merde.
Une gouine.
Isa, une gouine.
Oh putain.
Je me ressers à boire. C'est pas possible. Pas à moi.
Soudain tout devient clair : le studio est truffé de pédés
et de gouines. Je ne sais plus où me mettre. C'est pas que
ça me dérange. Mais ça n'arrête pas de
tourner dans ma tête, dans tous les sens : je suis le seul
hétéro de la soirée. Adieu la fusion avec Isa.
Remballés mes fantasmes. Je suis un mec ouvert, je prends
sur moi. J'assume. Les pédés, les gouines ? Pas de
problème. Chacun est libre de. Moi je suis libre et pas une
fille pour moi ce soir. Merci bien. Et en plus Isa a bon goût.
Ça m'étonne pas mais ça m'énerve. Je
me rapproche de la chaîne et je demande, un peu con, c'est
quoi qu'on écoute ? Ludo, si j'ai bien retenu son prénom,
me répond que c'est le dernier de Cat Power. Il adore. Vachement
beau. C'est super sensuel. Un peu comme toi. Et merde. Il me drague.
Je sais plus quoi faire de mes mains. Pas besoin d'être gourou
pour deviner ma gêne. Il en profite :
- T'écoutes quoi comme musique ?
- Un peu de tout, je lui réponds.
- T'es pas difficile, au moins. C'est bien, t'es ouvert. Je suis
sûr que y'a plein de choses que tu rêverais de faire.
C'est ça, ouais. Je rêve de me foutre au pieu et que
tu me la mettes bien profond.
- J'aimerais bien voyager. J'ai pas beaucoup bougé en fait.
- Tu connais les Seychelles ? J'en reviens. Le panard total. Une
plage de rêve avec vue sur les poissons. T'as pas besoin de
rester une journée sous le soleil, tu bronzes en une heure.
T'as vu comme je suis bronzé ? Toi par contre t'es tout pâle.
Mais j'aime bien. Et puis quand tu jouis, tu dois changer de couleur,
non ?
Ouais. Je suis un vrai un caméléon. Et ma bite fait
des arcs-en-ciel quand tu l'as dans la bouche. Bon, Ludo, il faut
que je m'en débarrasse. J'attrape la manche d'Isa qui fait
le tour avec ses petits fours. Dis-moi, Isa, elles sont où
tes toilettes ? A l'entrée. Je suis sauvé. Je baisse
le pantalon et je reste sur la cuvette des chiottes en me demandant
comment je vais pouvoir me casser d'ici sans paraître trop
grossier. Qu'est-ce que je pourrais inventer ? Ma mère est
morte, je me sens pas bien. J'ai le fisc au cul, je suis angoissé.
Ça marchera pas. Jamais je me suis senti aussi con. Aussi
seul. Je n'ai qu'un étage à descendre, et ça
me paraît le bout du monde. Je pourrais me mater un film ou
me foutre au lit avec un livre. Même ça, ça
me paraît impossible. Je suis coincé ici.
Quelqu'un frappe à la porte des w.-c.
- T'as fini ou faut que je vienne te la tenir ?
Merde. C'est pas la voix de Ludo. Je crois bien que c'est Brice.
Le grand brun avec un look impossible. Je remonte le jean, je tire
la chasse d'eau et j'essaie de sortir le plus naturellement du monde.
- Alors beau gosse, on se sent moins lourd ?
C'est Brice. On dirait un huissier un peu snob ravi à l'idée
de dévaliser son client.
Il s'approche de mon oreille et me glisse :
- Ça reste entre nous mais je crois bien que t'as tapé
dans l'il de Ludo. Super coup, Ludo. Une pompe doublée
d'un sableur. Tu devrais t'y coller, ma grande.
Merci du conseil. Ça tombe bien, j'avais envie de me faire
ramoner.
23 h 34. Objectif à atteindre : partir discrètement
d'ici en prétextant n'importe quoi.
Outils nécessaires : assurance, décontraction, sourire
aux lèvres.
Niveau de la difficulté (sur une échelle entre 1 et
10) : 8.
