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LA PLAIGNANTE

Je m'approche, son bureau est noir, ovale, rangé. Il me prie de m'asseoir, nous entamons les présentations. Présentation sommaire, alors qui êtes-vous, en quelques mots bien sûr, nous n'avons pas beaucoup le temps, des rendez-vous tout ça, vous savez ce que c'est.
Je sais ce que c'est. L'embauche. La débauche.
Hier soir je n'ai rien pu avaler. Allons-y : le stress. Pas l'angoisse. Le stress. L'angoisse, c'est noir. Le stress, c'est bleu, un camaïeu de points bleus qui piquent les paupières au réveil. L'angoisse je laisse ça aux autres. Le stress, je vis avec. C'est du plein temps.
Café ? Bien chaud. Serré. Un sucre, oui, merci.
Ça va comme ça mon chemisier ? Trop de maquillage peut-être.
Dans le genre voyant, elle connaît. Qu'est-ce qu'elle est vulgaire. Vulgaire. Il y a grossier et vulgaire. Une blague grossière : on pardonne. Quelque chose de vulgaire : c'est salissant, la tache s'incruste, on a beau frotter, on ne voit plus que ça. Ton chewing-gum dans la bouche, comme tu le mâches, je sais pas, ça fait vulgaire.
Vous n'êtes pas restée chez Alcatel. Pourquoi ? Vous ne vous plaisiez pas chez eux ? Pourquoi ? Vous n'avez pas de très belles jambes. Pourquoi ? Vous avez l'air nerveuse. Pourquoi ? Elle est vulgaire, elle est grosse. C'est un lieu commun. Pourquoi ? Vous n'êtes pas restée chez Alcatel. Vous ne vous y plaisiez pas ? Pourquoi ?
J'avais une voiture de fonction, je faisais beaucoup de kilomètres. Vous avez déjà roulé sous la neige ? Le Jura, le givre, les fournisseurs, vous signez là s'il vous plaît. Des températures qui entaillent un cœur qui bat. Vous signez des papiers, par moins dix, ressuscitée par la réussite du contrat. Tout ça parce que la voiture de fonction, le job bien payé, parce qu'une femme, par-dessus tout une femme, une femme et des fournisseurs, faites le calcul.
Vous portez des lunettes ? Pourquoi ? Vous ne lisez jamais la presse ? Pourquoi ? Encore du café ?
J'ai toujours de l'argent liquide sur moi. Au cas où. De la même façon, j'ai besoin d'amidon dans la bouche. Une présence, quelque chose qui rassure. C'est en France qu'on fait les meilleurs pains. C'est alors que vous pensez à votre boulanger qui travaille pour vous, à deux pas de votre appartement. Il a deux commis, comment s'en sortirait-il autrement ? Il fait même de la pâtisserie, de la pâtisserie concurrentielle, cela va de soi, c'est avec ça qu'on peut agrandir le magasin. Les flans. Tu manges deux flans, une brioche à la praline, tu finis la baguette avec du beurre dessus. Tu finis même les lentilles froides dans la casserole. Façon de conjurer, la veille d'un entretien, les pensées noires.
J'ai bien lu votre lettre de motivation. Boulimiquement vôtre. Pourquoi ? J'ai encore trois minutes à vous accorder. Dites-moi : c'est quoi vos motivations ?
J'habite un immeuble où ses habitants sortent en pantoufles pour chercher leur courrier. Ils sont mal réveillés, ils se négligent, ils n'ont pas de travail. C'est un immeuble un peu particulier. Les boîtes aux lettres sont toujours vides, à croire que les services postaux nous dénient toute existence terrestre. Les locataires de l'immeuble vivent sur orbite et regardent la télévision. Toute la journée. Les hommes surtout. Les hommes regardent la télévision, les séries américaines, les matches de foot. J'ai ma voisine du dessus qui sort de chez elle en pantoufles et qui les garde pour aller au tribunal. C'est la seule chose qu'elle puisse encore garder et qui la tient un peu au chaud. La garde de ses enfants, ça elle n'y croit plus. Alors elle boit. Elle boit et s'il n'y avait pas les murs pour s'adosser, elle ramperait. C'est elle. C'est elle qui n'est pas foutue d'aller bien. Elle n'a pas de travail, elle n'a pas de courrier, elle n'a plus d'enfants. Elle n'a rien. J'essaie de lui parler, je lui donne dans un sac en plastique de la litière pour chat, elle a deux chats, nous avons au moins ça en commun. Titus et Opium. Mes chats. Minou et Minette. Les siens. Des fois elle leur gueule dessus. C'est parce qu'elle n'a rien. Elle n'a rien à faire d'autre que leur gueuler dessus. Pas de courrier, un mari aux abonnés absents, pas de quoi s'offrir un flan chez le boulanger qui travaille pour nous. Ma voisine, elle n'a jamais foutu les pieds chez moi. Ma voisine, je ne l'aime pas. Et je n'aime pas quand il n'y a pas d'amour entre les gens.
