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DÉCROCHE

J'ai soigneusement rangé les affaires propres dans une petite malle en osier que j'ai glissée au-dessous de l'armoire de sa chambre.
La chambre était restée propre, seules quelques auréoles au plafond laissaient présager que nous étions bonnes pour une prochaine corvée de peinture. Valériane est d'une nature bricoleuse et rien ne lui plaît tant que de réparer une toiture ou poncer un parquet.
Il était encore trop tôt pour aller faire les courses et Valériane ne voulait pas de toute manière aller promener son visage fatigué un jour de grand marché. Je suis un peu vannée avec les décalages horaires, m'a-t-elle dit. Elle était calme mais je pouvais quand même m'attendre à ce que ça ne dure pas.
Je lui ai fait du café, elle s'est assise dans le canapé et nous n'avons presque rien dit jusqu'à l'heure du repas. Je l'ai regardée dans les yeux, je lui ai demandé ce qui lui ferait plaisir, elle m'a répondu qu'elle n'avait pas très faim.
Avant d'avaler son omelette, elle a fini sa cigarette, puis elle s'est levée de table, a donné des croquettes au chat et m'a regardé en s'efforçant de sourire. Elle m'a dit qu'elle allait faire une sieste dans le salon, si quelqu'un appelle, je ne suis là pour personne, a-t-elle ajouté.
Elle a dormi une bonne heure. Pendant ce temps, pour éviter tout remue-ménage, je suis allée bêcher dans le jardin. Petit luxe dans une vie citadine. J'avais cette année consacré au terrain beaucoup de temps et je devais reconnaître que j'avais été récompensée dans mes efforts : les légumes offraient une palette de couleurs rafraîchissante qui laissait augurer de savoureux déjeuners sur la terrasse ; et le terrain avait montré de bonnes dispositions pour les asperges et les poireaux. Je décidai que nous en mangerions dès ce soir avec un verre de porto. Valériane aimait bien le porto. Et l'ivresse timide qu'il produit.
Quand je suis arrivée dans la cuisine, Valériane se servait une tasse de café qu'elle laissa sur le bord de la table. C'était tout elle, ça, laisser traîner les verres ou bien les journaux, les cendriers pleins. Et elle a bien vu que moi, je n'avais pas changé mes habitudes, et j'ai mis illico la tasse à tremper dans la cuvette de l'évier. Elle m'a regardée d'un air de défi, avec cette moue rancunière qui voulait dire : tu ne changeras donc jamais.
Valériane s'était démaquillée et avait enfilé un jean délavé troué aux genoux. Question de mode, paraît-il. Je la trouvais changée. Bien sûr elle avait maintenant l'âge d'être une femme, elle avait sa vie à elle, ses secrets, mais je n'aurais pas su dire si elle avait changé en bien ou en mal. Elle faisait un peu garçonne, mal fagotée, tout pour déplaire. Ce n'était plus ma petite fille. Ma petite fille à moi avait comme toutes les gamines de son âge des nattes, des jupes à carreaux et un gros cartable d'école accroché dans le dos. Je me suis fâchée plus d'une fois avec l'institutrice parce que le cartable était trop lourd et courbait le dos de ma fille. Et par je ne sais quel raisonnement absurde j'avais peur que Valériane soit empêchée de grandir à cause de ce cartable inconfortable. Quelle idiote j'étais.
J'appris à la voir grandir. Je n'ai jamais rien dit de ses goûts vestimentaires. Rien de ses fréquentations. Juste quelques fois j'aurais voulu qu'elle se néglige un peu moins. Et qu'elle fasse moins la fière.
Je lui ai demandé si elle avait l'intention de sortir. Elle a fait oui de la tête, elle rentrerait sans doute un peu tard, a-t-elle ajouté. Elle avait besoin de la voiture. La vieille Visa que son père prenait tous les jours pour aller au travail. Où tu vas comme ça ? lui ai-je demandé. Je vais faire un tour. Prendre l'air, voir si les choses ont changé. Voilà tout ce qu'elle a dit. Pas pipelette pour un sou.
Elle a attrapé sa veste en cuir. Mis les papiers de la voiture dans son sac à dos. Elle est partie sans dire au revoir.

