LE NOM DE MARIE
J'étais là, dans son ombre trop grande et qui sentait
si bon, dans l'ombre géante de cette femme aux odeurs coûteuses,
à l'air étrangement lointain, sous le vent de son
manteau, de ses gants de cuir, de ses bas et de ses talons aiguilles
qui piétinaient mon cur d'enfant, trente-deux ans,
immense pour moi, grande à un point que je pensais escalader
la plus haute falaise pour lui prendre l'un de ces baisers qui me
brûlaient les lèvres et qu'elle oubliait si souvent
de me donner le soir lorsque Nana m'emmenait au lit. Elle ne s'est
jamais compromise avec ce genre d'épanchements sanguins et
froissés qu'affectionne pourtant l'enfance.
L'appartement lui-même était immense. Quatre pièces
entre sa chambre et la mienne. De lourds rideaux choisis avec soin
couvraient les doubles fenêtres afin que nul ne sache quels
drames terribles se tramaient sous mon front frangé de brun
à regarder celle qui m'avait mise au monde me laisser tant
à l'écart de sa vie. Je dis sa chambre. Mon père
était souvent absent. Il travaillait. Je ne me souviens de
lui que très rarement à table, le dimanche le plus
certainement. Je ne l'ai jamais vraiment connu. Je ne l'ai jamais
vu l'embrasser et j'aime autant cela. Je pense que j'aurais pu alors
être prise de ce genre de crise frénétique dont
j'avais le secret et que ma nurse redoutait. Moi et moi seule avait
le droit de baiser tendrement ces joues fraîches et poudrées
que le soleil ne connaissait pas. Je voulais percer le secret de
cette femme blonde qui traversait les places le regard vide. Je
ne connaissais que très peu mes grands-parents, entraperçus
de temps à autre, pour les événements marquants,
anniversaires, jours de l'an, qu'elle ne fêtait jamais vraiment,
comme détachée, définitivement ailleurs. Elle
ne parlait jamais de sa mère, n'entretenant avec elle que
des rapports courtois et polis. Nous ne fréquentions personne,
en dehors des mondanités nécessaires à la bourgeoisie
établie, l'une et l'autre repliées sur nous-mêmes
et ce trop grand appartement. Je ne savais d'elle que ses jupes
et ses parfums, que les heures passées seule dans la chambre,
la salle de bains, ou chez d'autres dames qui, comme elle, espéraient
leur mari et la mort avec la même tension, la même délicatesse,
la même insouciance peut-être, comme une extrême
délivrance - si l'un ne revient pas, l'autre finira bien
par me prendre - ceintes d'ennui et de tristesse. J'avais six ans
et n'imaginais pas un seul instant que cette femme si belle, si
jeune et si désirable qui était ma mère était
maladivement dépressive.
Je pose encore sur elle et les premières années de
mon enfance le même regard dérouté par la souffrance,
la souffrance qu'un ennui profond, qu'un profond manque d'amour,
avait porté au paroxysme. Ma mère nimbée de
délicates soies. Je la perçois toujours au travers
de ce voile diaphane qu'encourageait sa blondeur, son élégance.
Elle ne sortait jamais sans gants, ne montrant d'elle que quelques
infimes morceaux de peau, adorés, jamais je ne l'ai vue nue,
et c'est pourquoi sans doute j'aimais tant observer sa nuque en
silence, le soir, avant d'aller au lit, avant l'épreuve du
baiser, pourquoi j'adorais glisser ma main dans la sienne, l'hiver,
et sentir le contact du cuir froid, pourquoi les bas de ses jambes
croisées me fascinaient au point d'attendre des heures durant
l'incroyable bruit de leur frottement lorsqu'elle se levait pour
servir le thé. Ma mère si prodigieusement belle que
je crus plus tard, à l'adolescence, devoir devenir le cerbère
de sa vie, la garder jalousement, en fidèle chien de mon
père, ce berger que préoccupaient davantage les cours
boursiers que nous deux, restées à Paris, ne connaissant
du monde que la rue de Vaugirard et ses alentours, oubliées
de Dieu dans notre grand appartement où jamais je ne les
ai entendus, ne serait-ce qu'une seule fois, faire l'amour, au point
que je l'ai passionnément souhaité un temps pour espérer
la voir sourire, tout simplement sourire. Jamais je ne l'ai vue
sourire. Jamais je ne l'ai appelée maman. Peut-être
n'avait-elle fait l'amour qu'une seule fois, afin de me concevoir,
sans doute par erreur.
