LES BLÉS
Le poids des deux genoux sur ma poitrine. L'étouffement
long. Long, long, long. Je n'ai pas le temps de m'encombrer l'esprit
et les phrases, l'expression crue, de tournures correctes ou corrigées,
non. Long, long, long. C'est peut-être ça qu'on appelle
la crise des trente ans, peut-être ça, peut-être
pas. J'ai un trou dans l'âme. Une case vide. Une béance.
Une vacance intime, plus large qu'un désert. Mon cur
a pourri sur place. Si je me fie à mes sens, je sais que
je me trompe, que j'existe toujours, que la mort n'est pas, ne se
sait pas, seuls les autres sauront que je suis morte, pas moi. Mon
corps, là, bras, peau, main, ventre, ce que je touche, l'excitation
du soir, l'été. Mon esprit est incapable de faire
la part des choses, il rage, il boue, il sourd en moi dans la douleur,
dans une incommensurable douleur, vierge, neuve, idéale,
idéale pour m'enfermer en moi-même, faire du mal aux
autres parce que moi-même j'ai mal. Le malheur de ne plus
vraiment se savoir. Tourner en rond. Dire tout et son contraire
et la petite voix au fond qui insiste, insiste. Pas les moyens d'honorer
les créances. C'est ça. La douleur. Boire et fumer,
le corps encore en jeu, caresser, vivre, avancer malgré tout,
se perdre. Merde. Incapable de vivre comme les autres et d'ailleurs
pourquoi le faudrait-il après tout. Des trucs à régler.
L'addition est parfois lourde. Je règle mes comptes avec
toi. Des trucs qui ne passent pas. C'est ça, des trucs qui
ne passent pas.
Je t'imagine au bord d'une piscine ou sur le sable. Je sais exactement
la forme de tes hanches et le goût de ta peau, évidemment.
Je sais et me souviens de chaque mètre carré de peau.
Tu avais, tu as, car tu n'es pas morte si notre amour est mort,
la blondeur des blés : cette phrase est si stupide, le creux
qu'elle provoque en moi, le vide absolu de cette phrase qui surgit
en moi. Nue. Une phrase si bête. Je pense à tous les
livres lus, toutes les dates, cette obsession que je porte depuis
l'enfance, les dates, les chairs touchées. Pas assez nombreux,
pas encore assez nombreuses. Ces obsessions des chiffres, retenus,
oubliés, pas les dates mais les plaques d'immatriculation.
L'obsession unanime des mots surtout, à la saveur ambrée,
au goût âpre, ce que j'attends des mots sur ma langue,
dans ma gorge, dans mon ventre. Je suis le roi d'un pays sans soleil.
Mon cur est mort. Ma poitrine est vide. Certains avancent,
d'autres reculent mais les blés d'or, mais les blés
durent, mais le jaune des champs rejoint le ciel. Toujours là.
Du colza, il paraît. Et les blés parsemés des
taches rouge coquelicot. A la boutonnière, celle de mes seins.
Moi, c'est toi que je vois, toi répétée indéfiniment,
jusqu'au vertige. L'âme en est pleine à déborder,
par-dessus tout. Alors je te raconte une histoire, tu veux bien
? Je te borde et te raconte une histoire. Je fais le cerbère
de ton enfance. Je calfeutre ta porte. J'empêche qu'on entre.
J'empêche qu'on te touche, ton enfance, qu'on y touche. Et
puis te voir grimper la colline en la tenant par la main comme jamais
tu n'as pris la mienne et ça me tue, une boule dans la gorge,
ça me tue. Je devrais tourner la tête mais non, idiote,
je regarde.

Alors qu'est-ce que je fais maintenant ? Qu'est-ce que je dois
faire ? Peut-être prendre sous mon bras le chagrin que nous
fûmes et partir. Partir mais pour où puisqu'il faudrait
des terres neuves, de grands espaces vierges, des nuits en friche
et des frontières non-franchies, tout cela pour que mon cur
s'habitue au puits sans fond de ton absence. C'est vrai, ce que
je te dis là, c'est vrai. Je retournerai pourtant sans aucun
doute dans la cathédrale fraîche et gothique et je
te chercherai dans chaque prière à Dieu, dans chaque
mélopée pénitente, dans chaque phrase d'absolution.