Comme je n'avais rien de spécial à faire, je me suis mise au ménage. C'est un peu comme faire de la gymnastique. Le lendemain, on a les épaules toutes courbaturées. Ce n'est pas désagréable.
A quatre heures il me restait encore à nettoyer les vitres du salon, passer un coup de serpillière dans la buanderie et ranger les étagères du cellier. C'est fou toutes les cochonneries qu'on peut accumuler dans une maison. Tous ces objets dont on a tant de mal à se débarrasser. Ils convoquent des souvenirs, des bons, des moins bons. Jusqu'à ce gaufrier graisseux qui fut longtemps le fétiche de longues veillées familiales. Pour rien au monde, je ne m'en serais séparée.
De toutes mes forces j'essayais de tirer à moi la commode du salon pour aller dénicher des boulettes de poussière qui avaient le chic de m'énerver. J'ai fait une pause vers cinq heures. J'étais prise d'une douleur dans la hanche. Je me suis assise dans le fauteuil du salon où le chat faisait ses griffes. C'était un gros matou au poil gris. Quentin l'avait surnommé Memphis, le chat rock'n'roll.
La pendule au-dessus de la cheminée affichait six heures. Le chat ronronnait en se frottant à mes jambes. J'ai astiqué l'intérieur de la cheminée, frotté le carrelage de la cuisine avec un puissant détergent. Je faisais en sorte de ne pas forcer sur ma hanche. Il restait encore quelques auréoles de gras sous la table de la cuisine que je n'arrivais pas à faire disparaître et je crois que j'aurais pu y passer toute la nuit si je ne m'étais pas raisonnée. Mais tout de même, ces taches qui restent au sol donnaient l'impression que je m'étais activée pour rien pendant tout l'après-midi.
Aux environs de sept heures, j'ai enfilé mes chaussons, j'ai regardé si le chat avait bien fait dans sa litière et s'il me restait un sac de croquettes dans le cellier. Il en restait, juste de quoi tenir pour la fin de la semaine. Je me suis assise sur la chaise de la cuisine. Je n'avais plus rien de spécial à faire mais j'étais fatiguée, ce que j'espérais un peu.
La fin du jour arrivait. Je suis restée un peu devant la fenêtre de la cuisine. Le fils Rovello revenait de son judo. Il avait l'air content.
J'ai éclairé la télévision du salon après avoir pris une douche en vitesse. J'étais peignée. Je sentais bon la vanille. Le genre de produits cosmétiques que l'on trouve dans les supermarchés par lots de trois. Gel douche senteur vanille, trois pour le prix de deux. Au même titre que les pâtes, les bouteilles d'huile d'olive, les boîtes de haricots. Quand nous allions faire les courses, mon mari se faisait une joie à l'idée de ravitailler le cellier. Nous avions en commun de ne pas supporter les placards vides. Faire des provisions avait un sens.
Je regardais d'un œil distrait la météo mais je regardais surtout la forme que mes pieds prenaient dans mes chaussons d'un beige éteint. On aurait dit les restes d'une épave que la mer aurait rendu à la surface de l'eau. L'été avait au moins ça d'utile : on peut marcher pieds nus sur le carrelage et se refaire une petite santé. Mais je n'étais pas prête de quitter ma robe de chambre : la télévision annonçait une chute des températures pour le week-end.
Vers huit heures environ, je suis tombée sur les informations. Il n'était question que de guerre et de populations déplacées. Des diasporas motivées par le bruyant pilonnage des campagnes et la furie des balles. Je n'avais pas le courage de regarder ces images. Pas la tête à ça.
J'ai décroché le téléphone, j'ai fait le numéro de tête.
- Quentin, c'est maman, est-ce que tu es là ?
Je tombai sur son répondeur.
- Quentin, c'est maman, décroche.
Quentin filtrait, comme à son habitude.
- Quentin, s'il te plaît, décroche !
Il a décroché.
- Qu'est-ce qui se passe ?
- Bonjour Quentin.
- Oui, bonjour.
- Ta sœur n'est pas rentrée.
Je l'entendis souffler dans l'appareil.
- Elle va rentrer, maman. On la connaît.
- S'il lui était arrivé quelque chose ?
- Arrête. Elle ne va pas tarder… Qu'est-ce qu'on avait dit ?
- Oui, je sais bien, plus d'histoires.
- Plus d'histoires, c'est ça.
Cela m'a fait du bien de l'entendre me le dire. Je lui ai demandé si lui allait bien. Il m'a vaguement répondu que ça allait. Le vague est une bonne définition de Quentin.
- J'ai regardé les informations : c'est la guerre.
- Maman ! C'est toujours la guerre dans le monde.
- Tu passes bientôt me voir ?
- Je sais pas. J'ai du boulot.
- D'accord, ai-je dit. D'accord. Tu peux venir manger les gaufres un dimanche.
- …
- Je mettrai moins d'œufs cette fois. Il faut que tu manges. Si tu crois que tu vas tenir longtemps avec un sandwich dans le ventre. Tu fais toujours tes pause-déjeuner à grande vitesse ?
- Ça va très bien comme ça.
- Si tu le dis. Ton patron a du travail pour moi ?
- Ecoute, je t'ai déjà dit que tu n'as plus l'âge. Je ne veux plus que tu fasses des ménages.
- Tu as honte ?
- Tu ne voudrais pas prendre des vacances ?
- Je prendrai des vacances quand ta sœur sera rentrée, ai-je répondu.
Et j'ai ajouté : dès que ta sœur est là, je t'appelle.
Mais Quentin m'a dit qu'il n'allait pas tarder à sortir, ça ne valait pas la peine de rappeler chez lui. Avant de raccrocher, il a dit : Valériane va rentrer. Ne t'inquiète pas.

