TAMIS
-
Ma tête est un entrepôt de mannequins
inertes.
- Ecrivez, allez-y. Très bien. Continuez maintenant.
- Si je marche, c'est avec des béquilles. Je suis invalide.
Je trouve ça injuste.
- Quoi ?
- La tête des autres. La mienne.
- On est d'accord. Continuez à écrire. Dans votre
esprit, à quoi ressemblerait une tête bien faite ?
- Une tête bien faite, c'est une tête bien vissée
sur un buste. Une tête qui ne roule pas à l'émotion
gratuite.
- Vous voulez changer de tête ?
- S'il vous plaît, oui.
- Alors écrivez-le : je veux changer de tête. Voilà.
Vous me faites confiance ?
- Quelle question ! Vous êtes la seule personne qui
- Ça va, ça va
Vous me remercierez plus tard.
Veuillez me suivre à présent. Ça ne sera pas
long, vous verrez.
- Ça va faire mal ?
- Seulement si vous y pensez.
- Alors ça ne fera pas mal. Je vais penser à des choses
agréables.
- Maintenant, concentrez-vous. Regardez les aiguilles de ma montre.
Je vais compter jusqu'à cinq. Lentement. Concentrez-vous
sur les aiguilles. N'écoutez que ma voix. Je vais compter.
Un.
Deux..
Trois
Quatre
.
Cinq
..
Un.
Ils m'ont fait mal à l'il et c'est même pas moi
qui l'ai cherché. Je jouais tranquillement sur le terrain
et ils me sont tombés dessus. C'est eux qui ont commencé.
C'est pas moi, m'man. Ils disent que j'ai les cheveux sales et que
je suis moche. Que je pue à 15000. Je me suis défendu.
J'en ai marre. Je veux qu'on parte d'ici. Je veux qu'on déménage.
Il fait toujours gris dans ce patelin. Et puis j'aime plus l'école.
Je m'ennuie tout le temps. J'arrive pas à faire les devoirs.
Je serai un idiot toute ma vie. C'est quoi ma vie ? Je veux pas
faire comme papa. Les chantiers, les bétonnières c'est
pas mon truc. Il rentre jamais les soirs. Vous vous engueulez tout
le temps. Tata Jeannie dit que c'est de ta faute. T'as qu'à
pas te laisser faire. Pourquoi j'ai pas un frère ou une sur
? Les autres, ils en ont. Ils s'embêtent jamais. La maison
est trop grande. Trop grande pour nous trois. Tu prépares
toujours trop à manger. C'est quoi le dessert ? Je peux me
resservir ? Il faut que je prenne des forces. Je veux pas être
une grignette toute ma vie. Pourquoi tu ne me dis rien quand je
suis en pétard ? Pourquoi tu ne me disputes pas ? Les autres
mères, elles m'auraient déjà mis une raclée
mais toi tu ne bronches pas. Tu laisses faire. T'es faible. T'es
incapable de t'en sortir. Avachie, éteinte, amorphe. Mais
vas-y, réponds quelque chose ! Oh et puis fais ce que tu
veux. Moi, je sors. Tu m'entends ? Je sors. Je vais aller au bowling.
Comme un grand. Et je rentrerai quand ça me chantera, eh
tu m'écoutes ? Comme je veux, dans cette maison. Merde, mais
dis quelque chose à la fin. Les mères, elles sont
toujours après leur gosse. T'es quoi, toi ? Qu'est-ce que
je suis pour toi ? Donne-moi mon argent de poche. C'est la fin du
mois. C'est ça, va te mettre devant la télé,
de toute façon, il ne rentrera pas encore ce soir. Il boit
sa bière, ils boivent entre copains de chantier, il roule
sa cigarette et il a oublié l'heure. Son assiette est encore
sur la table et dans une heure, s'il n'est toujours pas rentré,
tu vas te précipiter sur son assiette et tu vas la balancer
dans l'évier. La soupe giclera sur les murs et tu iras t'enfermer
dans une pièce. Un vrai cirque, cette maison. Une ménagerie
où c'est à celui qui clouera le bec à l'autre
le premier. Je te souhaite une bonne soirée, tu peux faire
une croix sur moi. Je n'existe plus. Je suis libre. Je vais aller
fumer ma première cigarette. Et je puerai la clope jusqu'à
la fin de ma vie. Je vais vieillir en un jour. Et toi, tu ne seras
déjà plus là. Avachie, oubliée. Muette
Deux.