Finalité du projet : au pieu et qu'on n'en parle plus.
Je m'approche d'Isa qui discute avec l'une de ses copines. Reprends
un verre, me dit-elle. Non, je vais rentrer. Elle me regarde comme
si je lui avais pronostiqué une descente d'organes. Non,
non je t'assure, il faut que je rentre. Et là, je sais pas
ce qui me prend, mais je balance tout : j'ai le plombier qui passe
demain matin hyper tôt. Je voudrais pas le recevoir avec la
gueule de bois. N'importe quoi. Je les entends déjà,
ricaner sur mon dos : le voisin du dessous, ah oui, fantastique
: le genre de mec qui se fait une beauté pour le plombier.
Tu parles, j'ai l'air d'un con, oui. En tout cas, ça la fait
bien marrer, Isa, et elle me tend un verre de crémant. Elle
me dit : va chercher de quoi manger dans la cuisine. J'ai fait des
quiches.
C'est trop gentil.
Bon. Allons-y pour les quiches. J'ai pas faim mais je suis prêt
à tous les efforts pour sortir d'ici.
Rien à dire, la quiche est très bonne. Des ufs,
du lard, des oignons, tout ce qu'on aime chez une quiche. J'ai la
bouche pleine. Ça n'échappe pas à Ludo qui
vient me rejoindre. Et merde.
- On avait une petite faim ?
Ça recommence.
Je réponds que j'ai pas mangé depuis ce matin. J'ai
presque l'air de m'excuser. J'ajoute : je bosse pas mal ces temps-ci.
- Tu bosses dans quoi ?
Et merde merde merde.
- Je travaille dans la pub.
- Ah c'est sympa, ça. Et tu fais quoi ?
- Je fais des photos, tout ça.
- Ah ouais
En fait t'es photographe ?
- Plus ou moins, ouais.
- Plus ou moins ? Eh ben dis donc, on peut pas dire que tu te livres
beaucoup, toi. Tu serais pas un peu du genre timide, limite coinços
?
Tu veux que je me tourne tout de suite ou tu me laisses finir ma
quiche ?
- Ça dépend avec qui, je réponds. Enfin, je
veux dire
Quand je connais pas, je suis un peu sur la défensive.
Normal, non ?
- Mouais, ça se défend. Moi, quand je connais pas,
j'ai plutôt tendance à foncer. Question de tempérament.
Quand t'es entré dans l'appart, par exemple, je me suis dit
: ouh putain, ce mec, il est pour moi. Tu vois, moi, je me mets
aucune barrière
On t'as déjà dit que
t'avais un gros potentiel ?
- Un potentiel ?
- Mmm. Tu sens le sexe à plein nez. T'as un corps qui est
fait pour le sexe. C'est pas donné à tout le monde.
Si j'étais toi - tu permets ? - si j'étais toi, je
me poserais pas de question. Et toi, si c'était moi - tu
me suis ? - tu serais déjà en train de me pomper.
Tu comprends ?
- Ah oui oui, je comprends très bien mais non, c'est pas
ma tasse de thé. Je suis pas homo.
- Mais moi non plus, qu'est-ce que tu crois ? Je suis comme tout
le monde : je suis partagé. Je tâtonne, un coup à
gauche, un coup à droite. Et tu vois, ce soir par exemple,
je mettrais bien une petite option sur ton cul. Tu sais que t'as
un cul démentiel, tu le sais ? Et moi, ça tombe bien,
j'ai une bite qui crache le feu. T'y gouttes, t'y reviens. Elle
ensorcelle. T'as qu'à demander à Isa. Elle te le dira.
- Ah parce que Isa... ?
- Ben oui, à droite à gauche, comme tout le monde.
Bienvenue.
Et là, Ludo empoigne ma main et me tire à lui avec
une force démentielle. Je me retrouve coincé dans
ses bras, son torse sur mon visage. Il me regarde avec ses yeux
qui font des braises et si j'ai bien compris la manuvre, il
attend sans plus tarder ma langue.
C'est Isa qui me sauve :
- Oh excusez-moi.