Veuillez me suivre. Par ici. C'est grand. On peut dire ça. Faut voir le nombre de secrétaires à tous les étages. Des blondes petites avec des seins bien lourds, des vieilles méchées qui se burinent le visage à grands coups de mascara, des pas commodes, des franchement sympas, des travailleuses, ça pour sûr, on ne peut pas dire. Elle disent bonjour mais c'est comme si on les dérangeait. Elles sont pendues au téléphone. Elles tiennent à leurs responsabilités, elles sont responsables, elles sont autonomes et responsables. Elle savent ce qu'il faut faire, ce qu'il faut dire, comment le dire. Le discours. Elles ont appris. Elles comprennent vite. Elles voudraient bien travailler moins et s'occuper un peu plus de leurs enfants, soigner leurs corps, ça fait des lustres qu'elles n'ont pas mis les pieds dans un restaurant. Elles ne mangent pas, elles ne baisent pas, elles sont pendues au téléphone, les pieds ne touchent plus terre. C'est quoi le numéro du standard ?
La salle des photocopieuses. Ce bruit. Je vous avais prévenu. On fait des roulements. On nous livre chaque début de semaine. On compte ça en tonnes. Des tonnes de papier. Vous imaginez le nombre de courrier que ça fait. Tous les jours. Jusqu'au bout du monde. Des investisseurs japonais, des Américains, des Coréens. Généralement ils aiment bien la France.
Vous êtes française ? Je veux dire d'origine française ? Vous avez dit oui à Maastricht ? On a commencé tout petit avec l'Europe. C'était après la guerre. Quand même, les nazis nous ont foutu une sacrée trouille. A dégringoler tout ce qui n'était pas grand avec une belle mèche blonde. Pauvres Juifs. Enfin, pauvres, c'est vite dit.
Humour. Vous n'êtes pas juive ? Vous êtes de quelle nationalité ? Votre père. Votre mère. Vous avez un frère. Vous aviez une sœur. Il y a comme ça des familles qui triment. Pas facile. On se pose trop de questions. Faut pas avoir peur de ramasser des coups. Ça instruit le caractère.
Je veux qu'on réussisse. Ensemble. Vous aimez travailler en groupe ? Pourquoi ?
Alors, ce job, tu l'as ? Passe nous voir à la maison. Ton frère pose un parquet flottant dans la mezzanine. Il vient avec les gosses. Ça fait combien de temps que tu ne les a pas vus ? Tu continues à aller à la piscine ? Ton dos, ça va ? Toi, ça va ? Ça va ? Ça va ou ça fait semblant ?
Je suis le boulanger. Je travaille pour vous.
Une petite question. Simple formalité. Vous n'avez rien contre les heures sup ? Vous êtes célibataire ?
Il faudrait changer les draps. Changer de cap. C'est quoi, notre histoire ?
Tu entres en moi. Tu me fais un peu mal. C'est toi qui demande. La sodomie. Je n'ai rien contre. C'est juste que. Quand on ne se connaît pas encore, je ne sais pas, je ne suis pas sûre que. Ou alors faut vraiment aimer. Je veux dire aimer vraiment. Vraiment vraiment. Alors oui, on peut tout demander. Il faut avoir des exigences. C'est les filles faciles qui n'exigent rien. Elles laissent faire. Enfin quelque chose comme ça. Je ne suis pas une fille facile. Je n'ai pas dit que les filles faciles sont des. Je veux dire qu'il faut apprendre à se connaître. Tout tout de suite. Ça non. Toi, tu sais faire. Tu ruses. T'as un beau corps. T'aimes bien les filles grasses. Tu connais bien les filles. Tu connais leurs corps. Comme tu m'as plu. Sans relâche. L'alcool. J'ai dit un peu n'importe quoi. C'était plaisant. De belles idées. C'est fou, ça. Deux verre de vin blanc et je comprenais tout au monde. Les idées sont claires au comptoir d'un bar, on devrait s'y caler plus souvent. Amoureusement. Même quand tu m'as déshabillée, j'étais claire avec moi-même. On ne distinguait rien dans la chambre et je voyais tout. Ton désir, ta main, tes manières de petit garçon. Si, si. De petit garçon. Tu avais les yeux d'un petit garçon. Ton corps comme un cadeau. Comme je me suis empressée de le fouiller, à vouloir tout déballer. Cadeau inestimable.