Ma mère. J'aurais tant aimé aller à la messe,
le dimanche, comme mes amies et leurs mères, aller à
la messe pour user mes collants au bois mille fois poli du banc
d'église. Mais ma mère se désintéressait
de tout, aussi de cela, croyante par nécessité plutôt
que par foi, comme tant de gens, mais jamais factice ni bigote,
mondaine sans doute parce qu'une femme comme elle se devait de garder
liens avec celles et ceux de sa race, mais pourtant un être
au fond retiré du monde, enfermant avec elle sa fille unique,
moi, dans son pays étroit et sombre, son souterrain dont
nul ne possédait la clé. Six ans, dix ans, quatorze
ans, et toujours le même rituel du soir. Sans baiser que ceux
que je volais. Aucune photo dans l'appartement. Pas de famille,
pas de souvenir. Pas d'existence réelle. Nous étions
comme suspendues dans le vide, dans le temps. J'étais une
petite fille seule et solitaire. Je n'avais guère d'amis.
Je l'aimais trop pour cela. Cet amour prenait tout l'espace de ma
vie et de mon cur. Je l'aimais trop sans parvenir à
la comprendre. Je l'aimais sans doute parce qu'elle ne m'aimait
pas.
Qu'étais-je exactement pour elle sinon le reflet de son
âge, du temps assassin qui passait sur son corps et son visage
? Elle m'avoua un jour que ma naissance fut un cauchemar pour elle,
elle ne m'épargna aucun détail, fut-ce par sadisme
ou inconscience, je ne le saurais plus maintenant, sa chair déchirée
et recousue, le sang perdu, les heures de travail, les supplications
adressées au médecin pour qu'il la tue ou me tue,
moi, cette chose qui ne voulait pas sortir, n'y parvenait pas, la
violence de ses propos sur moi, pour moi. J'étais une adolescente
introvertie, trop maigre, trop silencieuse, la couvant du regard,
l'étouffant de ma passion animale et sans espoir, refusant
de porter les robes qu'elle me faisait acheter par Nana, refusant
de se nourrir, puis petit à petit, à mesure que je
grandissais et devenait une femme - elle s'était désintéressée
de mes premières règles, invoquant le dégoût
- refusant tout, en bloc, et surtout ce corps qui se détachait
progressivement de celui de ma mère, qui devenait autonome,
refusant la nourriture qui le ferait changer, refusant les caresses
maladroites des garçons dans les toilettes du collège.
Je ne voulais que sa caresse sur moi. Je voulais son regard sur
moi, ses baisers sur moi. Je rêvais qu'elle choisisse elle-même
mes vêtements, qu'elle me parle, juste qu'elle me parle et
me regarde, de temps en temps me regarde, moi, sa seule fille, son
enfant. Qu'espérais-je vraiment de celle qui prenait le thé
avec des êtres étranges et longs, en robes élégantes,
bottées et souveraines, dont elle demeurait cependant la
plus diaphane, la plus évanescente ? Toutes mariées.
Toutes tristes, également tristes. Toutes délaissées.
Pour une plus jeune, une plus drôle, une plus ronde, une plus
simple, une mal éduquée. Qu'espérais-je sinon
de l'amour ? Moi, je les regardais, assise en tailleur sur le sol
du salon pour agacer ma mère lorsque ses compagnes d'infortune
et de langueur lui rendaient visite, qu'elle me voit enfin, me remarque,
m'apostrophe. Je maigrissais toujours plus, sans fin. Je finis par
tomber malade. Je ne pouvais plus aller au lycée. J'avais
atteint le seuil, la limite, j'étais à la frontière.
Ma mère ne s'en rendit pas compte. Mon père revint.
Il resta à mon chevet. Je me souviens d'un homme grand et
souriant, brun autant que celle que j'aimais était blonde,
un homme qui me remit sur pieds pour m'annoncer ensuite qu'il quittait
ma mère, définitivement cette fois, il me la laissait,
je ne le reverrai que bien des années plus tard, toujours
aussi beau malgré ses cheveux blancs et son visage ridé.
J'avais dix-sept ans et n'avais jamais connu d'autre amour que
celui que je portais à ma mère, étiolé
cependant par son absence lors de mes deux années d'hôpital,
fendu par les longues discussions avec le psychologue qu'on m'avait
donné et qui m'avait permis de sortir enfin la tête
du liquide amiotique dans lequel j'avais baigné jusqu'alors.