J'ai installé le poste de télévision dans la chambre. Il était lourd et le crissement du métal raclant le sol carrelé était pareil au bruit d'un camion qui freine par saccades sur une pente glissante. Tu parles d'un raffut. J'ai tiré les rideaux et j'ai commencé à grignoter des morceaux du cake aux raisins qui traînait sur la table de chevet. Pour réussir un cake aux raisins, il n'y a pas trente-six méthodes : une petite goutte de Grand Marnier et l'affaire est dans la panse. Mieux encore : laisser reposer le gâteau au cellier, enrobé dans de l'aluminium. Attendre trois jours. Au quatrième, se lever à huit heures, préparer un chocolat chaud et faire tremper le gâteau dans le bol. Un régal. Antidote idéal contre les journées pluvieuses. Ne pas hésiter à se resservir si nécessaire, le goût est encore meilleur la seconde fois.
J'ai ramené la couverture juste au-dessous de mon menton. Cela faisait un mois maintenant que j'avais coupé le chauffage, espérant faire venir le printemps dans l'appartement. Mais l'hiver faisait le dos rond et il n'était pas question de laisser sa place. Il avait encore neigé la veille.
Il était dix heures passées, le film parlait de quoi au juste ? J'étais bien incapable de le dire. Pour qu'une histoire me parle, il faut qu'il y ait un peu d'amour. Pas des voitures furieuses et des durs à cuire qui se font leur propre idée de la justice. Juste un peu d'amour. Comme dans les films avec Gabin. Mais on ne programme plus Gabin. Ou alors un Gabin sous adrénaline qui tire sur tout ce qui bouge. La violence, je laisse ça aux autres. Mon mari était équarrisseur, il y a peut-être une explication à tout. Je me suis levée du lit, péniblement, j'ai attrapé le téléphone, j'ai laissé un message sur le répondeur de Quentin, je n'y suis pas allée par quatre chemins, ta sœur n'est pas rentrée, je suis inquiète, rappelle-moi, tard dans la nuit peu importe, je n'arrive pas à trouver le sommeil.
J'ai regagné la chambre et mes yeux ont relevé quelques restes de poussières sur les plinthes du couloir, ça m'a fait mal au cœur.
J'ai éteint le poste de télévision, je l'ai rallumé. Je suis tombée sur une émission de variétés sur la première chaîne. J'y suis restée. Le nom des chanteurs m'échappait complètement. Il y avait bien certains visages qui ne m'étaient pas inconnus et une ou deux musiques me firent penser à ce que Valériane ou Quentin faisaient cracher dans leur poste quand ils étaient encore à la maison. Des musiques de rock américaines le plus souvent, jouées par des minets ou des jeunes filles aux formes grossières. Et je me demandais toujours comment mes deux enfants pouvaient supporter ce vacarme avec autant d'assiduité. Mais je n'avais jamais rien dit au sujet de leurs goûts. C'était une manière pour moi de leur assurer que la liberté d'expression était une valeur sacrée dans notre famille. Avec le respect des valeurs et le sens de la correction. C'est tout ce que j'ai pu leur apprendre. L'instruction, ils l'ont trouvée à l'école, l'amour et le respect, à la maison. On ne peut pas dire qu'ils soient mal tombés.