- Y'a pas de mal, répond Ludo. On fait connaissance.
- Je vois ça.
Je suis tellement mal à l'aise que je peux même pas
regarder Isa dans les yeux. Je me dégage des bras du mastodonte
et je file près de la fenêtre de la cuisine. J'ouvre
la fenêtre et là, je me suicide.
- J'ouvre un peu si ça te dérange pas.
- Non, non, vas-y, me dit Isa. Tu crains peut-être l'odeur
de la clope ?
Ludo me coupe l'herbe sous les pieds :
- Mais non. Il craint pas. Un grand gaillard comme lui. Il craint
rien puisque je suis là. Hein doudou ?
Et ça les fait rire. Moi je ris jaune. Et ça, c'est
pire que tout. Le rire jaune. Le tartre du malaise. Je fais passer
ma gêne d'une jambe à l'autre et je fais un effort
considérable pour donner à mon rire un son qui sonne
à peu près juste. Non seulement j'ai l'air d'un con
mais en plus j'apporte de l'eau au moulin de ma connerie. Je demande
à Isa pourquoi et dans quelles circonstances elle est devenue
poissonnière. Manière pompeuse de meubler. Manière
de reprendre du volume dans cette cuisine où il n'y a même
pas une chaise pour poser son derrière.
- Bon, moi je vous laisse, dit Ludo.
Ouf.
- A tout de suite mon lapin.
Et merde.
- En fait, reprend Isa, c'est un job purement alimentaire. Ça
paye mes études.
- Tu fais quoi ?
- Une thèse.
- Ah ouais ? Sur quoi ?
- La physique nucléaire. Tout ça.
D'accord. Je vois le genre. Derrière son sourire de midinette,
Isa abrite un gros arsenal de neurones. Une tronche. Les mains dans
le poisson mais la tête dans les turbines et les gros réacteurs.
Ça me la rend plus excitante encore. Elle me raconte que
ça lui fait du bien de travailler aux Halles, de voir des
gens, de rendre la monnaie, des trucs comme ça. Ça
me nettoie la tête, elle dit.
Je me jette à l'eau, je lui demande :
- Et tu te fais jamais emmerder ?
- C'est-à-dire ?
- Ben, ch'ais pas, t'es mignonne. Tu pourrais te faire emmerder.
J'ai dit mignonne tout bas et j'ai bien insisté sur "
tu pourrais te faire emmerder ". On voit moins comme ça
les grosses ficelles.
- Tu parles, répond Isa. C'est pas les plus belles filles
qui viennent acheter du merlan. C'est plutôt leurs mères
avec des caddies et des foulards dans les cheveux. Le glamour, c'est
pas leur truc.
Je me rejette à l'eau, je lui dis :
- Oui, mais les mecs ?
- Quoi, les mecs ?
Ouh la la, je crois que je vais me reprendre une douche froide,
moi. Lourd comme un semi.
- Ouais, les mecs : y'en a pas qui te draguent ?
- Si, ça arrive. C'est même plutôt agréable.
Sauf quand ils sont gras.
- Gras ?
- Ouais. Quand ils te disent par exemple qu'ils ont l'anguille qui
les démange dans la culotte et qu'ils voudraient bien que
t'y mettes les doigts. Une fois, j'en ai viré un avec le
jet. Trop dégueulasse. Un vieux cochon qui avait, disons,
des façons pas très responsables de regarder mes seins.
Voilà. Mais à part ça, ça va. Ça
va même carrément bien
Et toi, parle-moi un peu
de toi.
Moi ? Moi, je rêve de te faire l'amour, Isa, et plus ça
va et plus ça prend des proportions, disons, irresponsables.
- Oh tu sais, moi, y'a pas grand chose à dire. J'ai un boulot
qui me plaît, je gagne bien ma vie
- T'as un copain ? Quelque chose de sérieux ?
Ah. Là, je pense qu'elle a pas bien cerné le personnage.
Bon. Je vais lui dire, moi :
- Euh
En fait je suis pas très
Enfin je veux
dire
C'est pas les mecs qui
- Ouais. T'es pas un coureur, quoi.