Combien ?
Votre revenu brut. Votre revenu net. Primes d'intéressement. Dans le privé comme dans le public, ça lourde, ça dégraisse. Faut vivre avec son temps. Le temps c'est de l'argent. Credo. On croule sous les poncifs.
Récession. Le niveau de la mer. Au-dessus. Au-dessous. Disons qu'on est au-dessous. On ne voit pas encore le fond mais on nage quand même avec les poissons. Faut savoir nager, c'est tout.
Récession, apnée.
Mises en garde. C'est pour tout le monde pareil.
"L'école était pourtant à deux pas de la maison.""Un faux mouvement en montant une tente et ma vie a basculé.""Une mauvaise chute en glissant à la maison et personne pour m'aider."Etre aidé et indemnisé en cas d'accident c'est indispensable.
Récession, apnée, les abysses. Net d'impôts.
Vous prenez les transports en commun ? Tout augmente. Moi je viens en vélo. C'est bien pour l'image de la boîte. Un chef d'entreprise sur un vélo. Je longe les berges : on n'a pas idée du nombre de retraités qui pêchent. Ils prennent quoi ? Ils ont l'air de se faire chier. La pêche, insupportable. Que dites-vous ?
Allez. Encore deux minutes à vous accorder. Montre en main.
Elle présente bien. Elle n'a pas la langue dans sa poche.
Un salaire ça pourrait se négocier. Il y a dix ans on négociait. Aujourd'hui c'est différent. Vous m'auriez parlé de congés et tout le bataclan, je vous aurais remercié presto. Je veux une équipe de bosseuses. La pêche, insupportable. Ou alors pêche au gros. Corée, Japon, Etats-Unis.
Vous parlez l'anglais. C'est bien. Le russe aussi ? Pourquoi ?
Mon frère a fait hypokhâgne. Il était toujours dans les livres. Ça impressionnait mes parents. Ça les impressionne encore aujourd'hui : comment il fait tenir tout ça dans sa tête. Comment fait-il pour poser un parquet flottant dans une mezzanine et se remettre aussitôt à ses copies ? Ils ne comprennent pas la polyvalence. Ils ne comprennent pas mais ils sont fiers. On a fait des gamins intelligents. On est parti de rien. Ils payent plus d'impôts que nous. Ils ne parlent jamais d'argent. C'est quand les comptes sont vides qu'on en parle.
Sujets de conversation. Au pluriel.
Tu veux qu'on en parle ? Tu veux quoi au juste ? On n'est pas bien, là ?
Tu dis : notre week-end aux Arcs en amoureux, que du bonheur. Le mec qui vendait ses glaces, il t'a dragué. Le culot monstre. Moi c'est comme s'il ne me voyait pas. Je te dis qu'il t'a maté, il te refilait sa pistache et après t'avais plus qu'à. Les pédés il t'aiment bien. T'as déjà couché avec des garçons ? Si tu ne réponds pas, c'est que t'as déjà couché avec. Ça m'étonne pas. Ça m'étonne qu'à moitié. Tu sais pas ce que tu veux. Tu veux aller aux Arcs, ça, j'ai compris. Et après ? Tu ne m'as même pas touchée. Moi je me suis fait chier tout le week-end. On aurait pu rester au lit. Mais non. Randonnée, sac à dos, jambons et carrés de chocolat. Bonjour le marathon. Et après la glace. Le vendeur. Les petits yeux doux. Et gnagnagna. Et après au lit. Chacun dans ses draps, rangé à plat sur le sommier. Fallait te le taper. Y'en a pour un, y'en a pour deux. Par derrière, c'est ça ? Arôme pistache ?
Vulgaire, ça oui.
On ne parle pas argent, c'est vulgaire. Pas de congés, pas de négociations et tout le bataclan. Une équipe de bosseuses. Mon frère est un bosseur, ma famille est une famille de bosseurs, nous sommes une génération de bosseurs qui avons dit oui à Maastricht. Oui au travail de groupe.
