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BIENVENUE AU CLUB

Le pommeau de douche déconne à bloc. Pas moyen de se laver à l'eau chaude le matin. Après forcément, j'arrive au boulot, je suis mal tourné. Jusqu'au lendemain matin. Pas d'eau chaude. Ça me fait chier. Comment je fais, moi ? C'est l'hiver, merde ! C'est infernal. Parfaitement. J'en ai parlé au proprio. Il s'en fout. Il s'en tape la coquille. Il m'a dit : " Vous prenez les Pages Jaunes, vous regardez à plombier, et vous appelez. C'est pas plus compliqué que ça. " C'est ça, fous-toi de ma gueule. En attendant, moi, je vais au massacre tous les matins et j'ai la bite toute ramollie. J'en ai marre. J'ai pas envie de payer un plombier pour venir réparer un pommeau de douche. Pour l'entendre me dire : " C'est le calcaire, ça bouche tout, ça fera tant. En chèque, je préfère. " Le plombier, il peut aller se faire hara-kiri, je l'appellerai pas. Je suis pas doué pour ces trucs. Changer une ampoule. Brancher un magnétoscope. Repeindre une cloison. C'est comme ça. J'ai l'impression que c'est du temps perdu. Que ça ne sert à rien. L'année dernière, je suis resté dans le noir pendant un mois parce que les fusibles avaient sauté. Pas capable de les changer. Pas capable de faire la démarche d'aller en acheter. Pas la tête à ça. Pas doué, quoi. Aptitude à la débrouillardise : zéro. Par contre instinct de survie : intact. D'ailleurs je pense souvent aux gonzes de l'avion qui s'était ramassé dans les montagnes, quelque part, dans les Cordillères. Moi, à leur place, j'aurais fait pareil. Pas foutu de faire un feu de camp, mais pour le coup je me serais mis à table bien comme il faut et j'aurais bouffé du cadavre rien que pour m'en sortir. A l'instinct. Je le dis (parce que je le pense) : très important, l'instinct. Phénoménal.

Le pommeau de douche étant ce qu'il est, ma salle de bain étant ce qu'elle est (un mouroir, ni plus ni moins qu'un mouroir : le lieu par excellence où ramasser sa douche froide), je ne prends plus de douche. Je ne me lave plus. C'est fini. A la rigueur, je passe un gant d'eau froide sur mon visage, je frotte un peu sous les bras, je me coltine le nombril. Et puis c'est tout. En revanche, je mise beaucoup sur le parfum. Eau de Cologne de préférence. Truc de vieux. Parfumé à la lavande. Ça reste bien sur les vêtements et ça tient éveillé. Et puis les dents. Bien rincer les dents après la séance de frottage. Qu'elles brillent. Qu'elles paraissent comme au premier jour. Cet incroyable premier jour où j'ai compris que je pouvais plaire. Qu'un garçon comme moi pouvait avoir du succès. Des plans fesses, des plans libidineux avec assouplissement du sommier et râles sous le polochon. Le premier jour tel qu'il me revient quand je croise cette fille et puis encore cette fille et puis cette autre fille aussi, dans la rue, dans une boutique, dans la salle de consultation. Partout les filles, partout mes dents blanches prêtes à croquer. Pas foutu de réparer une canalisation, ça c'est sûr, mais un instinct phénoménal.