- Non
C'est plutôt que je
- Mmm, tu les veux tous mais t'es fleur bleue. Un peu comme Ludo,
quoi. Tu sais, Ludo, sous ses airs grande princesse narquoise, c'est
un type vachement bien. Le cur sur la main. Il ferait n'importe
quoi pour te rendre service. T'as la carte avec lui. Tu verras,
il baise vraiment bien.
J'adore ses raccourcis. J'adore comme avec elle tout paraît
facile. Salut, Isa, très réussie ta soirée,
c'est là, la chambre pour baiser ? J'ai très envie
de toi. Ça te dérange pas si je jouis sur ton ventre
? Les alcools sont où ? Vraiment sympa, ici. Ouais, ouais,
je repasserai. Isa au naturel. Et moi, bloqué, plein de rhumatismes
au sexe. Ludo a couché avec Isa qui couche avec Clara qui
roule une pelle à Brice qui passe une main à la grande
blonde. C'est la jeunesse. D'un coup je prends vingt ans dans les
gencives. Le hic, c'est que j'ai leur âge et que je me sens
prêt pour l'hospice.
Ça danse de partout. Moi, je suis dans mon coin et j'essaie
de boire le plus possible. Je cherche la légèreté.
Je cherche un angle où me sentir à l'aise. Ludo arrive,
en sueur :
- Tu danses pas ? Allez, viens. C'est pas le moment de faiblir.
On danse. Il me prend par la taille. Il a une façon de tordre
du cul, j'ai l'impression qu'il est prêt pour me décaper,
comme un acide. J'entends Clara qui dit à Isa : il est cool
ton voisin. Isa me regarde. Elle me fait un sourire de 10 000 watts.
Ça met tout de suite plus à l'aise. Alors je fais
le con. Je fais tourner Ludo qui me fait tourner à son tour.
Le morceau dure des plombes et mon polo avale toute ma sueur. Je
commence à prendre des couleurs. Je me décoince. J'étais
le dernier sur la liste, mais voilà c'est fait, le voisin
du dessous ne contrôle plus rien, bienvenue au club. Je suis
un mec cool, les filles. Open, Isa, archi open. A droite à
gauche comme tout le monde. Vous voulez voir ? Pas de problème.
Démonstration : je roule une pelle à Ludo qui prend
aussitôt ma bouche en otage. Réactions en chaîne.
Sa langue en fait dix fois le tour et comme je ne sais plus quoi
faire de mes mains, je les pose sur ses fesses. Il est contre moi
et parce qu'il faut bien que je comprenne, il égare sa main
entre mes cuisses. Il sent que je bande, il sent que je suis un
mec cool. Il me dit, dans l'oreille, mais c'est comme s'il me parlait
dans un mégaphone : on descend chez toi, je vais te baiser
la chatte. Isa entend tout, Isa me fait un clin d'oeil chargé
au plutonium, l'air de me dire : vas-y bébé, éclate-toi
la centrale.
Qu'est-ce que je fais ? C'est pas le moment de reculer. Je me lance,
je prends la main de Ludo et je lui balance : ok, on descend.
Voilà. C'est comme ça que ça s'est passé.
Deux jours après la crémaillère, Isa a sonné
à ma porte. Elle revenait du travail et, bien sûr,
elle sentait le poisson.
- Tu m'excuses, m'a-t-elle dit, je suis pas très présentable.
Elle aurait pu se présenter n'importe comment, en vahiné,
en haillons ou en blouse de pharmacienne, moi elle me plaisait toujours.
Encore et toujours. Je lui ai payé un verre. Elle avait quelque
chose à me dire. Elle a même pas fait attention au
chantier dans mon appart. Elle avait un air sérieux.
- Ecoute, Damien, je suis un peu embêtée
La vache, elle avait vraiment l'air emmerdé.
- C'est à cause de
C'est à cause de Ludo.
Gros comme une maison. Je le sentais venir, il fallait bien que
je m'y prépare. Elle venait quand même pas me faire
sa déclaration après tout ce qui s'était passé.