Dans chaque confessionnal.
Nom de Dieu mon amour
Mais pour qui te prends-tu
Fichée en moi comme une écharde
Je n'aurai pas assez de jours
Pour que le silence te tue
C'est dans ma chair que tu t'attardes
Maladie honteuse purgatoire
Pourquoi t'ai-je rencontrée
Je tourne dans mon âme mes remords
A se mordre les poings et sans histoire
Porter la douleur de l'amour passé
Mais tu t'attardes dans mon corps
Je laisserai mes dents dans la chair fraîche de l'enfant
hautain et tout sera troublé. Je bâtirai des mondes
et des royaumes vides. Je n'ai plus la capacité d'être.
Atome, petit atome, grain de blé. Pas de nouveau cycle et
la révolution n'a pas lieu, non, jamais. De nouveau l'or
cruel brillera et la douceur brune. J'ai bien assez de mes entailles.
De mes failles. Celles que tu as aimées, celles que tu m'as
faites, celles que je cultive. La mise en avant de ce moi qui me
gêne et que je voudrais voir disparaître derrière
ta présence, cette chose absolument impossible, improbable,
TA présence, oui, c'est la littérature, elle est ce
reste effrayant de représentation d'une réalité
à jamais perdue et que l'on voudrait revivre, même
illusoirement. La littérature m'aide à vivre dans
une perpétuelle nostalgie de ce qui fut et dont je n'obtiens
pas le deuil, je ne le fais pas, je ne porte du noir que pour m'en
convaincre mais c'est faux, ce noir est celui d'une nuit qui ne
finira jamais, la nuit de mes regrets. Littéraire.
Qu'est-ce qu'on croit ? A quoi je crois ? En quoi. Une vierge,
un fils. Grimper des collines pour rejoindre Dieu, des monts sans
fin, ma faim, tout est lié à ça, le corps,
la chair, la souffrance. Il y a des ufs dans mon esprit, des
ufs partout, cette forme parfaite, cette obsession. La sodomie,
comme si ce n'était que pour une certaine communauté,
mensonge, tout le monde aime ça, hommes, femmes, tous et
toutes, bien sûr, ce doigt-là, ces doigts, bien sûr,
et l'uf ensuite en esprit, rond comme est rond le crâne,
le cerveau et l'âme pleins d'ufs. Commun. Sous la flaque
de sang, la langue lèche une plaie imaginaire, béante
comme au premier jour de l'origine du monde, tableau propice à
l'oubli pourtant, ce tableau qui te fit lever les yeux vers moi,
et qui n'est pas loin si tu veux prendre la peine de te laver le
cur et de regarder, et le sable ici recouvre de sa fine poussière
mêlée de sel brun mon rêve étrange (et
familier). Regarde. Tout cela n'est que l'histoire mille fois répétée
et retenue d'une disparition. Tourne tes yeux. Je te vois gravir
sans moi des collines où nous fûmes ensemble, étroitement
liées. Un souvenir pour toi :
Je suis comme ce chiot
Derrière la vitre sale d'une animalerie
Promise à l'abattoir
Bien sûr que c'est idiot
Mais depuis que tu es partie
Il me reste des miettes d'histoire
Des images creuses aux sentiments noueux
Nouées autour de tes hanches
Mes jambes avaient d'autres dimanches
Au temps des jours heureux
L'amour, chérie, l'amour
Tout cela a-t-il un sens
Tu m'effaces délibérément
Pour une liberté d'un jour
Je meurs dans l'indifférence
Du monde et du sang.

Je descends du train. La gare bruisse comme une cellule malade
et reproduite à l'infini. J'ai rêvé chaque nuit
d'un retour en arrière, de notre présence commune
sur ce quai rendu désert par nos incroyables retrouvailles
mais non c'est absurde et le souffle me manque quand je parle de
toi et que j'explore mon corps déficient, mon corps pantelant
d'un désir informel et qui veut taire son nom et pourtant
je le sais là et tu le sais et je prendrai plaisir à
piétiner mon âme pour que tu n'en saches rien. Paris
est étrange. Tu n'y es pas. Voilà c'est dit et ça
reste en moi comme un poids, lourd, lourd, pèse des deux
genoux sur ma poitrine, ô vague, ô sur délétère,
qui ne m'a pas emmenée, pas pris la main, pas conduite, d'un
enfer certain aux célestes inconnus. Éconduite parce
que trop vive. Éconduite, pourquoi ? J'ai échoué,
perdu, le paquet est posé et le quai se vide et je reste
seule. Je ne conduis pas assez vite.