Selon toute probabilité, ma voisine a ses chances avec moi. Elle s'est installée le mois dernier au-dessus de ma tête et la première chose qu'elle a faite, c'est de décorer sa porte d'entrée avec des sortes d'étoiles autocollantes. J'ai tout de suite trouvé ça sympa. Je me suis dit : ça change de l'autre locataire qui était pas foutu de dire bonjour et qui s'ennuyait tellement dans la vie qu'il avait toujours dans la main une laisse traînant une grosse boule de poils noirs. Ma voisine n'avait pas de chien-chien à la maison mais elle avait un beau sourire et des yeux tout mignons tout plein. Ils ne la quittaient jamais et ça n'avait pas l'air de la gêner. Une belle nana. Bien faite. Avec tout ce que j'aime chez une fille. Au début on se croisait et on se disait à peine bonjour. On est toujours un peu comme ça au début. On fait gaffe de faire bonne impression. Si je me souviens bien, j'ai dû lui dire une fois : si vous avez besoin d'un coup de main dans votre appart, n'hésitez pas à m'appeler. Heureusement, elle se débrouille très bien toute seule. Je me serais retrouvé comme un con devant la caisse à outils et j'aurais encore trouvé le moyen de tout lui saloper chez elle. Un soir, je l'avais aidée à porter ses courses, elle était chargée comme une bourrique et puis elle habitait quand même au quatrième sans ascenseur. Je crois qu'elle a apprécié. Son merci valait tous les mercis de la terre. Je me suis dit : elle va peut-être me proposer de boire un verre mais non. Elle m'a simplement dit qu'on pouvait se tutoyer, elle m'a souhaité une bonne soirée et elle a fermé sa porte pleine d'étoiles. C'était déjà un début. Le commencement de quelque chose. Enfin je voyais les choses comme ça.
Et puis il y a eu ce soir où elle pendait sa crémaillère. J'ai ouvert ma boîte aux lettres et j'ai trouvé son petit mot. Une invitation. Enfin pas vraiment. Plutôt une formule de politesse : " Il risque d'y avoir du bruit ce soir, je fais une petite fête à la maison. Mille excuses par avance. Si tu veux tu peux passer. Isa. " J'étais un peu contrarié, forcément. J'étais invité à passer. Faire un tour. Voir un peu. Ça n'allait pas plus loin. Et après les présentations, le voisin il boit son verre et il va se coucher. Mais c'était déjà ça de pris et je me voyais pas ne pas y aller sous prétexte de m'y trouver mal. Je me suis fait une beauté, un gant sur le visage, un bain d'eau de Cologne et je suis monté avec une bouteille de vin rouge. J'ai sonné une première fois et comme personne n'a bronché j'ai sonné une deuxième fois. Isa m'a ouvert et je lui ai dit, un peu con : " C'est la fête ici. " Effectivement, il y avait beaucoup de monde entassé dans l'appart et la musique gueulait tout ce qu'elle pouvait. Un gros morceau de rock avec des guitares déchaînées. Ambiance. Isa m'a dit : " C'est pas moi qui fait le DJ ce soir, c'est les copines. " Très bien. J'ai posé mes affaires dans un coin et j'ai dit bonjour. Je ne suis pas ce que l'on peut appeler un timide mais il me faut toujours un petit temps d'adaptation quand je ne connais pas. Mais là, j'ai eu l'impression que le temps d'adaptation allait prendre toute la soirée et que j'en finirais pas de chercher mes mots. C'était plein de filles. Aussi jolies les unes que les autres. Et puis il y avait quelques mecs aussi, très bien sapés, très tendance. A vue d'œil, comme ça, des pédés. Quatre cinq pédés. Ils m'ont regardé. Non, ils ne m'ont pas regardé. Ils m'ont maté. C'est plutôt ça. J'étais mal. Isa a fait les présentations. Je te présente Bruno, Ludo, Yannick, Denis-Marc… Très bien, très bien. Moi je voulais surtout connaître cette fantastique petite rousse derrière eux et puis la grande crinière sur ma droite qui se marrait et qui avait un rire de sirène. Un rire envoûtant. Et puis surtout je voulais bien trinquer avec Isa qui s'était maquillée les yeux et que je trouvais tout simplement craquante. J'aurais tendance à trouver toutes les filles craquantes mais dans mon panthéon des filles archicraquantes, Isa se trouve au sommet. Elle dégage. Elle a quelque chose. Moi aussi j'ai quelque chose, plutôt brun et mat, musclé là où il faut et je ne fais pas trop mal l'amour. J'aimerais faire jouir Isa et que ça soit fusionnel. De cet ordre-là. Mais pour le moment, Isa me raconte comment elle a trouvé cet appartement, pourquoi le quartier lui plaît et ce qu'elle fait dans la vie. La vache. Cette fille qui paraît si douce, si raffinée, est poissonnière. Je lui dis qu'elle n'a pas la gueule de l'emploi et aussitôt la fille d'à-côté, une grande avec une mèche qui lui tombe sur les yeux, éclate de rire. J'ai dit une connerie ? Isa me présente à la fille en question. Je te présente Clara. Ma copine.