C'est une route de campagne impraticable. Je range la voiture sur
le bas-côté. Le fossé est plein d'une eau vaseuse
qui attend son orage. Je regarde le chemin qu'il me reste à
parcourir. Madrid me semble le bout du monde. C'est que je voyage
peu. Les distances me font peur. Je suis loin de Nadine. Je pourrais
faire demi-tour. Mais je veux voir Madrid. Tout le monde a vu Madrid
au moins une fois dans sa vie. L'Europe n'est plus assez grande.
C'est le monde qu'il me faut. Fouler, arpenter. Prendre les photographies
qui viendront égayer de prochaines victuailles. Paris a son
Louvre, Madrid son Prado. Mon cur capital bat pour Nadine.
Je l'aime. Ma seule boussole sur Terre. Lauréat du plus bel
échange épistolaire amoureux. Ses lettres. Mes lettres
en retour. Passionnées. Mes lettres, son visage. Elle vit
recluse dans un petit village de pierre au nom imprononçable.
Nadine, hauteur alpine. Ma Nadine. Elle y est née. Ses parents
y sont morts. Sa maison a un jardin qui chaque année fait
l'objet d'articles élogieux dans la presse locale. Le plus
beau jardin. La maison la plus gaiement fleurie. Pas seulement des
roses. Toutes sortes de fleurs au milieu du thym, des poires, des
concombres. Nadine, qui demande : qu'est-ce que tu vas faire à
Madrid ? La première fois. C'était dans l'auberge,
place du village. Je ne l'imaginais pas comme ça. Elle me
voyait plus grand. Plus vieux aussi. On a souri. Elle a souri. Un
ami m'avait dit : les rencontres par petites annonces, ça
ne marche pas. Je suis allé à l'auberge en courant.
J'aimais ses lettres. Ses mots, très simples. Comment elle
vivait. Sa peur de la ville. Son refuge adossé aux montagnes.
Comme je la comprenais. Elle avait son accent, ses mimiques, un
côté lunaire et de longs cheveux roux qui tombaient
sur des épaules larges et courbées. Nadine ne m'avait
rien caché. Elle était grosse. La plus grosse femme
du village. Je n'avais rien caché non plus. J'étais
laid. Crudité des faits. Une femme grosse, un homme laid.
Assis à la même table d'une auberge accueillant ses
habitués qui viennent à la blanquette de veau comme
on se rend à un pèlerinage. Tout y est rustique, authentique
de surcroît. Le chien à l'entrée, fouillant
ses poux entre ses poils. Le tablier de la commis de cuisine. La
vaisselle ébréchée. L'horloge adossée
au mur, qui indique l'heure de passer à table, l'heure de
s'épancher, comme pour la première fois. Tout sur
Nadine. Sa vie, son ouvrage. Son emploi à la bibliothèque.
Les livres scientifiques. Les romans d'amour. Les livres de cuisine.
Comment réussir votre fondant au chocolat ? Les romans historiques.
L'Histoire. Majuscules souvenirs. Le père de Nadine, furieux
résistant qui échappa de peu à une rafale de
mitraillettes, tout près de là, lorsque, contraint
par la clandestinité, il passa ses nuits blanches les pieds
dans le ruisseau. La vie de Nadine. Ses souvenirs. Le portrait de
son frère disparu. Une photo sur la table de chevet de la
chambre. Mort sur le coup. Un camion. Le jardin, la maison. "
Je ne supportais plus la solitude ". Nadine, ses lettres, son
invitation à nous connaître. Son corps contre le mien.
Les nuits d'amour. Les nuits de notre amour, après ces lettres,
après cette gêne que la tendresse aurait tôt
fait de balayer. Que cherches-tu à Madrid ? Tu ne me dis
jamais rien. Les balades, l'insouciante altitude. Montagnes recouvertes
de neige, ma peur soudaine dans le téléphérique.
Nous deux dans une boîte. Sous nos pieds, imprécis,
tentateur, le vide. Dans mon oreille : n'aie pas peur. Les précautions
de Nadine. La tendre chair. La chaleur de ses bras. Juste ça.