Mon cerveau marche bien. Mon cur aussi fonctionne. J'ai la
tête de celle qui réfléchit, les yeux profonds,
l'air simple et doux. Et là, il n'y a pourtant rien à
faire. Deux fois perdue, maintenant, deux fois et le deuil renouvelé.
Porté sur le visage comme une marque d'amour honteuse puisqu'il
m'a fuie. Descendrai-je alors un jour, un seul jour, une seule fois,
de ce train ? Vais-je descendre ? Faut-il vraiment attendre d'atteindre,
t'atteindre, t'étreindre, un but aujourd'hui rendu fictif
et absurde puisque je ne sais même plus dans quel sens aller
? Où es-tu ? La neige, la neige, qu'elle recouvre enfin mon
corps et que ce corps m'échappe, pourrisse, que mon âme
échappe à la prison de mon corps, au vide de mon corps,
au silence de mon corps, que la guerre enfin reprenne ses droits
sur ma vie. Cette neige que tu aimes tant.
J'en reviens, comme une bête affamée, je reviens de
là, de ce bout de moi. Je pose mon cur à côté
de moi : piétine-le. Qu'est-ce que tu attends ? Piétine.
Je ne suis plus rien. Je n'irai pas danser, ni boire, ni fumer.
Je n'irai pas dans ces lieux sans amour quand toi seule me tiens
lieu d'amour. Quand toi seule me combles et m'inondes. Toi seule,
ma dansante, ma buvante, ma fumante fée. La guerre est une
écharde en moi que tu ne peux plus enlever, une guerre qui
nécessite ma complète attention car tout se détériore
si je n'y prends garde. Je m'effrite. Sortir du schéma habituel,
consensuel. Et se livrer à la brillante sagesse des mots.
Bien sûr que tu as la blondeur des blés et que j'ai
douté, longtemps, toujours, de cette blondeur. C'est une
chanson ? Peut-être. Mes souvenirs manquent à l'appel.
A quelle incroyable catastrophe assistons-nous sans y croire et
nous ne prenons pas non plus part au festin, non, comme si le temps
s'était arrêté et je ne te regarde même
pas partir et disparaître, peut-être pour toujours,
au coin d'une rue que toi et moi avons mille fois traversée
ensemble. Nous nous perdons, nous nous perdons, labyrinthe d'une
liberté illusoire et pourtant sans prix, le prix sacrificiel,
rituel, organe sorti de la poitrine pour que l'on puisse mieux marcher
dedans et toujours, toujours je t'aime. C'est une évidence.
J'aime la vie que nous avons eue, des moments incroyables et ce
que je sais de toi, tout ce que je sais, des choses que tu ne sais
pas toi-même, que tu n'imagines pas. Les autres n'y comprennent
rien qui parlent de moi, de toi, de nous. Nous deux seulement savons.
Je continue sans toi. C'est difficile mais peut-être es-tu
plus heureuse. Es-tu plus heureuse ? Es-tu ? SOIS, mon Dieu, sois
comme je ne suis plus. Personne. En retard sur tout. Je te le souhaite
tellement.
Pas de sonnets à Orphée
Car le ciel brûle
Et l'enfer pour moi c'est ici
Tu n'es ni Frankie, ni l'Aimée
Ni même le vent qui hurle
Au-delà de la nuit
Tu n'es pas Clarisse, pas Christine
Tu n'es rien que toi-même
Celle que tu n'affrontes pas
Tu ne sais de l'amour que la mine
Le jeûne et non le carême
Que les restes d'un divin repas
J'ai cru au règne de mille ans
D'une tremblante souveraine
Sans âge
Mais je me heurte à ton néant
A ton impossible cène
A mon outrage
Je n'ai de l'adieu que le mot
Celui-là qui coupe ma bouche
A prononcer une seule fois
Le temps qui passe est un sot
Un sycophante qui m'accouche
Et m'éloigne aussi bien de toi.