Je vote à gauche. Je paye mes factures. Par civisme. J'ai le droit de vivre. J'ai le devoir d'exister. Je suis à peu près désirable. Je n'aime pas ma voisine à pantoufles, je ne fais pas d'efforts. Sociale, par intermittence. Je ne dors pas dans ma chambre mais dans le salon. Avec un plaid. Dans la chambre, j'entends des bruits et il y a comme une odeur de cigare. Allez savoir pourquoi. Qui était le précédent locataire ? Un homme. J'en mettrais ma main au feu. Avait-il de mauvaises habitudes ? Il y a encore ses empreintes sur l'interrupteur. Il avait les doigts sales, je ne vois pas d'autre explication. Il travaillait dans une usine. C'est sûr. Pour être aussi sale. Et locataire avec ça. Un propriétaire ne négligerait pas son appartement.
Je voudrais être propriétaire d'un appartement, mais voilà, je n'ai pas d'argent. Je manque de ressources. Je le pense, mais c'est ma conseillère bancaire qui le dit. Et pour être propriétaire de sa vie, madame, combien d'années faut-il avoir économisé ?
Je m'endors sur le canapé du salon et je pense au boulanger qui travaille pour moi. Quand il se lève je me couche, quand il se couche je me lève et je n'ai pas fermé l'oeil de la nuit. Je ne suis pas insomniaque. Je n'ai pas sommeil, c'est tout. Je pense la nuit, je travaille le jour. Et l'inverse. Je suis polyvalente. Les employeurs aiment ça.
Le jour la nuit. La tête les mains. Ici on aime bien les autodidactes.
Bienvenue à la maison. On est bien content de te revoir. Que du bonheur.
Si seulement j'avais quelque attache particulière. Une passion. Les nuits sont longues parfois. J'ai emprunté un livre à la bibliothèque et je l'ai lu d'une traite : Les vies de Dora Maar. Comptabilité du destin. Plusieurs vies en une seule. Dora Maar, les nuits où je ne dors pas vraiment, ta vie d'artiste m'exaspère. Après toi, je me sens toute petite.
Un abonnement, un autre. Inscrite à des cours de piscine, je fais plouf dans l'eau. Il y a les jours avec les scolaires. Il y a les jours sans. Il y a des têtes bien faites qui, chaque samedi, viennent se coiffer d'un bonnet en se fichant du ridicule. Il y a des gens comme ça qui sont drogués au sport. Une défonce comme une autre. Comment font-ils ? Ils ne passent pas une semaine sans. Toujours ça en tête. Corps, entretien, santé. Quant à moi, entre deux crawls, je songe à mon numéro de Sécurité sociale. Mon numéro d'assurée. Mon numéro de rue. Mon numéro de carte bancaire. Mon numéro de téléphone. Parfois, d'avoir nagé trop vite, les chiffres s'échappent de ma tête et flottent en désordre à la surface de l'eau. Et je ne sais plus après comment rentrer chez moi.
Vous n'avez plus de téléphone fixe. Pourquoi ?
Je parle aussi le russe. J'ai fait des études. J'ai suivi des cours. Je ne copinais pas avec les étudiants. Je ne me suis jamais considérée comme une étudiante. J'étais avant tout une travailleuse. Je travaillais mon droit. Je travaillais les langues. Le dictionnaire est un bon outil de travail. Avec lui on progresse. Les mots disent des idées et les idées aident à vivre. Je n'aime pas les gens qui trichent avec les mots. Je n'aime pas l'expression aller au turbin. Je n'aime pas ça. Je n'aime pas les mots qui ont un double sens. Je suis fâchée avec l'ironie.
Je suis une fille sérieuse. Ça promet. Comme dirait mon frère.
Nous avons un comité d'entreprise. Chaque année, la maison offre à ses employés un bon gueuleton. Vous aimez la bonne bouffe ? Vous aimerez.
Pas comme ça je t'ai déjà dit. Tu fais comme d'habitude. Mais pas comme ça. Je suis pas vendeuse de glace, compris ? Je suis pas ton assistante sociale. Si tu as besoin d'argent tu dis. Ne tourne pas autour du pot. Madame caisse d'épargne. Madame assurance sur la vie. Madame petits porteurs et plan épargne logement. Ici on ne fait pas crédit. Tu veux, tu bosses. Tu bosses, tu peux.
