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LE CRI DE LÉO

"Une fois qu'on est en route, on oublie toute envie de savoir, on ne connaît ni adieu ni regret, on ne se soucie ni du point de départ ni de la destination."
Annemarie Schwarzenbach, Où est la terre des promesses ?

J'ai marché dans les rues cette nuit-là et au retour j'ai fait mon sac. Cela fait un moment déjà que je ne mange plus beaucoup, je dors de moins en moins. Je passe mon temps à vivre en fermant les yeux, la lueur ici me dégoûte. Ce n'est pas ce qu'elle montre qui me dégoûte, ce n'est qu'une lueur et ça ne me suffit pas, c'est trop sombre.

Cette blessure est une gêne qui empêche de tourner la tête du bon côté, une cicatrice sur la jointure des doigts qui s'ouvre dès qu'on sert le poing de colère, une file d'attente pour solde de tout compte, un accident de la route. Cette blessure c'est traverser sans regarder. Il faudrait attendre que ça passe. Passer doucement la main sur la tempe. Laisser reposer. Là, je regarde attentivement de chaque côté et je décide de traverser. Il n'y a pas d'explication à cette blessure ou plutôt si, il y en a une qui regroupe tout : l'incapacité à prononcer les mots. Ce silence est un bout de langue étrangère qui nous lie pour le quotidien, pas pour l'essentiel. J'ai décidé de l'apprivoiser, en partant.

Léo s'est décidé pour cette ville après y avoir passé quelques jours lors d'un voyage d'affaires, un point sur la carte, pas plus. La gare est belle, fidèle à l'image qu'il en avait gardée. Les vitraux années 30 adoucissent la poussière des quais avec la lumière du petit matin. Assis à la terrasse du buffet de la gare, Léo savoure un café crème tandis que les files se pressent en longeant sa table. Leurs pas font vibrer la mousse contre la porcelaine, la fumée de sa première cigarette le fixe au milieu d'une zone de turbulences qu'il ignore. Il est à la frontière de leurs préoccupations et profite avant de basculer à son tour.

Quelques jours lui suffisent pour se réinstaller. Se réinstaller est matériel, trouver une chambre, puis faire les courses pour les vieux du dessous qui lui présentent le quartier, enfin faire partie des murs. Léo se fait facilement une place dans la ville parce qu'il sait ne pas rester. Il s'attache au vieil Ahmed qui lui raconte sa guerre d'Algérie au café du coin, à la vendeuse de journaux qui cherche à retracer sa vie, à celles et ceux qui le prennent par la main. Léo reprend sa vie là où il l'avait laissée, gommée de son quotidien.

Pour s'approprier la ville, il marche dans les rues. Dans la rue Michelet se concentrent les librairies, Léo y passe régulièrement comme on zappe sur le journal télévisé pour prendre des nouvelles du monde. Léo ne rentre que lorsqu'il a le temps et l'argent, le temps pour se laisser prendre par un titre ou une quatrième de couverture, l'argent pour emporter avec lui un peu de rêve. Il se contente la plupart de temps de rester sur le trottoir pour examiner le choix des libraires et observer celui des lecteurs. C'est ainsi qu'il a rencontré Claire, elle en avait marre d'être observée. Sur la place Condé se trouve un parc suffisamment grand pour échapper aux regards et se confier sur un banc. Un endroit idéal pour déguster l'éclair au chocolat de la pâtisserie Froissard, la meilleure de la ville, pour profiter des parfums de saison, d'un roman tout neuf et ne rien faire. La ville est cependant trop petite pour ne pas croiser un visage connu qui recherche la même tranquillité. Léo préfère alors saluer et continuer son chemin. Lorsqu'il marche, les pensées fusent dans sa tête, des images défilent les unes après les autres. Lorsqu'on lui parle, Léo paraît éveillé. Lorsqu'on le croise, son regard est pris ailleurs. On le montre du doigt en riant ou on l'interpelle. Il n'est jamais seul au monde.

Si tu vois où je vais, dis-moi. Si tu sens un chemin où la pente n'est pas qu'un mauvais souvenir mais un effort nécessaire pour trouver un repos accueillant, montre-le. S'arrêter un peu, profiter de la vue et repartir avec un cœur entraîné, c'est ce que je cherche. Sur la route il y a plein d'histoires à portée de main et j'en ai fait ma famille. Je ne suis pas le roi aveugle qui chante sa vie aux passants pour découvrir qui il est vraiment, Antigone n'est pas là pour mendier et me nourrir. Parfois il fait froid, il y a la faim. Je me sens comme une bête qui rôde autour de la maison.