Ma copine.
Merde.
Une gouine.
Isa, une gouine.
Oh putain.
Je me ressers à boire. C'est pas possible. Pas à moi. Soudain tout devient clair : le studio est truffé de pédés et de gouines. Je ne sais plus où me mettre. C'est pas que ça me dérange. Mais ça n'arrête pas de tourner dans ma tête, dans tous les sens : je suis le seul hétéro de la soirée. Adieu la fusion avec Isa. Remballés mes fantasmes. Je suis un mec ouvert, je prends sur moi. J'assume. Les pédés, les gouines ? Pas de problème. Chacun est libre de. Moi je suis libre et pas une fille pour moi ce soir. Merci bien. Et en plus Isa a bon goût. Ça m'étonne pas mais ça m'énerve. Je me rapproche de la chaîne et je demande, un peu con, c'est quoi qu'on écoute ? Ludo, si j'ai bien retenu son prénom, me répond que c'est le dernier de Cat Power. Il adore. Vachement beau. C'est super sensuel. Un peu comme toi. Et merde. Il me drague. Je sais plus quoi faire de mes mains. Pas besoin d'être gourou pour deviner ma gêne. Il en profite :
- T'écoutes quoi comme musique ?
- Un peu de tout, je lui réponds.
- T'es pas difficile, au moins. C'est bien, t'es ouvert. Je suis sûr que y'a plein de choses que tu rêverais de faire.
C'est ça, ouais. Je rêve de me foutre au pieu et que tu me la mettes bien profond.
- J'aimerais bien voyager. J'ai pas beaucoup bougé en fait.
- Tu connais les Seychelles ? J'en reviens. Le panard total. Une plage de rêve avec vue sur les poissons. T'as pas besoin de rester une journée sous le soleil, tu bronzes en une heure. T'as vu comme je suis bronzé ? Toi par contre t'es tout pâle. Mais j'aime bien. Et puis quand tu jouis, tu dois changer de couleur, non ?
Ouais. Je suis un vrai un caméléon. Et ma bite fait des arcs-en-ciel quand tu l'as dans la bouche. Bon, Ludo, il faut que je m'en débarrasse. J'attrape la manche d'Isa qui fait le tour avec ses petits fours. Dis-moi, Isa, elles sont où tes toilettes ? A l'entrée. Je suis sauvé. Je baisse le pantalon et je reste sur la cuvette des chiottes en me demandant comment je vais pouvoir me casser d'ici sans paraître trop grossier. Qu'est-ce que je pourrais inventer ? Ma mère est morte, je me sens pas bien. J'ai le fisc au cul, je suis angoissé. Ça marchera pas. Jamais je me suis senti aussi con. Aussi seul. Je n'ai qu'un étage à descendre, et ça me paraît le bout du monde. Je pourrais me mater un film ou me foutre au lit avec un livre. Même ça, ça me paraît impossible. Je suis coincé ici.
Quelqu'un frappe à la porte des w.-c.
- T'as fini ou faut que je vienne te la tenir ?
Merde. C'est pas la voix de Ludo. Je crois bien que c'est Brice. Le grand brun avec un look impossible. Je remonte le jean, je tire la chasse d'eau et j'essaie de sortir le plus naturellement du monde.
- Alors beau gosse, on se sent moins lourd ?
C'est Brice. On dirait un huissier un peu snob ravi à l'idée de dévaliser son client.
Il s'approche de mon oreille et me glisse :
- Ça reste entre nous mais je crois bien que t'as tapé dans l'œil de Ludo. Super coup, Ludo. Une pompe doublée d'un sableur. Tu devrais t'y coller, ma grande.
Merci du conseil. Ça tombe bien, j'avais envie de me faire ramoner.