Je ne trouvais pas le sommeil, et pour rien au monde j'aurais avalé les pilules que le médecin m'avait prescrites : je n'aime pas être manipulée.
Valériane ne rentrait pas.
Valériane ne rentrait pas, mais qu'est-ce qu'elle pouvait faire, bon sang ? Elle n'avait pratiquement plus d'amis par ici, les rares amis qu'elle avait, elle les côtoyait à présent à l'étranger, dans des villes où personne ne dit bonjour à personne, des villes qui dévorent ses hommes ses femmes ses enfants, ce genre de ville où une femme comme moi n'aura jamais sa place.
Avec mon mari nous avons voyagé. Nos voyages étaient européens, ensoleillés, juste un peu ennuyeux. Il y eut une fois où je crus que je pourrais tomber amoureuse d'une ville, c'était Florence. On buvait chaque matin un petit cappuccino en terrasse et la journée, nous la passions à flâner dans les musées. Nous étions des touristes modèles. Mais mon mari finissait toujours par se lasser et se plaignait de sa mauvaise circulation du sang. On consacrait invariablement les fins de soirées à soulager ses pieds violacés dans une cuvette d'eau chaude et de gros sel. Dans mon souvenir, Florence garde un peu de cette image d'orteils barbotant dans une eau fumante et voilée.