Je ne vous apprendrai rien. Vous, moi, nous sommes tous des consommateurs. Imaginez un peu une vie sans consommation. Des placards vides. Des magasins vides. Ce serait Moscou. Je sais. Je comprends le russe. Je parle l'anglais. Londres, c'est bien. Moscou, c'est bien aussi. Dans un genre très différent. Pour avoir un litre de lait, on fait la queue. Je l'ai vu. Ça existe. Moscou sous la neige, c'est grisant. Quand il pleut, c'est gadoue et compagnie.
Il y a les jours avec les scolaires. Il y a les jours sans. N'ayez pas peur. Détachez vos mains du bord et contrôlez votre respiration. Maintenant allez toucher le fond avec vos pieds. Allez-y. N'ayez pas peur. La perche si vous doutez. Un effort. Encore. Juste un petit effort.
Maître-nageur, une question : le doute est-il permis une fois la tête sous l'eau ?
Je suis enceinte. Non, je plaisante. Et si c'était vrai ?
Ton frère, ça va pas fort. Il s'est mis à pleurer à table. Ton père et moi on savait pas trop quoi dire. Il t'a parlé ? Il t'a dit quelque chose ? J'espère qu'il n'est pas malade. On a déjà deux pendus dans la maison. Il manquerait plus que. On voudrait bien faire quelque chose mais tu le connais. Tu connais ton frère. Ouais. Je connais mon frère. Il m'a toujours prise pour une conne. Je n'étais pas à sa hauteur. Les mots font des phrases qui font sens. Pigé, la débile ?
Tu veux que je te dise : toi, tu es pire que mon frère dans le cynisme. Tu dis : les gens vont au cinéma parce qu'ils s'emmerdent chez eux. Une actrice qui joue mal, c'est jouissif. Et tu ajoutes : une salle qui applaudit à tout crin un film auquel elle n'a rien compris, c'est obscène. Pauvre con. Et je couche avec ça. Je me tairai si je veux ! Tu penses comme tu jouis. Avec parcimonie. Demandez la pistache entichée de son bâton !
Si mon frère ne va pas bien, qu'est-ce que je peux y faire ? Je ne vais pas l'appeler. On ne s'appelle pas. On est un peu sauvage dans la famille. On s'arrange avec les coïncidences. Comme cette fois où je l'ai surpris entre les vieux meubles d'une brocante. Ça bradait bien sec. On s'est regardé d'un peu loin, même nos embrassades paraissaient suspectes. Il me dit : comment ça va chez toi ? Alors qu'il ne sait rien, rien de moi. Mon frère lit de la littérature. C'est son boulot. Professeur de faculté. Il dévore les suicidés. Les Zweig, les Crevel, les Klaus Mann, les Drieu la Rochelle. Il manquerait plus que. Juste au-dessous du niveau de la mer. Il y a un seuil. Ça dépasse, ça casse. Mon frère, ça casse. Deux pendus dans la famille. Et une mère rongée par les intempéries. Avec un peu de chance, on aura un hiver froid, dit-elle. Une manière de dire : le froid, ça réveillerait un mort. Les mères ont besoin de se rassurer. Et les pères ?
Oui, allô, c'est moi. J'ai le job.
Bienvenue chez nous. Ce qu'il faut surtout, c'est de la motivation. Les épaules larges. Le patron, comme tu as pu le constater, c'est un coriace. Mais c'est un mec bien. Tu peux l'appeler Mathias. Un jour tu pourras. Dixit Nathalie, deuxième étage, préposée aux photocopies. On s'en ferait pas une copine. Ça non. C'est peut-être la coupe de cheveux. C'est peut-être la manière dont elle me regarde : façon chasse à courre, l'œil mauvais. Une Bette Davis sous contrat avec Xerox.
Difficile de sortir du lit le matin ? Une cure de magnésium. Difficile d'aligner trois mots sans bâiller ? Un problème de mal de dos ? Mastication. Piscine. Pas envie. Pas la tête à ça. Parlez-moi un peu de vous. Vous avez des centres d'intérêt ? Un point de vue ? Un point de chute ? Un point dans le dos ? Où ça ? Là ? Allez-y, toussez. Vous avez mal quand j'appuie ici ? Allez-y, toussez. Depuis combien de temps avez-vous ces douleurs ? Vous avez du mal à dormir ? Etes-vous sujette à des maladies psychosomatiques ? C'est quoi ce rêve ? Je rêve d'un flan qui se glisse entre mes cuisses. Je travaille pour vous. Travailleuse du sexe. Un flan concurrentiel, préparé dans la moiteur farineuse d'une nuit sans sommeil.