Nous rentrons à la maison, enlacés. Nous glissons
nos baisers sous les draps, enlacés. Nous ne nous quitterons
jamais. As-tu peur de vieillir ? Idiot. Toujours l'un avec, toujours
l'un sur l'autre. La fois où j'ai regardé le calendrier
des postes. Les jours dans une année. Me dire : il va falloir
tenir. Tout notre amour tient dans ce calendrier. Combien de tournées
de facteur nécessaires pour prolonger cet amour. Inscrire
mon amour de Nadine dans le temps des saisons. Amour frais, amour
solaire, amour humide, amour givré. Tu es fou. Je suis fou
de te perdre. La photo du frère, le camion. Sa jeune veuve
de trente ans à peine qui a refait sa vie. Qui n'a plus l'âge
de son premier amour. Un camion. Plus d'amour. C'est aussi simple
que ça. Nadine prend le vélo pour aller travailler.
Nadine, le vélo, le camion. Plus rien. Il suffirait d'un
homme un peu ivre dans la cabine de son semi, une priorité
grillée, et voilà, Nadine en selle pour l'éternité.
Nadine, toi, toi seule. As-tu aimé d'autres femmes avant
moi ? Ma tête devant cette question. Je n'ai aimé que
toi. Ma tête devant la glace. Etre aussi laid. Aussi plombé
par les hasards malveillants de la génétique. La tête
passe-partout. La tête des briscards. La tête des angelots.
La tête de ceux qui rêvent d'une guillotine, un cou
bien tranché. La tête de celui qui voudrait vieillir
et laisser son visage au lent matraquage des rides. La vieillesse,
pour tuer la laideur. Vieillir au plus vite dans les bras de Nadine.
Le projet. Nos projets. L'installation. L'agrandissement de la maison.
Pas d'enfant. Je ne peux plus en avoir. Les larmes sèches
de Nadine. Mon " c'est pas grave ", mon " c'est la
vie " comme résigné au procès d'une fatalité,
mes lèvres muettes, ma gêne de ne pas trouver les mots
pour dire que tous les deux, c'est bien ensemble, la Terre est peuplée
d'orphelinats. Que vas-tu chercher à Madrid ? Main dans la
main, la grosse Nadine avec son vilain petit canard. Les jours de
marché. Ce qu'ils disent. La vie d'un village, les lèvres
dont on devine les paroles assassines, les camarades moqueries.
On s'en fout, on s'affole, c'est l'amour qui grandit au soleil d'une
terrasse de café. Nadine qui voudrait me présenter
à. Qui s'habille comme sur son trente-et-un. Tu me trouves
jolie ? Pourquoi tu ne souris jamais ? Je grimace au soleil qui
cogne et qui cogne encore, je ne veux pas imaginer ma tête
sous ce ciel bleu, je ne veux même pas l'imaginer. Je prends
la main de Nadine, j'ai peur, je l'amène sous la table, je
la sers fort, pourquoi doit-on toujours se dire un jour que l'on
se quitte ? Que vas-tu faire à Madrid ? Les trémolos
de Nadine. Des affaires à régler. Le soupir de Nadine,
comme une lente expiration de découragement. Une personne
à voir. Disons : un magicien de l'âme. Je reviendrai.
Nadine. Le ciel bleu écrasant, la circulation brouillonne
des piétons un jour de marché. Dès ce soir.
Les larmes. Je dois partir. Quand penses-tu revenir ? Les délais.
Ma peur de faire une connerie. Tu fais des mystères. Et pourquoi
pas Paris ? Londres ? Milan ? Porto ? C'est Madrid. C'est Madrid
qui me veut. On m'y attend, je suis docile. Alors j'ai lâché
la main de Nadine, je suis passé à la maison, j'ai
fait les valises, je les ai mises dans le coffre, j'ai embrassé
Nadine, longtemps, longtemps, j'ai démarré la voiture,
laissé Nadine, regardé dans le rétroviseur,
un point rond sur le i de Nadine, accéléré,
ouvert la vitre, accéléré encore, conduit pleins
phares, jusqu'à ce que fatigue me prenne.
Je me laisse deux semaines pour y voir clair. Clair comme l'eau
d'une fontaine.
Où repose-t-elle ? Où dois-je la chercher ? Je n'ai
pas l'étoffe d'un sourcier
Trois.
Les images. Ça commence très vite. Un enfant naît,
il est 15 heures 25 à la montre de la sage-femme. La mère
embrasse l'enfant qui crie. Ça sera pas un mongol, dit-elle,
entre deux hoquets de larmes. Ça ne sera rien de tout ça.