Je m'agitais dans le lit. A ne pas savoir comment me mettre, sur le dos, le ventre, en chien de fusil. A tel point que le chat, assoupi à mes côtés, a pris peur et s'est échappé de la chambre en rasant les murs. J'étais sur le point de rappeler Quentin : chéri, il est presque minuit et ta sœur n'est pas là, ne me dis pas que j'ai tort de m'inquiéter, Quentin, ce ne sont pas des histoires, il faut faire quelque chose, appelle un numéro d'urgence ou je ne sais quoi, moi je n'oserai pas. Quentin, je t'en prie, ne me laisse pas toute seule. Quentin !
Je résistais. J'oubliais le téléphone. Quentin n'était pas aimable de toute manière. Il avait parfois des mots durs avec moi. Il me reprochait de ne pas être assez forte, de compter avec trop de naïveté sur les autres, les autres, ils s'en foutent, maman, de tes problèmes. Il va falloir que tu apprennes à les régler par toi-même, il n'y pas d'autre solution si tu veux t'en sortir. Et quand je lui demandais mais je peux compter sur toi au moins, il me répondait sèchement : pas toujours, non, justement. Ça me faisait mal, bien sûr, et au fond de moi je me disais qu'il avait des idées générales solides mais que, dans les cas particuliers, sa vision des choses était boiteuse, inadaptée. Là où je lui donnais raison, c'est quand il me disait qu'il fallait apprendre à agir avec assurance. Maman, arrête de penser que tout ce que tu fais, c'est mal ou mal fait. Arrête avec ça. Et sur la table de chevet, j'avais d'ailleurs laissé une feuille de brouillon annotée sur laquelle mes yeux s'arrêtaient comme s'il s'agissait d'un talisman aux pouvoirs curatifs : je dois me faire confiance, je dois me faire confiance, avais-je écrit. J'avais souligné au bic le mot confiance deux fois. Et Valériane, un jour qu'elle était entrée à l'improviste dans la chambre, avait découvert le mot et s'était moquée de moi, toi, t'as encore eu ton fils au téléphone. Et il m'arrivait effectivement d'appeler Quentin plusieurs fois dans la semaine pour qu'il appose à mes décisions du jour une garantie de fiabilité qui me tenait debout. Quentin ressemble beaucoup à son père de ce côté-là.