Le problème, c'est que je n'ai jamais été jeune. La jeunesse, elle m'était imposée, fallait faire avec. Je voulais grandir, grandir vite. C'est comme ça que je suis devenue une salariée. C'est quand on prend son premier café entre collègues qu'on commence à comprendre les règles. Les illusions soldées. La chute du mur. Quelque chose de l'ordre de l'événementiel. Ils ont chez Alcatel un dossier qui raconte, dans un style concis et définitif, comment ils m'ont licenciée. Conditions de licenciement. Je n'ai pas pleuré, je n'avais plus assez de larmes en stock.
Quand on cherche, on trouve. Tu me cherches, tu me trouves. Combien tu veux ? Mais qu'est-ce que tu fais de ton argent ? T'as des ardoises partout, t'es pas crédible. Tu me fais peur. Mais si. Tu te comportes comme un gosse. Tu connais cette histoire ? C'est un type qui n'a jamais un rond en poche mais qui a des tas de projets dans sa tête. Il a des ailes dans le dos. Mais rien, il n'a rien en poche et il voudrait faire croire aux banques qu'il est doué pour monter des projets. Mais la banque a d'excellents agents qui disent non avec la tête : niet, on ne prête pas. Lire sur les lèvres : on ne prête pas à des imposteurs. Pas grave. Il continue de rêver. Il s'invente des palaces, des raouts, des bougies à souffler. Et puis un jour il se réveille avec des clous dans la bouche, il est interdit bancaire, partout où il va ça sonne : il devient un pestiféré. C'est plus des rêves qu'il a, c'est des envies de meurtre. D'une crise à l'autre, crise de larme, crise d'angoisse, le type n'en peut plus. Il apprend à voler en se jetant du quatrième étage. Icare au bout du rouleau. Il laisse deux gosses et une femme dans ses pantoufles. A qui on retire la garde des enfants parce qu'elle picole. Et qui finit par demander à sa voisine un peu d'argent parce qu'elle n'a plus de quoi payer la litière pour ses chats. Sa voisine, c'est moi. Merci du cadeau. Des gens comme ça, on finit par ne plus vouloir leur parler. Il sont tellement dans la merde. Ça pue. Et toi aussi tu commences à puer, tu habites ces fringues de petit mec roublard depuis bien trop d'années. Je ne suis pas un guichet. Je ne donne pas. Je veux bien prêter mais je ne donne pas. C'est pas dans mes compétences.
Tu dis : j'ai déjà un travail. Tu dis : je suis travaillé par le sexe. Et tu ris. Je crois qu'on n'a rien à faire ensemble. Tu seras d'accord avec ça.

Notre meilleure recrue depuis des lustres. Elle a du cran, elle ne lâche jamais le morceau. Il y a quelque chose chez elle d'un peu autoritaire. Ça me plaît. Elle ne fait pas de bruit. Elle fait son travail. Elle a de l'expérience. Toujours la dernière à partir. On peut compter sur elle. Pas le genre à rechigner.

Je voudrais bien avoir des enfants.
Il y avait un jeu avec mon frère quand nous étions en classe élémentaire : nous soumettions nos petites tracasseries du quotidien au langage des images. La fatigue : un raton. La grosse soif : le pissenlit. Je suis raton, ça voulait dire je suis fatiguée. J'ai pissenlit : j'ai très soif. On s'amusait bien. Quand ma mère est tombée enceinte pour la troisième fois, mon frère a dit : maman est bilboquet. Enceinte : le bilboquet. C'est bien ça. Je ne veux pas spécialement d'un mari. Je veux le bilboquet. Jouer seule, faire l'enfant gâtée. Ça changerait.
C'est quoi au juste un fait divers ? Quelque chose qui ressemblerait à un colis piégé ? Un bouquet de clous anarchiste qui vous saute à la figure ? Peut-être, oui. Quand Dora Maar se fait lourder par Picasso et qu'elle sombre dans la dépression, est-ce un fait divers ? Porte-t-elle au visage les stigmates irréparables de cette séparation ?