Être en dehors revient à se mettre en danger parce que je m'expose aux regards. Dans les yeux il y a le mépris de la faute, la supériorité. Être en dessous est la seule position confortable que j'aie trouvée, je me fais oublier et j'essaie d'oublier. On croit mes jambes recroquevillées dans une caisse, mais en réalité je suis libre de prendre la route et de m'arrêter, libre de partir à nouveau et de tout laisser derrière moi.

 

TU NE DIS RIEN À CELÀ,
SEULEMENT QUELLES HISTOIRES SUR LA ROUTE ?

Il y a celles qui stagnent malgré tout. Qui disent qu'on ne part pas sans une carte dans son sac pour se repérer un peu, qui disent tout le bien de voir ton sourire se transformer en doute avec une simple phrase, qui rappellent les positions de ton corps recherchant le sommeil et la crispation de ma main chaque fois que je ferme la porte au matin, qui parlent des grimaces que l'on exécute pour faire rire les enfants et que les adultes interprètent comme la marque d'une douleur ou de la folie.

Il y a les histoires qui se rêvent dans un paysage. Celles qui voudraient qu'on se baigne dans le même coin d'océan en jouant avec l'écume à la commissure des lèvres, celles qui croient se reconnaître dans un nuage crevé quand je cours m'abriter en riant pendant que tu regardes en face la pluie mouiller ton visage et tes mains. Des broussailles inextricables écorchent les corps lorsque nous nous enfonçons trop profondément sur un mauvais sentier. Même si on m'avertit je choisis de continuer, ça fait partie de l'expérience, il faut passer par-là pour comprendre.

Il y a celles que l'on écrit au hasard des rencontres. Ces gens qui donnent un lit ou un corps sans calcul et qui ne demandent rien, qui voient la faute et la lavent, qui parlent d'eux parce qu'il y a matière ou parce qu'ils ont besoin que je prenne un bout de leur histoire pour leur enlever du poids. C'est un partage. Parfois les gens m'accueillent uniquement pour discuter en comptant sur leurs doigts les points communs avec leurs sentiments sur les choses, pour se surprendre de voir dans la même direction alors qu'ils se sentaient perdus, ma parole détachée les rassure. Parfois c'est un piège car ils attendent de moi ce que je ne peux leur donner. Ils tirent de moi un portrait qui les déçoit. Je ne leur en veux pas, ils croient tout savoir en un regard et j'aimerais croire comme eux. Alors il me faut repartir.

 

TU NE DIS TOUJOURS RIEN,
TU PENSES QUI TE RASSURE SUR LA ROUTE ?

Te reconnais-tu plutôt dans ceux qui partagent ou ceux qui jugent ? Tu n'as pas à te reconnaître, il n'y a ni jugement ni partage désormais. Ce qui me rassure c'est de penser à toi regarder la place vide. La place vide est notre espace de rencontre, là nous pensons à ce que nous avons fait et défait, sans regret ni rituel. Nous ne sommes pas de ceux qui pleurent leur incapacité à succomber. Nous avons atteint nos contraires, décimé nos repères, transformé nos esprits consciemment.

Léo a les deux pieds dans la ville désormais. Madame Perret sait lorsqu'il sort pour aller travailler, pour se balader ou pour voir Claire. Elle le lui a fait remarquer en riant lorsqu'il lui a ramené ses courses comme tous les lundis soirs. Lorsqu'il va faire ses livraisons, il part en courant car il est généralement en retard. Lorsqu'il marche, il sort d'un air nonchalant souvent avec un livre sous le bras. Lorsqu'il a rendez-vous avec Claire, il a ce regard concentré qui lui donne quelques années de plus.