A partir d'une certaine heure, les programmes à la télévision deviennent tout à fait épouvantables. Je changeais, d'une chaîne à une autre, à la recherche d'une série, d'un documentaire qui m'auraient soustraite à l'angoisse qui rampait sous les draps. J'avais le cœur ballotté, ce n'était pas la première fois et d'habitude, quand le serrement s'accélère au point de saccader ma respiration, je roule une main sur ma poitrine comme pour récompenser mon corps d'une tendre affection et la douleur s'apaise alors tranquillement, sans d'autre effort. Mais ce soir-là, l'idée même d'une main caressante n'aurait pas apaisé les tambourinements dans mon corps.
La deuxième chaîne diffusait un documentaire en noir et blanc. La voix off racontait comment un paysan avait caché deux réfugiés espagnols dans son étable et comment l'un d'entre d'eux était tombé fou amoureux de l'une des filles du paysan. Le document était bien fait mais par mégarde je me suis assoupie, vaincue par la fatigue : ce genre de trêve est la plus redoutable des vengeances qu'on exerce contre soi.
Je me suis alors imaginé Quentin, oui, mon Quentin, sauvant ces deux réfugiés d'une pauvreté extrême. Et mon rêve lui donnait raison, il fait bien, c'est un bon garçon. Je l'ai vu leur prêter main forte, les protéger de la milice, des bottes noires, de l'excitation des chiens. Je l'ai vu amadouer des oiseaux de nuit pour obtenir passeports et vêtements chauds, pour tenir tête aux nuits froides. Je les ai vus, ses camarades et lui, lever leur verre dans une cave à la santé de la liberté et de la terre patrie, s'offrant une nouvelle tournée de vins cuits. Je les ai entendus rire pour conjurer la peur et leurs rires couvraient les cris déchirés de Valériane, à l'autre bout du chemin, embarquée de force sur un chariot à bêtes, méconnaissable sous une tignasse de sang qui barrait son visage ; et je m'entendais crier ne l'emmenez pas, elle n'a rien fait, c'est moi qui dois partir, pas elle, et Quentin, à moitié ivre, à moitié inconscient, ne comprenait pas pourquoi je m'inquiétais pour si peu, elle reviendra disait-il, elle reviendra. Mais je savais qu'elle ne reviendrait pas et j'étais la seule à comprendre et j'étais la seule à vouloir me battre. La seule. Mes cris se perdaient dans le noir, je passais pour la folle du village.
Le rêve avait cela de terrifiant qu'il ne cédait en rien à la confusion : tout paraissait sordide, réel.
J'ai été tirée du sommeil par un sursaut nerveux, je ne me sentais pas bien, comme si je m'étais réveillée à l'intérieur d'un avion en piqué. J'avais la nausée. J'ai appelé Quentin, dans la consternante désolation qui était la mienne et je redoutais qu'à ma conscience affolée il réplique par une bourrade qui me laisserait sur le carreau : merde, maman, qu'est-ce qu'on avait dit ?
Le répondeur signala l'absence de Quentin avec une désinvolture qui frôlait la moquerie. Une moquerie dont j'étais la victime clairement désignée, consentante jusque dans l'épuisement. Le répondeur jouait au jeu du chat et de la souris : je ne suis pas là pour l'instant, mais où donc suis-je fourré ? Pas d'affolement, je vous rappelle dès mon retour. Dès mon retour ? Quand ? Quand ? ! ! Rentre, Quentin ! Je t'en prie, rentre ! Je suis enfermée ici, je ne sais plus quoi faire, ta sœur... ! Ta sœur !
Je n'avais plus idée de l'heure qu'il pouvait être et la télévision avait bouclé son programme de la nuit. Calme-toi, me disais-je. Je me suis laissée guider jusqu'à la salle de bains et j'ai passé sur le visage un gant imbibé d'une eau bien froide, revigorante. Ça va aller maintenant. J'ai attrapé la bouteille d'eau de Cologne et j'ai parfumé mes poignets. Je comptais sur une odeur familière pour retrouver mes esprits. Parfois ça marche. Ça fait gagner du temps.
Plongée dans le noir, bouillonnante, je suis restée debout comme ça, adossée au mur du couloir. Je pensais à des choses. A la maison par exemple. A la maison sans les enfants. A la maison avec. A mon mari dans la maison. A la maison sans mon mari. Sans mon mari à la maison sans les enfants. Toutes les combinaisons imaginables. Un arbre à la généalogie hybride s'est soudain dressé devant mes yeux : la grêle avait rendu les noms illisibles, comme striés par des balles de plomb. J'ai fermé les yeux très fort pour le faire disparaître. Il était toujours là. J'ai éclairé le couloir et me suis traînée jusqu'à la terrasse. On avait coulé du plomb dans mes chaussons.
Reprenant une habitude qui avait été la mienne du temps où les enfants sortaient tard le samedi soir, j'ai compté le nombre de voitures qui roulaient les feux éteints. Et j'ai été traversée d'un bref sentiment de soulagement en constatant que les noctambules avaient enfin renoncé à leurs paris insensés et qu'en individus responsables ils regagnaient leur maison, pleins phares, sans risquer leur vie. Il faut que jeunesse se passe, je le sais bien, mais de là à mettre la vie en péril, il y a une marge. Quentin, lui, n'a jamais été comme ça. Il était fêtard, je ne le nie pas, mais il était droit. Ce n'était pas son genre de chercher les ennuis. Il aurait été peiné de nous savoir inquiets, son père et moi. Il filait droit, il avait de l'ambition, un projet de vie, des idées. En somme, c'était une bonne nature, résolue et coureuse. Il voulait voir le monde, nous l'avons encouragé, c'était sa vie après tout. Sa vie telle qu'il l'avait décidé. Valériane. C'était autre chose, forcément. Son insouciant désir de fuite, nous ne l'avons jamais compris à la maison. Y avait-il au moins quelque chose à comprendre ? La manière dont elle nous a accusés, ça ne se conçoit pas. Elle, elle l'a conçu, avec une méticulosité cinglante. Sa vie de feu, sa vie braquée, et ces plateaux d'ordures que lui servaient des hommes sans conscience. Toutes ces choses. Toutes ces saletés qui ont fini par balayer la vie autour d'elle. Le procès en a fait ses choux gras.
Quelle mère, quelle mère ai-je été pour abriter sous cette tignasse, ma fille, autant d'épines, cette rage butée ? On n'est plus la même femme quand l'enfant que vous avez aimé, protégé, accueilli dans vos bras vous reproche de l'avoir faire naître.
Je me suis mise à pleurer et je me suis trouvée très bête. Très. Une femme qui pleure sur son balcon, on a l'air de quoi après ça ? Valériane n'allait pas rentrer. Et j'ai pensé : elle doit traîner avec son frère. Quand ça n'allait pas, elle se réfugiait chez lui, son appartement faisait office de grand défouloir. Et ils parlaient toute la nuit, elle vidait le sac de ses accusations et Quentin me racontait tout parce il n'a jamais appris à tenir sa langue. Côté mère. Et quand il me révélait comment Valériane envisageait de vivre sa vie et comment elle se figurait quelle espèce de salope j'étais (c'était ses mots, les siens) je pensais presque contre mon gré qu'elle avait fait le bon choix de vivre à l'étranger.
Une mer de séparation, des rancunes noyées dans les décalages horaires.