23 h 34. Objectif à atteindre : partir discrètement d'ici en prétextant n'importe quoi.
Outils nécessaires : assurance, décontraction, sourire aux lèvres.
Niveau de la difficulté (sur une échelle entre 1 et 10) : 8.
Finalité du projet : au pieu et qu'on n'en parle plus.
Je m'approche d'Isa qui discute avec l'une de ses copines. Reprends un verre, me dit-elle. Non, je vais rentrer. Elle me regarde comme si je lui avais pronostiqué une descente d'organes. Non, non je t'assure, il faut que je rentre. Et là, je sais pas ce qui me prend, mais je balance tout : j'ai le plombier qui passe demain matin hyper tôt. Je voudrais pas le recevoir avec la gueule de bois. N'importe quoi. Je les entends déjà, ricaner sur mon dos : le voisin du dessous, ah oui, fantastique : le genre de mec qui se fait une beauté pour le plombier. Tu parles, j'ai l'air d'un con, oui. En tout cas, ça la fait bien marrer, Isa, et elle me tend un verre de crémant. Elle me dit : va chercher de quoi manger dans la cuisine. J'ai fait des quiches.
C'est trop gentil.
Bon. Allons-y pour les quiches. J'ai pas faim mais je suis prêt à tous les efforts pour sortir d'ici.
Rien à dire, la quiche est très bonne. Des œufs, du lard, des oignons, tout ce qu'on aime chez une quiche. J'ai la bouche pleine. Ça n'échappe pas à Ludo qui vient me rejoindre. Et merde.
- On avait une petite faim ?
Ça recommence.
Je réponds que j'ai pas mangé depuis ce matin. J'ai presque l'air de m'excuser. J'ajoute : je bosse pas mal ces temps-ci.
- Tu bosses dans quoi ?
Et merde merde merde.
- Je travaille dans la pub.
- Ah c'est sympa, ça. Et tu fais quoi ?
- Je fais des photos, tout ça.
- Ah ouais… En fait t'es photographe ?
- Plus ou moins, ouais.
- Plus ou moins ? Eh ben dis donc, on peut pas dire que tu te livres beaucoup, toi. Tu serais pas un peu du genre timide, limite coinços ?
Tu veux que je me tourne tout de suite ou tu me laisses finir ma quiche ?
- Ça dépend avec qui, je réponds. Enfin, je veux dire… Quand je connais pas, je suis un peu sur la défensive. Normal, non ?
- Mouais, ça se défend. Moi, quand je connais pas, j'ai plutôt tendance à foncer. Question de tempérament. Quand t'es entré dans l'appart, par exemple, je me suis dit : ouh putain, ce mec, il est pour moi. Tu vois, moi, je me mets aucune barrière… On t'as déjà dit que t'avais un gros potentiel ?
- Un potentiel ?
- Mmm. Tu sens le sexe à plein nez. T'as un corps qui est fait pour le sexe. C'est pas donné à tout le monde. Si j'étais toi - tu permets ? - si j'étais toi, je me poserais pas de question. Et toi, si c'était moi - tu me suis ? - tu serais déjà en train de me pomper. Tu comprends ?
- Ah oui oui, je comprends très bien mais non, c'est pas ma tasse de thé. Je suis pas homo.
- Mais moi non plus, qu'est-ce que tu crois ? Je suis comme tout le monde : je suis partagé. Je tâtonne, un coup à gauche, un coup à droite. Et tu vois, ce soir par exemple, je mettrais bien une petite option sur ton cul. Tu sais que t'as un cul démentiel, tu le sais ? Et moi, ça tombe bien, j'ai une bite qui crache le feu. T'y gouttes, t'y reviens. Elle ensorcelle. T'as qu'à demander à Isa. Elle te le dira.
- Ah parce que Isa... ?
- Ben oui, à droite à gauche, comme tout le monde. Bienvenue.
Et là, Ludo empoigne ma main et me tire à lui avec une force démentielle. Je me retrouve coincé dans ses bras, son torse sur mon visage. Il me regarde avec ses yeux qui font des braises et si j'ai bien compris la manœuvre, il attend sans plus tarder ma langue.