Un enfant dans la famille, on n'y croyait plus, ça ne se
pensait pas. L'enfant grandit dans cette divine surprise. On le
regarde comme un objet incongru, le mystère de la chair reposant
dans ce landau transmis de génération en génération.
L'enfant est récompensé de sourires, couvert de baisers,
on l'aime, on l'adore, il fait déjà l'objet d'un album
de famille. Puis il fugue. Il a appris à lire, il a appris
à compter, mais il n'a pas appris à se taire. Les
tensions dans la famille sont devenues insurmontables. Il a sept
ans, il a tout compris. Il fugue. Il a marché dans la nuit
comme un robuste petit bonhomme qui ne craint ni le froid ni les
pièges de la chaussée cabossée. La police le
recherche, il est trop tard. Partout, on le dit à demi-mots
: un enfant qui disparaît, c'est déjà trop tard.
Il a compris qu'il n'aura jamais sa place ici ni ailleurs. Il se
trouve bien dans cette ruine envahie par les fougères mais
il a froid et la peur ne l'a pas lâché. Il ne rentrera
pas à la maison. Où l'on dispute. Où les objets
volent, preuve indiscutable de sorcellerie dans le ménage.
C'est une vieille dame qui le découvre. Affolée devant
ses lèvres bleuies par le froid. Pauvre petit. Que fais-tu
là ? Sursaut de tendresse, compassion mièvre devant
l'enfant qui pleure de ne pouvoir s'endormir. Je ne veux plus rentrer
à la maison. Il a sept ans. La mère : qu'est-ce qui
t'a pris ? Elle le serre contre ses seins, elle a pleuré
toute la soirée. Le père regarde la scène depuis
l'entrebâillement de la porte de la cuisine. Il signe des
papiers avec la police. Il a sa main gauche dans sa poche. La main
qui cajole, la main qui gifle aussi. Cette main nerveuse qui ce
soir cherche un restant de coin chaud et paisible dans cette poche
de pantalon de travail. La mère dispute l'enfant qui ne veut
pas regagner sa chambre. Ça suffit maintenant tes histoires.
Sept ans et il est déjà trop tard. Tata Jeannie arrive
dans sa grande voiture où jappent les chiens sur la banquette
arrière. Tata Jeannie. Je suis sauvé. Qu'est-ce que
vous lui avez fait à ce môme ? La seule personne adulte
qui donne envie de grandir. Qui donne envie de comprendre. Tata
Jeannie. Elle prend le môme dans ses bras et l'enfant l'embrasse,
comme si c'était sa mère. C'est ça qui fait
mal. C'est pas elle la mère. C'est l'autre. La fugue à
sept ans, son explication, tout est dans cette visite de Tata Jeannie.
Personne à la bonne place, tout le monde assigné à
un rôle qu'il ne sait pas jouer. Pourquoi c'est pas Tata Jeannie
ma maman ? Les pleurs de la mère, l'autre. Les mots décousus
du père qui écoulent son incompréhension glacée.
Maintenant tu vas arrêter tes conneries et tu vas monter te
coucher. Monter te coucher. Même ça c'est pas vrai.
Pas d'escalier dans la maison, pas d'abri contre les décharges
de colère, que du plat, du plat, du plat. La mélancolie
au rez-de-chaussée, le rêve brisé sous les toits.
Aucun étage pour la félicité. Qu'est-ce qu'on
va faire de toi. Te mettre où. Par où commencer. Un
samedi sur deux chez Tata Jeannie. Chouette. Inscription dans un
club de basket. Horreur. Cours du soir, après l'école.
Les devoirs, lire et relire. S'appliquer. Se concentrer. L'esprit
se concentre. L'enfant doit apprendre à se concentrer. Il
a ces idées noires. Je sais bien, madame. Ne vous inquiétez
pas. Tout va bien se passer, il est entre de bonnes mains. Mais
qu'est-ce qu'on a fait, mais qu'est-ce qu'on a fait. Personne n'est
parfait. Culpabilité. Remords. Somnifères. Gueule
de bois. Accalmie. Remords, re-somnifères. L'enfant grandit.
Ses yeux sont devenus noirs. Il fait exprès de chier à
côté des toilettes. Expertise psychologique. On ne
va quand même pas. Des blouses blanches, des examens. La mère.
Le père. Les parents, l'hôpital, on n'a pas fait un
mongol. Ça ne sert à rien de s'inquiéter. Dis-moi,
qu'est-ce que tu vois sur cette image ? L'enfant ferme sa bouche
aux usages de la médecine. Sois raisonnable, je t'en prie.