Je rencontrai deux romans qui me parlaient d'elle, et les cercles
de plomb qui avaient pu peser un temps sur la vie ratée de
ces femmes parvinrent à me réconcilier avec moi-même.
Je rentrai à la maison, changée, plus forte, plus
sage aussi. Elle n'avait guère changé. Elle se rapprochait
de la cinquantaine sans sourciller. Notre appartement aussi était
resté le même. Je ne lui ressemblais pas. Mes yeux
sombres et ma peau mate, mes cheveux bruns et courts, contrastaient
avec sa pâleur incroyable, ses yeux verts, ses mains fines
et blanches. J'avais l'air d'un charpentier mal dégrossi
à côté d'elle. Je l'admirais toujours secrètement.
Je rentrai à l'Université. Déménageai.
M'éloignais. J'allais à la rencontre de la littérature
qui me prit la main et me donnait nombre de mères plus belles
les unes que les autres. Secrètement, je continuais à
penser que c'était la vraie, l'originelle, la plus belle
de toutes. Cependant, doucement, les livres me soignèrent.
Je fus libérée. Je me libérai. Je l'oubliai.
J'oubliai jusqu'à mon nom, qui était encore le sien,
celui d'une famille qui au fond n'avait jamais vraiment existé.
A vingt ans, enfin, je me mis à vivre et ne vis plus du tout
ma mère.
Je vivais seule. Mes rapports avec les hommes et l'amour demeuraient
difficiles et incertains. Je n'avais eu que des aventures brèves,
parfois avec des hommes mariés, toujours terminées
avant que d'être vécues, tuées dans l'uf
par mon manque de confiance en ma capacité à aimer,
moi qui fut pourtant si follement éprise lors des premières
années de ma vie. Ma passion tarie, et longuement analysée,
avait fait d'irrémédiables entailles en moi, de larges
blessures. Ma peur de vivre était terrible. Une jeune femme
de trente ans désespérément seule, dans une
ville immense et froide, sans père, sans mère, sans
amour. Ils se rappelèrent à mon bon souvenir le soir
de septembre 1992, lorsque mon père me téléphona
pour m'annoncer sa mort. Elle était partie dans la nuit,
bien calmement, d'un arrêt cardiaque. Je réalisai soudain
qu'elle avait eu un cur. Il n'avait pas revu ma mère
depuis plus de dix ans. Il ne savait rien d'elle, rien de moi. Un
étranger, qui avait été absent de notre histoire
d'amour, m'annonçait brutalement la définitive disparition
de l'être que j'avais le plus aimé au monde. Ma mère
était morte. Sans un adieu. Sans même me laisser la
possibilité de lui prendre ce baiser qu'elle ne sut jamais
me donner.
J'entrai dans notre appartement comme en un mausolée. J'y
fis porter des monceaux de fleurs coupées, seules capables
de soutenir la beauté de cette femme qui semblait dormir,
reposer encore une fois sur son lit comme je l'avais déjà
vue faire, surprise de son calme, de sa raideur, comme si sa seule
préoccupation avait été de ne pas se froisser.
Je vacillai lorsque je la vis. Mon père me soutint. Sans
comprendre. Pour qui n'a jamais vécu un deuil, ces mots sembleront
pathétiques. Je fis sortir les amies, les parents, les connaissances.
Je voulais la voir seule, enfin seule, rien qu'à moi, elle
que je n'eus jamais. Je baisai ses lèvres dures et froides.
Je cherchai dans la chambre ses gants de cuir qui me fascinaient
tant lorsque j'étais enfant et qu'elle m'accordait l'immense
privilège de lui tenir la main, rue de Vaugirard, gants de
cuir glacés mais brûlants à ma petite main qui
désirait plus que tout celle de ma mère, gants odorants.
J'ouvris les tiroirs de son secrétaire. Une photo était
serrée sur le dessus d'une pile de lettres. Je n'osai y toucher
tout d'abord, mais le regard doux et clair de la jeune femme - qui
n'était pas ma mère - qui regardait fixement l'objectif
en souriant, me fit commettre cette sublime erreur : je lus, je
lus longtemps, maladivement, j'allai patiemment à la rencontre
de cette femme inconnue, morte aujourd'hui, qui reposait sur son
lit de fleurs, cette femme froide que j'avais si violemment aimée
sans rien n'en recevoir en retour qu'une tiède sollicitude,
celle qu'elle porta de temps en temps à mon éducation,
cette femme si détachée de moi et de tout et qui,
pourtant, aima un jour, fut trahie un jour, épousa mon père
par dépit, fit un enfant par tradition, par nécessité
bourgeoise, par punition, la punition d'elle-même, avec dégoût,
dégoût de la nuit de noces qu'elle s'imposa, dégoût
de l'ennui de la vie avec cet homme beau mais dont le sexe, sans
doute, dut l'effrayer. Une vie gâchée. La sienne. Celle
qu'elle m'avait donnée.