C'est Isa qui me sauve :
- Oh excusez-moi.
- Y'a pas de mal, répond Ludo. On fait connaissance.
- Je vois ça.
Je suis tellement mal à l'aise que je peux même pas regarder Isa dans les yeux. Je me dégage des bras du mastodonte et je file près de la fenêtre de la cuisine. J'ouvre la fenêtre et là, je me suicide.
- J'ouvre un peu si ça te dérange pas.
- Non, non, vas-y, me dit Isa. Tu crains peut-être l'odeur de la clope ?
Ludo me coupe l'herbe sous les pieds :
- Mais non. Il craint pas. Un grand gaillard comme lui. Il craint rien puisque je suis là. Hein doudou ?
Et ça les fait rire. Moi je ris jaune. Et ça, c'est pire que tout. Le rire jaune. Le tartre du malaise. Je fais passer ma gêne d'une jambe à l'autre et je fais un effort considérable pour donner à mon rire un son qui sonne à peu près juste. Non seulement j'ai l'air d'un con mais en plus j'apporte de l'eau au moulin de ma connerie. Je demande à Isa pourquoi et dans quelles circonstances elle est devenue poissonnière. Manière pompeuse de meubler. Manière de reprendre du volume dans cette cuisine où il n'y a même pas une chaise pour poser son derrière.
- Bon, moi je vous laisse, dit Ludo.
Ouf.
- A tout de suite mon lapin.
Et merde.
- En fait, reprend Isa, c'est un job purement alimentaire. Ça paye mes études.
- Tu fais quoi ?
- Une thèse.
- Ah ouais ? Sur quoi ?
- La physique nucléaire. Tout ça.
D'accord. Je vois le genre. Derrière son sourire de midinette, Isa abrite un gros arsenal de neurones. Une tronche. Les mains dans le poisson mais la tête dans les turbines et les gros réacteurs. Ça me la rend plus excitante encore. Elle me raconte que ça lui fait du bien de travailler aux Halles, de voir des gens, de rendre la monnaie, des trucs comme ça. Ça me nettoie la tête, elle dit.
Je me jette à l'eau, je lui demande :
- Et tu te fais jamais emmerder ?
- C'est-à-dire ?
- Ben, ch'ais pas, t'es mignonne. Tu pourrais te faire emmerder.
J'ai dit mignonne tout bas et j'ai bien insisté sur " tu pourrais te faire emmerder ". On voit moins comme ça les grosses ficelles.
- Tu parles, répond Isa. C'est pas les plus belles filles qui viennent acheter du merlan. C'est plutôt leurs mères avec des caddies et des foulards dans les cheveux. Le glamour, c'est pas leur truc.
Je me rejette à l'eau, je lui dis :
- Oui, mais les mecs ?
- Quoi, les mecs ?
Ouh la la, je crois que je vais me reprendre une douche froide, moi. Lourd comme un semi.
- Ouais, les mecs : y'en a pas qui te draguent ?
- Si, ça arrive. C'est même plutôt agréable. Sauf quand ils sont gras.
- Gras ?
- Ouais. Quand ils te disent par exemple qu'ils ont l'anguille qui les démange dans la culotte et qu'ils voudraient bien que t'y mettes les doigts. Une fois, j'en ai viré un avec le jet. Trop dégueulasse. Un vieux cochon qui avait, disons, des façons pas très responsables de regarder mes seins. Voilà. Mais à part ça, ça va. Ça va même carrément bien… Et toi, parle-moi un peu de toi.
Moi ? Moi, je rêve de te faire l'amour, Isa, et plus ça va et plus ça prend des proportions, disons, irresponsables.
- Oh tu sais, moi, y'a pas grand chose à dire. J'ai un boulot qui me plaît, je gagne bien ma vie…
- T'as un copain ? Quelque chose de sérieux ?
Ah. Là, je pense qu'elle a pas bien cerné le personnage. Bon. Je vais lui dire, moi :
- Euh… En fait je suis pas très… Enfin je veux dire… C'est pas les mecs qui…
- Ouais. T'es pas un coureur, quoi.