Le restant de la nuit je l'ai passé sur la terrasse. Oubliant le froid, la bruine. Jusqu'au lever du soleil, j'ai compté : 43 voitures. Et pas une étoile dans le ciel.
Tout était brouillé.

Le lendemain matin, j'ai pu joindre Quentin au téléphone. Il a fait l'étonné. Il a dit que je n'avais laissé aucun message sur son répondeur. Il avait passé la soirée au bowling, il était rentré tard et n'avait consulté son répondeur qu'au petit matin. A sa voix, je compris qu'il avait la gueule de bois. Il n'y avait eu aucun message pour lui. Aucun. Et il a articulé, comme pour s'assurer que les choses étaient claires de mon côté comme du sien : tu ne m'as pas appelé, maman.
Il s'est raclé la gorge, a commencé à me demander si j'allais bien, et lorsque je l'ai interrompu pour lui demander si Valériane avait couché chez lui, il a marqué un long silence. Un silence très étudié, eus-je l'impression. Je lui ai dit que tout allait bien, seulement tu diras à Valériane que je me suis inquiétée toute la nuit et je ne veux plus passer des nuits comme ça. Quentin a de nouveau marqué un très long silence, il m'a dit ce qu'il m'avait déjà dit la dernière fois que l'on s'était disputés au téléphone et je lui ai redit, ce que je pensais tout haut de ses histoires à lui : si tu veux faire passer ta sœur pour morte, ça ne tient qu'à toi. Vous êtes de mèche tous les deux, je le sais bien. Cul et chemise. Mais c'est ma fille, Quentin, tu m'entends ? C'est ma fille et j'ai besoin de la voir. Quentin, tu es là ?
Quentin m'avait pratiquement raccroché au nez.
Je me suis rendue dans la chambre de Valériane, j'ai sorti du placard deux ou trois affaires à elle. Je les ai arrangées un peu parce que certaines de ses chemises avaient été froissées dans le rangement et je les ai soigneusement posées dans un petit sac de voyage. Elle ne veut peut-être plus me voir, ai-je pensé, mais au moins, quand Quentin lui donnera ses affaires bien pliées, elle saura que je pense beaucoup à elle.

Mais beaucoup, ce n'est pas assez.

Quentin est arrivé dans un petit bruit de porte qui se ferme. Il m'a trouvée allongée sur le lit. Je m'étais endormie, mon bâillement n'était pas feint.
- Bonjour, chéri. Tu as coupé tes cheveux ?
Quentin m'a serré très fort contre lui.
Nous étions assis l'un à côté de l'autre sur le lit. Mon coude touchait le sien.
Tu es fort comme ton père, lui ai-je dit tout bas.
Il a essuyé mes larmes avec son pouce et, prenant mon visage entre ses mains, il m'a laissé un baiser sur la joue.

 


ACHETER

Feuillet 8 pages
1 euro (port compris)
Isbn 2-84717-036-7
© Ambition chocolatée et déconfiture, Lyon, 2004.

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ANTON OTTERO

Plus d'infos sur l'illustratrice
GUDULE DELUXE

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