On n'est pas là pour
On est là pour quoi au
fait ? L'enfant chie par terre, et alors ? L'enfant ne voit pas
en quoi ça les dérange. S'il chie par terre, c'est
qu'il a ses raisons. On est là pour ça. Pour découvrir
ces raisons. Incroyable. Devins en blouse blanche, cravate, café-crème,
ordonnance, éther, sabots d'équarrisseur. Mais quand
même. Il est mieux là qu'à la maison. C'est
grave. Ces visages inconnus. Ces bruits de couloir, ces murs lisses
d'un blanc délavé virant au beige. Au moins ici on
peut s'amuser, il y a même un parc à proximité
où palabrent des bouquets d'oiseaux. C'est quoi un épervier
? Pas à dire, c'est un enfant éveillé. Il dort
bien les nuits, ses cahiers sont soignés. Mais. Quelle est
la faille ? Il ne semble jamais reposé. Son esprit travaille
à une petite usine d'angoisses à la chaîne.
J'ai remarqué une chose mais je voudrais d'abord vous demander
: avez-vous des miroirs chez vous, madame ? Oui, comme tout le monde.
C'est quoi encore cette histoire de miroirs ? C'est vous qui peignez
l'enfant ? Oui. Le peignez-vous devant un miroir ? Non. Il ne veut
pas. Je le peigne dans la cuisine et quand ça fait des catons
je prends la brosse et je tire ses cheveux à l'arrière.
Je vous explique, dit le médecin : je lui ai demandé
de se mettre devant un miroir et je lui ai demandé ensuite
de me dire ce qu'il voyait. La mère dit : il ne voyait rien,
n'est-ce pas ? C'est exact, répond le médecin. L'enfant
ne voyait rien. L'enfant ne voulait rien voir. Vous saviez ? Oui,
répond la mère. Il n'aime pas ça. Je l'ai compris.
Je suis quand même sa mère. Le jour où nous
l'avons emmené faire un tour à la fête foraine,
j'ai compris. Il y avait ces rires et ces couples heureux promenant
leurs enfants. Je vous ai déjà dit qu'il ne veut pas
qu'on lui tienne la main ? On s'est assis sur une table pour pique-niquer
et je tenais absolument à faire la galerie des glaces. Comme
ça. Juste pour s'amuser. On entre et on se perd dans ce labyrinthe
de miroirs en évitant de s'y cogner. Ce qui est drôle,
c'est qu'on s'y cogne toujours un peu. Mon fils a eu une drôle
de manière de s'y cogner. Il a changé la règle
du jeu. Le sang coulait de son front, on aurait cru qu'il avait
été battu. Il n'a même pas pleuré. C'est
lui qui cognait sa tête contre la glace à mi-parcours
du chemin et moi qui était juste devant lui et qui ne pouvait
rien faire parce que ça paraissait tellement irréel.
Irréel. Excessif. Suicidaire. Des choses comme ça
qu'on ne pense pas quand on parle d'un enfant. Il voulait absolument
rentrer à la maison. Enfin non. Ce qu'il voulait surtout,
c'était partir. Déserter la maison. Il trépignait.
Ses petits pieds faisaient plein de poussière autour de lui.
Je lui ai dit calme-toi calme-toi mais ça ne le calmait pas.
Je lui ai dit on va rentrer et lui m'a répondu : non, je
veux partir. Et je n'ai pas compris. Je n'ai pas compris qu'il ne
tenait plus en place, que la maison était pour lui une prison
quotidienne, quatre murs d'une insupportable longévité.
A son âge. Il n'y a pas d'âge, madame. Ce n'est pas
ça. Il y a des problèmes et nous sommes tenus de les
résoudre, c'est tout. Nous allons commencer quelque chose.
Vous allez le guérir ? Madame, votre enfant n'est pas malade.
Nous allons simplement mettre en route une thérapie. Nous
y tenir. Et nous allons comprendre
Quatre.
Je suis heureux de retrouver ces montagnes. Ciel bleu magnifique,
fidèle. Le voyage du retour m'a paru une éternité.
J'ai mal à la tête. La tête me tourne. Je n'ai
rien bu depuis hier, rien mangé non plus. On m'a volé
mes papiers. Tout a disparu. Carte Bleue, cela va de soi. Madrid.