- Non… C'est plutôt que je…
- Mmm, tu les veux tous mais t'es fleur bleue. Un peu comme Ludo, quoi. Tu sais, Ludo, sous ses airs grande princesse narquoise, c'est un type vachement bien. Le cœur sur la main. Il ferait n'importe quoi pour te rendre service. T'as la carte avec lui. Tu verras, il baise vraiment bien.
J'adore ses raccourcis. J'adore comme avec elle tout paraît facile. Salut, Isa, très réussie ta soirée, c'est là, la chambre pour baiser ? J'ai très envie de toi. Ça te dérange pas si je jouis sur ton ventre ? Les alcools sont où ? Vraiment sympa, ici. Ouais, ouais, je repasserai. Isa au naturel. Et moi, bloqué, plein de rhumatismes au sexe. Ludo a couché avec Isa qui couche avec Clara qui roule une pelle à Brice qui passe une main à la grande blonde. C'est la jeunesse. D'un coup je prends vingt ans dans les gencives. Le hic, c'est que j'ai leur âge et que je me sens prêt pour l'hospice.

Ça danse de partout. Moi, je suis dans mon coin et j'essaie de boire le plus possible. Je cherche la légèreté. Je cherche un angle où me sentir à l'aise. Ludo arrive, en sueur :
- Tu danses pas ? Allez, viens. C'est pas le moment de faiblir.
On danse. Il me prend par la taille. Il a une façon de tordre du cul, j'ai l'impression qu'il est prêt pour me décaper, comme un acide. J'entends Clara qui dit à Isa : il est cool ton voisin. Isa me regarde. Elle me fait un sourire de 10 000 watts. Ça met tout de suite plus à l'aise. Alors je fais le con. Je fais tourner Ludo qui me fait tourner à son tour. Le morceau dure des plombes et mon polo avale toute ma sueur. Je commence à prendre des couleurs. Je me décoince. J'étais le dernier sur la liste, mais voilà c'est fait, le voisin du dessous ne contrôle plus rien, bienvenue au club. Je suis un mec cool, les filles. Open, Isa, archi open. A droite à gauche comme tout le monde. Vous voulez voir ? Pas de problème. Démonstration : je roule une pelle à Ludo qui prend aussitôt ma bouche en otage. Réactions en chaîne. Sa langue en fait dix fois le tour et comme je ne sais plus quoi faire de mes mains, je les pose sur ses fesses. Il est contre moi et parce qu'il faut bien que je comprenne, il égare sa main entre mes cuisses. Il sent que je bande, il sent que je suis un mec cool. Il me dit, dans l'oreille, mais c'est comme s'il me parlait dans un mégaphone : on descend chez toi, je vais te baiser la chatte. Isa entend tout, Isa me fait un clin d'oeil chargé au plutonium, l'air de me dire : vas-y bébé, éclate-toi la centrale.
Qu'est-ce que je fais ? C'est pas le moment de reculer. Je me lance, je prends la main de Ludo et je lui balance : ok, on descend.
Voilà. C'est comme ça que ça s'est passé.

Deux jours après la crémaillère, Isa a sonné à ma porte. Elle revenait du travail et, bien sûr, elle sentait le poisson.
- Tu m'excuses, m'a-t-elle dit, je suis pas très présentable.
Elle aurait pu se présenter n'importe comment, en vahiné, en haillons ou en blouse de pharmacienne, moi elle me plaisait toujours. Encore et toujours. Je lui ai payé un verre. Elle avait quelque chose à me dire. Elle a même pas fait attention au chantier dans mon appart. Elle avait un air sérieux.
- Ecoute, Damien, je suis un peu embêtée…
La vache, elle avait vraiment l'air emmerdé.
- C'est à cause de… C'est à cause de Ludo.
Gros comme une maison. Je le sentais venir, il fallait bien que je m'y prépare. Elle venait quand même pas me faire sa déclaration après tout ce qui s'était passé. Non. J'ai pas le cul assez bordé de nouilles pour ça.