Quelle est cette longue lettre que je t'écris ? A quoi bon
? D'autres comme nous ont su ce déchirement profond de deux
chairs qui se quittent, de la vie qui tranche et sépare celles
qui s'aimaient. Aimer. J'en ai fait mille fois et jamais en fait
le tour, non, jamais, l'amour recommencé, perdu, violent,
futile, fut-il celui-là, était-ce celui-là,
l'amour ? Je sais depuis ce jour et depuis quelques mois que ton
amour est mort. Je le savais avant toi mais je fermais les yeux
et voulais appuyer mes deux poings sur tes paupières pour
que tu ne saches pas. Je rêve de toi et tes lèvres
sont aux miennes et ta langue en moi cherche le cur profond
de notre amour mort. Petit enfant au beau linceul, su jeune, si
petit, quel est exactement la taille de son cercueil, sais-tu, quelle
taille pour notre enfant, quelle chambre mortuaire où reposer
notre infinie souffrance et quelles photos garderons-nous de tout
cela, de tout ce qui fut ? La séparation se nourrit du romanesque
du monde, et je lâche d'énormes paquets de phrases
qui n'ont pas de sens. La séparation tranche dans la chair
et m'abîme. Je rêve de nouveau de désordre et
de douceur, de corps roulés aux draps d'un lit de fièvre,
délicieuse chose. La séparation est une épreuve
d'abandon. Tu n'as jamais été aussi présente
que depuis que tu m'as quittée. Cette phrase est un pieu
mensonge. Tu fus si présente.
Le drame au cur une dent brisée
Sur les os des amours mortes
Claquée claquée
Tu m'as mise à la porte
De ton ego démesuré
Tu as gelé mes rêves
Tué en moi la nuit jolie
Cadavre debout la sève
S'en est bien enfuie
J'en crève
Où allons-nous ma faille
Ma fente au bout du compte
Il n'y aura pas de retrouvailles
Les marées me démontent
Et la mort sera de taille
Plus de tango ni de délires
Plus de violence et d'aube vierge
Seulement l'impression de pourrir
Tu iras décorer d'un cierge
Le vide absolu sans sourire
La mort mon amour la mort
Te prendra et prendra ma main
Nous ne serons pas encore
Cet être doux et sain
Qu'on a rêvé trop fort
Pas de victoire chérie
Tu es partie.
Je suis privée de toi, par toi, et ma dignité, privée
de ton corps et de ta voix, de ton passé et de notre avenir,
et je n'ai plus besoin de toi mais j'ai le désir de toi,
fait obsédant, frustrée et privée et abandonnée
et tu me prends, tu me prives de toi, tu crées la discontinuité,
tu fais l'intermittence, et l'absence dure, et la solitude dure,
et je m'y fais. Pourquoi es-tu prise au piège de la répétition
? J'ai toujours désir de toi et lécher, je sais que
tu aimes, caresser, me tourner dans tes bras, rouler, rouler à
toi. Tes cils ont un goût de sel et d'été, un
goût de neige de décembre qui n'appartient qu'à
nous. Un taxi s'éloigne. Ta bouche a le goût des framboises,
c'est vrai. Un métro revient. Nous errons toujours ensemble.
Un jour tu viendras geindre contre ma bouche que tu m'aimais et
que tu n'en as rien su, pas suffisamment tôt, trop tard et
le temps nous échappe et nous prive de joies communes et
vaines comme est vaine et commune la vie qui nous porte. Quel pauvre
espoir, quelle méchante phrase ! Quelqu'un sait-il pourquoi
il vit ? Il y aura d'autres visage, d'autres chairs, fraîches
sans doute, à mordre jusqu'au sang en se faisant croire que
la vie est là, mais non, non, tu le sais bien, la vie nous
échappe, la vie ne dure pas, c'est la seule fois, crois-moi
sur parole, sur ma foi et ces mots qui ne savent que mentir, que
nous trahir, l'unique moment où l'on peut dire ces mots assassins,
misérables et sordides : c'est fini. Un jour, une seule fois,
oui, une seule fois, c'est fini. Quand je serai morte, quand tu
seras morte, alors notre amour sera fini, défini, circonscrit,
clos. En attendant, passons le temps, passons le temps et regardons
les cheveux se poudrer, les ivresses corrompre, les neiges fondre
et chaque printemps se dire qu'il aurait pu voir encore nos corps
nus s'étreindre à l'éveil. Que faire du désir
? Que faire de lui quand on n'a plus droit à l'amour et devoir
à l'étreinte ?