Des voleurs. Des habitants heureux, des touristes mais aussi des
voleurs. Je l'avais lu quelque part. Méfiez-vous dans les
métros. Des mains expertes. Je raconte tout ça à
Nadine. Nous sommes fous de nous revoir. Je lui ai fait la surprise.
Je l'ai attendue à la sortie de la bibliothèque. Je
n'étais pas sûr de la date de mon retour. Je suis là.
C'est comme un rêve. Tu aurais dû prévenir. Je
pensais que tu ne reviendrais pas. Moi aussi, ai-je pensé,
j'ai eu peur de ne pas revenir. Tu veux qu'on en parle ? Non, je
réponds. C'est loin, maintenant, Madrid. Tu fais des mystères.
Pas de question, pas de mystère, Nadine. Règle d'or
pour ceux qui s'aiment et tu m'aimes, n'est-ce pas ? Tu es fou.
Et tes papiers ? Disparus. Dans la poche d'un parfait inconnu. Ivre
sans doute de son butin inespéré. De ça non
plus n'en parlons pas. Des broutilles. Parlons de ce qui nous concerne,
maintenant. Chaque chose au présent. Je vais te dire : j'ai
très faim. Une faim de loup. Il me reste de la salade de
lentilles. Eh bien, allons-y pour la salade de lentilles. Et les
tapas ? Quoi, les tapas ? Elles sont comment en Espagne ? Copieuses.
Nadine et moi sourions. Et les Madrilènes sont des voleurs,
si j'ai bien compris. Oui. Des voleurs, des gens qui parlent fort,
à la mécanique bien huilée. Tu veux dire ?
Oui, ils sont très attachants. Ils ont la vie qui bat très
fort et circule partout dans leur corps. Ce n'est pas qu'un cliché.
Et moi, je suis quoi pour toi. Toi ? Hum, voyons voir. Tu es une
petite Française moyenne qui travaille dans une bibliothèque
moyenne et qui, miracle des agences matrimoniales, vient de rencontrer
son super héros tout droit sorti de sa caverne avec ses super
pouvoirs. Le rire de Nadine. Tu m'as manqué. Moi aussi tu
m'as manqué. Qu'as-tu fait pendant ces deux semaines ? Oh.
Couvert des livres, passé des commandes, bêché,
planté une allée d'hortensias. Et puis
Regarde
par là. Tu vois ? Surprise ! Il s'appelle Tertone. Sa mère
en a fait quatre comme lui. Quand madame Simonnot m'a dit que son
mari allait se débarrasser des chatons, ça m'a fait
mal au cur. Alors voilà. Pourquoi l'appelles-tu Tertone
? C'est tout bête : il est collant comme un chat - chatterton.
Je vois
Spirituel. N'est-ce pas ? J'embrasse Nadine, je lui
caresse les cheveux. Je passe ma main sur sa nuque et mes lèvres
déposent un tendre baiser dans le pli de son cou. Je reconnais
son parfum, il ne m'a jamais quitté. Demain, je lui promets
d'être levé aux aurores, nous ferons le tour de la
montagne, il reste un peu de neige au sommet. Comment trouves-tu
ma salade de lentilles ? me coupe Nadine. Très bonne. Tiens,
au fait, regarde dans mon sac. J'ai ramené une spécialité
du sud. C'est quoi ? Eh bien, vas-y, regarde. Nadine fouille dans
le sac et sort de son papier d'aluminium la galette dorée
croustillante. C'est du sucré ? Dans le mille. Et ça
se trempe joyeusement dans une tasse de café. Quel festin.
Et la prochaine fois, place au salé, je te ramènerai
un morceau de jambon cru, tu m'en diras des nouvelles
Parce
que tu comptes repartir ? me demande Nadine. Elle me regarde fixement
dans les yeux. Ses yeux me font l'effet d'une bourrade dans les
côtes. Elle réclame une explication, c'est son droit
le plus strict. Je crains, oui, que Madrid m'appelle de nouveau.
C'est l'affaire de deux ou trois séances. Des séances
? Des séances de quoi ? Je souris, un sourire calme en réponse
à sa perplexité. Ma Nadine. Ça fait beaucoup
de questions tout ça. Nous pourrions passer notre temps à
nous faire des mystères. A élaborer d'infinies combinaisons
de questions qui nous rendraient étrangers l'un à
l'autre. Je ne te demande rien. Ne me demande rien en retour. Tiens,
je pourrais te demander : pourquoi as-tu adopté ce chat ?