- Ecoute, Ludo, je crois qu'il se fait un gros trip sur toi. Il t'aime bien. Enfin non, c'est pas qu'il t'aime bien : il t'adore. Il a flashé. Il m'a dit que c'est la première fois qu'il ressent ça. Que c'était pas qu'une histoire de cul. Alors forcément il se demande si c'est réciproque. Et pourquoi tu l'as pas rappelé.
Et merde. Je viens de gagner mon entrée gratuite au bagne. Et toi, Isa, toi tu joues les voisines entremetteuses. Putain, sur quelle planète je vis ? T'en connais beaucoup, toi, des mecs qui se feraient enculer rien que pour les beaux yeux d'une nana ? Non mais je rêve.
- Ludo… Ludo…
Je prononce son nom comme l'énoncé d'un problème. Pour bien qu'elle comprenne. Bon. Reprenons. Ludo, son truc, grosso modo c'est les mecs. Moi, en règle générale, c'est les filles. Ludo reste l'exception. Ludo m'a déverrouillé le cul ? Et alors, ça prouve quoi ? Je suis pas un refoulé. Je suis un refoulé de toi, Isa, c'est tout. C'est énorme. J'ai pris mon pied ? C'est possible. Mais je me disais, à chaque centimètre gagné par Ludo, c'est toujours bon à prendre. Si ça me rapproche de toi.
- Je suis pas amoureux de Ludo, Isa, je suis…
- T'es mal, je comprends, me coupe-t-elle. Moi aussi il me fout les jetons, Ludo. Il est tellement passionné. C'est pour ça que ça n'a pas marché nous deux.
Elle me regarde, j'ai l'impression qu'elle cherche de l'aide alors que c'est moi qui suis dans la merde.
Je lui prends la main. Et je la regarde très fort dans les yeux. Très très fort. C'est la première fois que je fais ça avec une fille. Je baisse pas les yeux. J'y vais aux tripes. J'ai plus rien à perdre.
- Je suis amoureux de toi, Isa.
C'est dit. La terre vient d'exploser. Il ne reste que des miettes dans la toile de l'univers.
- Ressers-moi à boire, Damien.
Elle esquive, je lui répète :
- Tu m'as entendu ? Je suis amoureux de toi, Isa.
L'éléphant dans sa grotte de porcelaine.
Isa baisse la tête. Elle me cache ses yeux. Sa bouche se crispe. Elle essaie de sourire, mais c'est un sourire étranglé par la gêne.
Je lui lâche alors la main. Je suis rouge comme un poivron gisant dans un bain d'huile. Je viens de faire la plus grosse connerie de ma vie. Je la regarde une dernière fois, elle me regarde à son tour. C'est clair. Des rapports de pur voisinage.

Quand elle est repartie, je me suis senti comme un nain. Je nageais dans mes vêtements. Je venais de tout perdre. Je me suis installé dans le canapé et j'ai grillé une clope. J'aurais pu me foutre la tête dans le cendrier. C'est moi qui me consumais. Le pire, c'est quand j'ai entendu sa musique au-dessus de ma tête. Elle était là-haut, et moi c'était comme si j'étais à dix mètres sous terre.
Je me suis traîné jusqu'à la salle de bain et j'ai déclaré ouverte la guerre au pommeau de douche. En deux temps trois mouvements, son sort était réglé. Je venais de gagner mon titre de plombier malheureux comme une clé de dix. Comme quoi, quand on veut on peut. C'est donc aussi simple que ça .
Pour me donner bonne conscience, j'ai rappelé Ludo. Qui s'est empressé de casser le pommeau de douche. Pas fait exprès, il m'a dit. C'est pas grave, j'ai répondu. Et j'ai ajouté : t'inquiètes pas, je réparerai.
Je commence juste à m'y connaître en canalisations.

 


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Feuillet 8 pages
1 euro (port compris)
Isbn 2-84717-028-8
© Ambition chocolatée et déconfiture, Lyon, 2003.

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Plus d'infos sur l'auteur
ANTON OTTERO

Plus d'infos sur l'illustrateur
GABRIEL DUMOULIN

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