Comment ça tu t'es fait agresser ? Qu'est-ce que tu me racontes ? Fait d'hiver. Agissant conformément aux instructions reçues de l'officier de police judiciaire du service constatons que se présente devant nous la personne ci-dessus dénommée qui nous déclare : hier soir, jeudi 27 janvier, vers 23h45, alors que je m'apprêtais à rentrer dans mon véhicule garé sur le parking du 5ème arrondissement deux individus sont arrivés derrière moi ils ont tiré sur le sac que j'avais mis en bandoulière m'ont bousculée et ont pris la fuite en courant en emportant mon sac. j'étais très choquée par cette agression et je n'ai pas pu réagir. ils m'ont volé une pochette en cuir de couleur marron qui contenait mon portefeuille noir où il y avait 80 euros ma carte visa premier du crédit lyonnais ma carte bleue caisse d'épargne divers papiers mon permis de conduire mon passeport ma carte nationale d'identité. il y avait aussi un carnet violet des cigarettes mes médicaments prosac lysanxia. mon carnet de chèques du crédit lyonnais était aussi à l'intérieur il devait rester 45 chèques. je ne pourrai pas reconnaître les auteurs des faits. la seule chose que je peux vous déclarer est qu'il s'agit de deux jeunes de 20-25 ans type européen de corpulence moyenne taille moyenne. je suis actuellement sous médicaments et je ne me rappelle plus de rien. si vous me présentez des photos je ne pourrai pas les reconnaître. je n'ai pas été blessée. je dépose plainte contre inconnu pour les faits susmentionnés.
La plaignante. Une signature là, s'il vous plaît.
Vous avez besoin de repos.
Dora Maar a fini sa vie seule, dans une maison située dans le Lubéron. Elle avait couché avec Picasso. Et après ?
Quand c'est pas le frère, c'est la sœur. Tu vas quand même pas laisser ton nouveau travail ? Tu veux qu'on t'aide ? Déjà que chez Alcatel. Rappelle-nous. On t'embrasse bien fort.
On t'embrasse : ça passe. On t'embrasse bien fort : ça casse.
Dans mon sac, il y avait mon journal intime. Je ne l'ai pas signalé au commissariat. Je tiens un journal comme d'autres tiennent leurs comptes. Ce journal abrite mes pensées. Pensées, c'est vite dit. Qu'est-ce qu'un intellectuel ? Une personne qui produit une pensée. Je ne suis pas une intellectuelle mais je réfléchis. Au sens à donner à ma vie. Qui ne le fait pas ? Les gens qui disent ne pas s'en préoccuper, je ne les crois pas. Ou je les trouve infects.
Un mot imprononçable : la procrastination. On dirait un insecte blafard qui rampe sur vos cervicales à la recherche d'une orgie de sang. Et qui vous laisse sans vie. J'ai des choses à faire. Des choses à prouver. Je me lève tôt, avec ou sans travail. C'est la preuve que j'existe. Non ? Procrastination : tendance à tout remettre à demain. Je l'avais noté dans mon journal. A côté de : recette des crêpes au gingembre. Temps sec et brumes matinales. Rendre les romans à la bibliothèque. Appeler travail, urgent. Donner du sens à ma vie. Commander une écharpe à La Redoute. Enregistrer le film avec Julie Andrews. La mélodie du bonheur.
Je reste à l'appartement, j'écoute de la musique, le téléphone est débranché. On dit d'un grand malade qu'il est cloué au lit. On en fait dire des choses, aux mots.
La radio. Demain, quelques éclaircies. Temps de saison. Si vous restez éveillé, vous pourrez voir une éclipse de lune. Vers deux heures du matin. Au même moment un boulanger fera monter la levure. Au même moment, ma voisine ira cogner sa tête contre un mur. Au même moment, mon maître-nageur, épouvanté du rêve qu'il vient de commettre, ira se rafraîchir la bouche à la cuisine. Au même moment, un homme d'une quarantaine d'années pensera à Dora Maar en se lamentant de ne pas être un Picasso. Au même moment, je prendrai la résolution de ne plus dormir et, surprenant mon frère en plein milieu de la nuit, je lui demanderai au téléphone de me donner ses copies à corriger.
Pour t'épargner du travail, lui dirai-je.
Pour t'épargner du travail.

 


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Feuillet 8 pages
1 euro (port compris)
Isbn 2-84717-035-9
© Ambition chocolatée et déconfiture, Lyon, 2004.

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ANTON OTTERO

Plus d'infos sur l'illustratrice
GUDULE DELUXE

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