Non. J'ai pas le cul assez bordé de nouilles pour ça.
- Ecoute, Ludo, je crois qu'il se fait un gros trip sur toi. Il
t'aime bien. Enfin non, c'est pas qu'il t'aime bien : il t'adore.
Il a flashé. Il m'a dit que c'est la première fois
qu'il ressent ça. Que c'était pas qu'une histoire
de cul. Alors forcément il se demande si c'est réciproque.
Et pourquoi tu l'as pas rappelé.
Et merde. Je viens de gagner mon entrée gratuite au bagne.
Et toi, Isa, toi tu joues les voisines entremetteuses. Putain, sur
quelle planète je vis ? T'en connais beaucoup, toi, des mecs
qui se feraient enculer rien que pour les beaux yeux d'une nana
? Non mais je rêve.
- Ludo
Ludo
Je prononce son nom comme l'énoncé d'un problème.
Pour bien qu'elle comprenne. Bon. Reprenons. Ludo, son truc, grosso
modo c'est les mecs. Moi, en règle générale,
c'est les filles. Ludo reste l'exception. Ludo m'a déverrouillé
le cul ? Et alors, ça prouve quoi ? Je suis pas un refoulé.
Je suis un refoulé de toi, Isa, c'est tout. C'est énorme.
J'ai pris mon pied ? C'est possible. Mais je me disais, à
chaque centimètre gagné par Ludo, c'est toujours bon
à prendre. Si ça me rapproche de toi.
- Je suis pas amoureux de Ludo, Isa, je suis
- T'es mal, je comprends, me coupe-t-elle. Moi aussi il me fout
les jetons, Ludo. Il est tellement passionné. C'est pour
ça que ça n'a pas marché nous deux.
Elle me regarde, j'ai l'impression qu'elle cherche de l'aide alors
que c'est moi qui suis dans la merde.
Je lui prends la main. Et je la regarde très fort dans les
yeux. Très très fort. C'est la première fois
que je fais ça avec une fille. Je baisse pas les yeux. J'y
vais aux tripes. J'ai plus rien à perdre.
- Je suis amoureux de toi, Isa.
C'est dit. La terre vient d'exploser. Il ne reste que des miettes
dans la toile de l'univers.
- Ressers-moi à boire, Damien.
Elle esquive, je lui répète :
- Tu m'as entendu ? Je suis amoureux de toi, Isa.
L'éléphant dans sa grotte de porcelaine.
Isa baisse la tête. Elle me cache ses yeux. Sa bouche se crispe.
Elle essaie de sourire, mais c'est un sourire étranglé
par la gêne.
Je lui lâche alors la main. Je suis rouge comme un poivron
gisant dans un bain d'huile. Je viens de faire la plus grosse connerie
de ma vie. Je la regarde une dernière fois, elle me regarde
à son tour. C'est clair. Des rapports de pur voisinage.
Quand elle est repartie, je me suis senti comme un nain. Je nageais
dans mes vêtements. Je venais de tout perdre. Je me suis installé
dans le canapé et j'ai grillé une clope. J'aurais
pu me foutre la tête dans le cendrier. C'est moi qui me consumais.
Le pire, c'est quand j'ai entendu sa musique au-dessus de ma tête.
Elle était là-haut, et moi c'était comme si
j'étais à dix mètres sous terre.
Je me suis traîné jusqu'à la salle de bain et
j'ai déclaré ouverte la guerre au pommeau de douche.
En deux temps trois mouvements, son sort était réglé.
Je venais de gagner mon titre de plombier malheureux comme une clé
de dix. Comme quoi, quand on veut on peut. C'est donc aussi simple
que ça .
Pour me donner bonne conscience, j'ai rappelé Ludo. Qui s'est
empressé de casser le pommeau de douche. Pas fait exprès,
il m'a dit. C'est pas grave, j'ai répondu. Et j'ai ajouté
: t'inquiètes pas, je réparerai.
Je commence juste à m'y connaître en canalisations.
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