Il y a Claire et les amis de Claire. Ils ont des jardins où l'on profite tard des soirées d'été, ils parlent de la société et de politique avec passion, de la fabuleuse pièce qui se joue en ville, de leur mère à qui ils ne parlent plus que par téléphone. Les amis de Claire ont de larges sourires et de beaux visages. Léo aime les regarder parler de tout et de rien, il s'applique à participer aux discussions en évitant soigneusement les questions trop intimes. Parfois une vérité sort entre deux verres de vin, comme un appât. Claire pose également des questions, elle s'intéresse à beaucoup de sujets, sa curiosité l'anime. Elle cherche à exposer son univers, ses relations, les lieux et les mots qui la touchent. Léo trie dans tout ça. Il emprunte parfois la voiture des Perret et passe chercher Claire à la sortie de son travail pour l'emmener se promener à l'extérieur de la ville dans un coin de campagne qu'il a repéré. La roche brisée, la motte du temple, l'arbre des maures. Il prend Claire par la main une heure ou deux sans dire un mot. C'est ce que Léo préfère. Ils s'enfoncent sur un chemin cerné par les branches des arbres, buttent sur les cailloux dans leurs chaussures de ville et finissent par se poser près d'un point d'eau. De temps en temps, la main libre de Léo s'ouvre et attrape un brin d'herbe haute qu'il fait tourner dans sa paume avant de la jeter dans un fossé. Claire a fini par se laisser immerger par la nature environnante. Au début elle cherchait à briser le silence en lui demandant son avis sur une fleur ou un point de vue, s'il ne voulait pas vivre à la campagne lui qui aimait tant s'allonger sur un coin d'herbe en attendant la nuit. Accepter le silence l'a rapprochée de Léo.

Il y a Léo et les amis de Léo. Ils se rencontrent dans la rue, à la recherche d'un briquet sur une banquette de café, commentent les journaux au comptoir de la gare. Ce sont des femmes et des hommes, avec ou sans enfants, célibataires peu importe ils se voient souvent seuls, ils ont leur vie mais savent de temps en temps être disponibles, sollicitent pas vraiment, se croisent par hasard à l'entrée d'un des rares cinémas de la ville. Ce sont les témoins de Léo, ils gravitent autour de lui et le font vivre, même pour un bref instant. Certains connaissent Claire de vue, ils se sont rencontrés une fois rue Michelet un samedi après-midi. Elle est charmante vraiment, un peu indiscrète par moment mais c'est Claire. Elle aime les gens et veut les aimer plus encore. C'est exactement ce que pense Franck, Léo a un jour frappé à sa porte pour lui livrer un paquet provenant de Hongrie. Franck a ouvert le colis pour vérifier le bon état des livres et d'une bouteille de vin rouge qu'on lui avait envoyés. Léo a remonté le Danube et lui a dit que c'était de l'Egri bikaver, ce sang de taureau très fruité, léger à première vue et qui tourne la tête dès qu'on ferme les yeux, si on le désire. Ils ont débouché la bouteille, ont parlé de la Pustza et des orages de montagnes, de leurs refuges d'enfants et des jumeaux d'Agota Kristov, de la guerre et de leurs propres envies de détruire. Leurs têtes tombaient en arrière, ils sont devenus amis.

Je marche en ayant à l'esprit ce que chaque étape m'a apporté et tout ce qui m'attend encore, ce sont des parfums, des regards et des paroles aimantes autant que des peurs et des insultes. Je laisse moi aussi mon lot de bonheur et de souffrance. J'ai semé la confiance et les sourires, la surprise et la complicité, la tromperie et le mensonge. Partir ce n'est pas faire comme si de rien n'était, c'est aussi faire face à ses responsabilités. Malheur à celui qui croit tout laisser derrière lui car il comprend trop tard que ses pensées sont ses seuls compagnes. Les paysages et les accents évoluent mais il se retrouve sans assistance. Quand je marche, mes yeux sont fixés sur les obstacles du sol mais mon esprit passe en revue tout ce qui me construit.

 

TU NE DIS JAMAIS RIEN,
TOI AUSSI TU DÉSIRES LA ROUTE.

Autour de moi il y a des murs que je longe sans voir âme qui vive pendant des jours. Ca sent la désolation, pourtant je ne m'effondre pas sur le sol pleurant ma sécurité perdue. Tu es capable de vivre comme un ascète sans tester tes sentiments et éprouver les plaisirs de ton corps, je peux m'entourer d'un monde et ne regretter personne. Je ne comprends pas la dépendance qui nous lie tous. Certains que je croise y voient leur valeur de l'égoïsme, je suis le vampire des personnalités et des sens. J'ai peine à y croire mais c'est possible après tout, je prends, j'use, je casse. C'est facile, c'est pourri, c'est une vérité, ce n'est pas ce que tu penses.