Pourquoi ne supportes-tu pas la ville ? Pourquoi vivre dans la maison
de tes parents ? Pourquoi te protèges-tu dans ces robes amples
et ces pulls cachant jusqu'à tes genoux ? Les questions n'en
finiraient pas. Un jour je te dirai tout. Peut-être ce jour
n'est pas si éloigné. Ça n'a pas vraiment d'importance.
Je t'aime, Nadine. C'est la seule chose qui compte. La seule réponse
à toutes nos questions. Courons droit au but. Droit au cur.
Tu sais que j'ai peur de te perdre, Nadine. Je n'avais jamais ressenti
ça avant. Je vivais comme un égoïste, comme un
fauve qui mord, croyant être agressé. Mais j'étais
mon propre agresseur. Je comprends peu à peu. Je pense à
ces alpinistes que les hauteurs galvanisent mais à qui l'oxygène
manque soudain. Ils ont des trous de mémoire, des pertes
de connaissance. Au repos leur cur bat encore trop vite. Ils
sont allés si haut. A bout de force. Ils doivent se reconstituer.
Descendre d'un cran. Aspirer l'air. S'asseoir. Croquer dans un carré
de chocolat. Ils ont trop compté sur eux-mêmes. Qu'est-ce
que tu racontes ? Oh, excuse-moi, Nadine. L'air vient aussi parfois
à me manquer. Mais, rassure-toi, je vais bien. Je te regarde
et je me sens en vie. Je me sens vivant. J'aime ce village, j'aime
savoir que tu l'habites depuis toujours.
Allons dans la chambre, Nadine. Tirons les rideaux. J'ai envie de
faire l'amour avec toi
Cinq.
Je suis installé dans son salon. C'est une rencontre de particulier
à particulier. Au mur sont accrochés des tableaux
qui montrent des enfants tristes. Je rencontre le regard de l'un
d'entre eux. Il m'est familier. Vous avez fait tout ce chemin pour
me voir ? me demande le vieil homme. Il y a un peu de fatigue dans
sa voix. Oui. Je réponds d'un bout des lèvres timide,
je pèse mes réponses. Mettez-vous à l'aise,
poursuit-il. Je vais nous servir quelque chose à boire. Café
? Oui, s'il vous plaît. Avez-vous trouvé à vous
loger facilement ? Je suis dans l'hôtel en face de la gare.
Ma chambre est propre et l'accueil comme il faut. Vous n'êtes
jamais venu à Madrid ? Non. Je voyage peu, à vrai
dire. Je n'aime pas l'avion, je n'aime pas les foules de touristes,
je m'ennuie vite. J'étais comme vous avant, me dit-il. Avant
de venir m'installer ici. C'est Madrid qui m'a choisi. Je n'aimais
plus la France. Je m'ennuyais aussi
Qui vous a parlé
de moi ? J'ai lu votre article dans la presse. Je vois. Je vous
ai donc intrigué ? Oui, on peut dire ça. Vous savez
aussi que je ne fais pas de miracle. Oui, j'ai cru comprendre. Mais
je veux quand même essayer. Vous êtes marié ?
Non. Je suis amoureux. Depuis longtemps. Depuis toujours. Mais je
ne le savais pas. Qu'est-ce que vous ne saviez pas ? Que je pouvais
être amoureux. Vous en doutiez ? Oui. Pourquoi ? Vous n'avez
rien remarqué ? Non. Mais si. Vous avez remarqué tout
de suite en m'ouvrant la porte de l'entrée. Vos yeux se sont
baissés. Vos yeux ont dit ce que je sais déjà.
De quoi parlez-vous ? Ma tête. Je veux parler de ma tête.
Eh bien quoi ? Dites-moi un peu. Ma tête, ça ne va
pas. Dehors comme dedans. Tout est embrouillé. Qu'est-ce
qui ne va pas avec cette tête ? Précisez. Ce n'est
pas la mienne. Pas celle que j'avais imaginée. Elle s'est
greffée à mes dépens, je ne l'ai pas choisie,
elle m'en veut, elle me le fait payer. Vous voulez dire que la greffe
n'a pas pris ? C'est ça. Et je me suis laissé prendre.