Il y a tant de guerres, tant de douleurs, tant de combats, tant
de souffrances. Je tournerai encore longtemps en rond. A quoi bon
le cynisme ? Je ne veux pas de cette arme des malheureux. Non. Alors,
je suis manipulée, je supporte, je me lance dans la distorsion
du temps, car c'est insoutenable que tu sois absente à mon
corps et présente à mon âme, partie, tu m'as
quittée (c'est un pur mensonge de parler de commun accord
quand l'une aime et que l'autre n'aime plus), et j'éprouve
doucement ce qu'est l'angoisse, l'agony de l'abandon. Si au moins
tu étais seule, comme tu me disais vouloir être. J'aurais
voulu éloigner la mort de toi mais tu ne veux plus que je
veille sur toi et sur l'immanence des joies et des douleurs. L'amour,
ce quotidien absurde. Je suis dans l'asphyxie. C'est idiot, cette
angoisse. C'est le caractère non-définitif des violences
faites à mon perdurant amour qui me semble terrible. Je t'ai
perdue, que dire de plus, que faire de plus sinon écrire
à perte de sentiment ? Le ciel brûle. Orphée
se retourne. Cassandre se tait. Antigone meurt. Des héros
tragiques. Et nous ?
Pas de sonnets à Orphée
Car le ciel brûle
Et l'enfer pour moi c'est ici
Tu n'es ni Frankie, ni l'Aimée
Ni même le vent qui hurle
Au-delà de la nuit
Tu n'es pas Clarisse, pas Christine
Tu n'es rien que toi-même
Celle que tu n'affrontes pas
Tu ne sais de l'amour que la mine
La surface, le carême
Que les restes d'un divin repas
J'ai cru au règne de mille ans
D'une tremblante souveraine
Sans âge
Mais je me heurte à ton néant
A ton impossible cène
A mon outrage
Je n'ai de l'adieu que le mot
Celui-là qui coupe ma bouche
A prononcer une seule fois
Le temps qui passe est un sot
Un sycophante qui m'accouche
Et m'éloigne aussi bien de toi.
Pleurer sur le pas de ta porte, gémir, gémir. J'ai
tant gémi de toi, du plaisir de toi, une jouissance sans
limite, sodomite et vierge, bercée de tendres soins, de soupirs
crus. Gémir de ne t'avoir plus, de ne t'être plus,
de jamais plus tes seins à ma bouche, ton sexe à mes
lèvres, ton aine à mes cils. L'amour. Tout ce que
je ne ferai pas, dirai pas, vais oublier, oublie. Tout ce qui est
perdu. Tout ce que tu m'as pris. Qui peut enfin comprendre cela,
la douleur ? Qui peut la savoir ? Je suis si commune, commune. J'ai
lu tous les livres où ton prénom flottait. J'ai lu
tous les livres. La chair est triste, hélas... Qu'est-ce
qu'une histoire d'amour ? Des mots, des chansons, des lieux, des
visages, des figures, des nuits, des fous rires, l'électricité
de pyjamas de soie, des projets inavouables, des échanges
sans fin, des partages indicibles. Ô mon Dieu... que suis-je
sans toi ?
C'est fini.
Mon sang file vers toi, rivière sombre et nue, je saigne,
je saigne, que la maladie s'éloigne, que la maladie parte,
que tu partes enfin, enfin, et que je respire, qu'un nouvel air,
une nouvelle force, une nouvelle joie m'emplisse. J'irai demander
pardon à Dieu, à genoux dans la cathédrale
de Barcelone, à genoux devant mon amour. Dans d'autres bras,
sur d'autres lèvres, à d'autres corps. Je n'ai même
pas droit à la jalousie. " C'est un sentiment que j'ignore
car je suis humble ", dit l'amoureuse. Tu me l'infliges et
tu m'en prives tout à la fois. Innombrables sont pour moi
les mots de ta bouche qui m'ignorent (et ce que tu ne dis pas).
Mes mains loin de toi. Le vivant nous échappe quand on ne
veut pas le retenir. Est-ce bien une lettre d'adieu ? En deuil de
quelques années.
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