Léo a fini par se perdre dans la ville, il connaît les rues, leurs odeurs, le moment où le soleil se reflète dans la vitrine des magasins. Le protocole de ses journées débute par une poignée de main presque pesante lorsqu'il achète son journal et son paquet de cigarettes avant sa première tournée. Toujours les mêmes sourires, les mêmes regards, la gentillesse et les coups de gueule. Georges en est à son premier verre de blanc et se plaint de sa femme, Viviane fume clope sur clope en faisant son tiercé, Ahmed parle tout seul dans son coin, Michel imagine un monde meilleur. Ce n'est pas la misère mais un réveil obligé pour qui veut prendre le pouls de la ville. Il y a toujours l'excitation de se faire surprendre mais pas la saveur des premiers jours, celle où il s'exposait aux inconnus. Et les pensées qui trottent, qui appellent Léo ailleurs lorsqu'il prend sa camionnette, lorsqu'il passe la soirée avec Claire, jusqu'à éteindre la lumière et se plonger sous l'oreiller sans pouvoir s'endormir. Il rêve de lieux inaccessibles qu'il ne comprendrait pas. D'ailleurs Claire ne comprend pas, Léo est devenu impalpable et elle le lui dit. Que fais-tu de tes nuits ? Pourquoi ton silence m'écœure-t-il plus qu'avant ? Tu es là sans être là. Elle l'attend en bas de l'escalier de la pension Perret, au terminus de la camionnette, elle l'enlève au restaurant et dans le parc de la place Condé quand elle le trouve. Léo se laisse faire sans se plaindre, sans protester. Elle ignore que l'attraper est le meilleur moyen de le perdre.

Léo laisse sa vie glisser petit à petit, il charge sa camionnette et suit son plan de route. Il avale des kilomètres en écoutant une cassette fatiguée de Bach, s'éloigne de la ville dès 8h pour rentrer à 17h30. Le reste du temps lui appartient pour fermer les yeux, rassurer Claire ou voir Franck. Franck qui ne pose pas de questions, Franck et ses chemises de marque, ses cigarettes anglaises et son odeur de santal. Les mots qui s'enchaînent comme des mouvements sur une partition, fortissimo, le rythme qui leur échappe. Il échappe également à Claire. Léo la ménage, la contente et l'abandonne à sa façon, c'est-à-dire en se protégeant tout en protégeant ceux qu'il aime, comme il l'a toujours fait. Les prénoms de sa vie défilent sans lui causer de peine.

Claire lui dit que les émotions lui sont imperméables, Léo lui répond qu'il les gère différemment c'est tout, mais ce n'est pas la réponse qu'elle attend. Et puis un jour Claire n'enlève plus Léo à la sortie de son travail. Elle traverse le parc, longe la camionnette de livraison sur le trottoir, monte deux étages, ouvre la porte et voit Franck. Il n'y a pas de larme, pas de cri, juste un regard qui plonge sur le sol et une porte qui claque.

Je repense à ce moment où tu regardais par la fenêtre et je me suis dit que je n'étais pas chez moi ici. Mes affaires n'étaient pas à leur place et j'ai pensé ça, c'était aussi évident que de sentir la faim. Je regardais moi aussi la fenêtre, les pots d'échappement des voitures crachaient la brume des petits matins frais et j'étais déjà dehors. Il n'y avait personne, pas même ton image. Tu es comme tous ces gens qui partent un jour sans bouger de chez eux. Ils ferment leur porte et rayent leur vie sur leur carnet d'adresses. Ils ne répondent plus et s'imaginent reconstruire un monde lavé de ce qui les gêne et qu'ils désirent avec la même force. Tu es comme ceux qui brûlent leurs idoles de peur de retrouver la foi.

C'est tout cela la route. Le soleil et le vent me donnent un rythme. Le chaud et le froid que tu souffles c'est le même mouvement. C'est ton style, c'est ton style.

 


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Feuillet 8 pages
1 euro (port compris)
Isbn 2-84717-033-2
© Ambition chocolatée et déconfiture, Lyon, 2004.

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NUMERIQUE

Plus d'infos sur l'auteure
BAKÉLITH

Plus d'infos sur l'illustratrice
AWENA COZANNET

BAKELITH & AWENA COZANNET se sont rencontrées pour la première fois en juillet 2002 dans les serres mexicaines du Jardin Botanique de Lyon.

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