Ça remonte à quand tout ça ? Oh, il y a très
longtemps. Je ne me souviens plus très bien. Je suis venu
ici pour m'éclaircir la tête. Quels reproches lui faites-vous
? Ma tête ne me laisse pas un moment de répit. Je voudrais
me la sortir de la tête. Laquelle ? Je ne sais pas. Vous voyez,
elle m'embrouille. Qui êtes-vous ? Quoi ? Je vous demande
: qui êtes-vous ? Savez-vous qui vous êtes ? Non. Je
ne sais pas. Si je ferme les yeux, je vais peut-être pouvoir
vous le dire. Alors, allez-y, fermez les yeux et dites-moi qui vous
êtes. Je suis
Je suis
C'est difficile. Je suis
quelqu'un de
Je suis un chien errant. C'est la première
image qui me vient. Je peux continuer comme ça. Je suis une
feuille de journal volant au vent. Une bouteille vide. Un manège
détraqué. Un contre-sens. Ma tête est un champ
de mines, le moindre faux pas, la moindre contrariété
et j'implose. A la longue, je suis las de mes chirurgies préventives
infligées à cette foutue boîte crânienne.
Las de toutes ces questions qui, d'une manière ou d'une autre,
enclenchent ce lent processus d'implosion. Par exemple ? Soyez concret.
Par exemple
Je n'arrête pas de m'interroger ces derniers
temps : ai-je bien fait de rencontrer Nadine, ne suis-je pas en
train de m'égarer, suis-je à ma place ? Qui est Nadine
? La femme que j'aime. Et donc ? Je ne sais pas si j'ai le droit
de l'aimer, vous comprenez ? Vous attendez de moi une permission
? Ne plaisantez pas, s'il vous plaît. Mais vous l'aimez ?
Ah oui, je l'aime. Je l'aime, je l'aime, je l'aime, je pourrais
vous le répéter toute la nuit. Vous pourriez, oui,
mais j'ai le sommeil lourd
Encore un peu de café ?
Oui, je veux bien
Je ne sais pas si je suis à la hauteur,
je ne sais pas si elle pourra toujours m'aimer. Qu'est-ce qui pourrait
l'en empêcher ? Mais ce qui flotte dans ma tête. Cette
vase. Cette eau impure. Des souvenirs qui grouillent et qui remontent
à la surface, déglutis comme un rejet d'acide. Et
qui un jour viendront inonder l'amour que je porte à Nadine.
Je le crains fort
Je vois, me répond le vieil homme
en faisant glisser ses doigts sur son pantalon de velours comme
pour se défaire de la moiteur de sa main. Si je vous suis
bien, poursuit-il, il faudrait donc tout endiguer ? En quelque sorte,
oui. Et ne garder que ce qui anime la joie. Oui. La joie de vivre,
la joie d'aimer. Je vois. La légèreté. Percer
les poches pleines de cailloux de cette veste lourde qui vous habille
et prendre votre envol. C'est ça. C'est exactement ça.
Les pieds sur terre mais le cur dans les nuages. Flotter.
S'écouler dans un ciel bleu laiteux. Disperser ce qui tache
et se féliciter de cette dispersion. C'est d'une vie entière
dont j'ai besoin si je veux réussir. A quoi bon continuer
sinon
Vous comprenez, bien sûr. Oui, je crois comprendre.
J'espère seulement que vous vous êtes adressé
à la bonne personne. Je l'espère aussi
Alors
? Alors c'est simple. Et c'est très compliqué dans
le même temps. Je vous explique. Nous allons faire le tri.
Puisque c'est de cela dont il s'agit. Passer au tamis. Peaufiner.
N'ayons pas peur d'être ambitieux. Nous jetterons à
la corbeille toutes ces taches d'encre qui polluent l'écriture
de votre vie. Nous allons vous rendre lisible. Nous allons essayer
du moins. Il faudra peut-être recommencer. Revenir me voir.
On ne change pas en une seule nuit un marécage de mots et
de souvenirs en une fontaine clairvoyante. Je ne suis pas magicien.
Personne n'est limpide. Je suis un humble tamiseur. Oui, je comprends.
Prenez ce papier et ce stylo. Enoncez ce que vous avez sur le cur.
Ce qui vous passe par la tête. Puis écrivez-le. N'ayez
pas peur des ratures. Allez-y. Je vous écoute
-
Ma tête est un entrepôt de mannequins inertes.
- Ecrivez, allez-y. Très bien. Continuez maintenant.
- Si je marche, c'est avec des béquilles. Je suis invalide.
Je trouve ça injuste.
- Quoi ?
- La tête des autres. La mienne.
- On est d'accord. Continuez à écrire
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