Il y avait un nom, une date et quelques mots griffonnés
au dos de la photographie : Marie, été 1955, pour
Edith, mon amour.
BAISER A MORAND
Je me suis jetée de la fenêtre pour toi. Tu étais
la première. Je n'ai pas de regrets mais de temps en temps
un rêve : celui-ci, voilà. Tu as juste à lire.
Ecoute bien et délie-moi, ma Délie. Je peux rester
comme ça, nue au milieu de la rue et que tu me vois de ta
fenêtre, ce que je souhaite, et si mon front saigne c'est
de l'avoir trop frotté à l'aubépine, le bouquet
que je t'apporte, je peux rester comme ça, pas de malaise,
je prends mon temps, j'attends, je bascule parfois vers l'avant,
même s'il pleut je reste, je vais pas partir maintenant, pas
maintenant que je te sens proche, plus proche, tu vas ouvrir les
yeux, caresser distraitement de ta paume éveillée
le plancher dur et un peu sale, ne plus bouger quelques instants
puis recommencer, tes doigts bougent, fourmillent, ta main, ton
poignet, ta bouche mord l'oreiller, tu ne sais pas que je suis là,
ta tête frottée à l'édredon doux, tu
ne sais pas encore mais tu pressens, la folie toute proche, l'aliénation
complète, nue sous ta fenêtre et la pluie qui frappe
tes volets, ta vitre, tu t'éveilles, ouvres les yeux, dans
l'illusion encore présente d'un rêve auquel sans doute
je n'appartenais pas, lève-toi, viens, approche-toi de cette
fenêtre, j'en crève, viens vite, pas de malaise mais
la folie qui sourd, qui monte, qui embue l'esprit, et je n'arrive
plus à raisonner, sinon à l'intérieur de moi-même
comme une caisse vide, je suis une pute, tous les humains sont des
putes, versés dans la douceur mièvre d'amours partagées.
Quel spasme !
Voilà la première phase que je voulais t'écrire,
une phrase vipère, purgée à mort de ses tentations
les plus fortes, dire des choses, te payer, me payer ta tête
et que mon cul s'enchante de ta bouche et de tes désirs.
Je sais tes mains comme nul ne peut les savoir. Je n'ai pas peur
de ce que je ressens même si cela parfois m'étouffe
et que ma tête verse à l'arrière. De la voiture,
ce lieu clos, je lèche les fenêtres froides. Tu me
tournes le dos et ta nuque rebondit dans mes fantasmes. J'y porterai
la main, j'humilierai ton front, je pencherai vers tes seins et
finirai folle de t'aimer en silence, à mordre l'intérieur
de ma joue en espérant que tu touches à tes cheveux
et que l'odeur salée s'enroule à moi. Je vis dans
l'espoir insensé de notre rencontre, nue devant ta porte,
car j'ai enfin franchi le seuil de l'immeuble, grimpé l'escalier
de bois sombre et je suis arrivée là, devant cette
porte déjà passée jadis et aujourd'hui close
à moi, et peut-être tu vas ouvrir et me prendre contre
toi, mais je rêve cela, rien n'est réel que les images
angoissantes de ma nudité dansant devant mes yeux plus écarquillés
que jamais. Jamais tu ne passeras ta main sur mon front pour apaiser
ma fièvre. Jamais tu ne diras mon prénom comme un
murmure parce que je t'aurais fait jouir au-delà de tout,
jamais tu ne connaîtras la douceur de mon orgasme. Je baise
en rêve tes seins et ta nuque. Je rêve de ce baiser
doux comme l'eau d'une rivière et la tiédeur soudaine
entre nos cuisses. Le choc de tes dents aux miennes, le souffle
qui devient plus rapide entrecoupé de mots, syncopé
et instable, distant et crédible. Nos choix discutables à
renverser meubles et objets, à suivre le rythme imaginaire
d'une rhétorique précieuse. Ne me vole pas. Je raisonne
comme une caisse vide. Donne-m'en pour mon argent, petite salope.
Tes bras que mes doigts serrent, l'invention de tes baisers.
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