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VITA NOVA

On s'engage dans l'amour comme on s'engage dans une vocation, comme on répond à l'appel de Dieu ou de la mer, on s'y engage totalement, violemment, et pourtant, certains hésitent, certains reculent, certains, craintifs, n'entrent pas dans les vagues en aveugles, ne risquent rien, ne risquent pas cette pitoyable hydrocution, toujours possible, toujours probable. Que faut-il pour savoir si l'on est amoureux ou pas, que faut-il au fond ? Le picotement chaud du ventre à chaque baiser, le désir, l'envie de s'éveiller contre son corps, l'envie d'y croire, partir ensemble, mourir ensemble ? Et puis quand l'autre vous quitte, que faire, qu'y faire, comment accepter, comment faire taire en soi le regret, les souvenirs, ceux qui vous mettent au bord des larmes, vous précipitent du haut de l'échelle ? La chute dure le temps du deuil mais il serait tellement plus simple que l'autre soit mort, les choses seraient tellement plus claires, votre instinct de propriété, votre possessivité, tout serait réglé, plus à vous, plus à personne, de la pluie sur le corps pour laver la douleur, et l'ignorance qui revient, l'oubli, la disparition progressive et certaine du souvenir, du visage, du corps (non, peut-être pas, les mains gardent la mémoire du corps caressé), de l'amour qui compte et dure, qui ne comptait pas le temps, qui ne compte plus, la mort complète du temps et le visage s'efface ou reste une icône figée car plus à vous, plus à personne, plus personne, la disparition.

Il ne semble pas pleuvoir mais difficile de savoir car tout est humide. Les murs suintent et l'odeur âcre des tapisseries arrachées, des peintures écaillées, le manque d'air, sont un voile épais sur le dehors. Rien n'en filtre. Les volets ont été condamnés, des planches de bois obstruent les fenêtres, le sol est sale, le lit se résume en un matelas défoncé, brun. Attaché au pied d'un fauteuil face au lit. Pénétré de cette odeur âcre, de cette lourdeur de l'air, de cette impossible fuite vers le dehors, le corps nu ne s'élance plus, recroquevillé plutôt, replié sur son propre vide, un petit animal nu et suffocant, marqué de coups, le corps nu gémit, frappe de la tête le sol, supplie, gémit. " Accueillez celui qui est faible… Que celui qui mange ne méprise pas celui qui ne mange pas…"

On ne sait jamais vraiment qui l'on est, ce dont on est fait, ce dont on est capable, dans cette vie où rien ne nous menace sinon l'amour, sa perte et la mort, sa propre mort, celle des autres, de celles et ceux qu'on aime, qu'on a investi-e-s d'amour, pas de guerre, pas de famine, ce monde où aucun danger ne saurait mettre en péril l'apparence d'être que nous sommes, l'être mondain et social que nous avons forgé, que notre vie forge, petit à petit, année après année, pour échapper aux douleurs, qui nous préserve des souffrances les plus vives ou les plus tenaces, nous écarte des lances, des flèches, des crachats de la foule, comme un voile pudique et jaloux, une fine poussière, une couverture de vide à se poser sur l'âme, surtout ne prends pas froid, frugalité des sentiments, indigence des émotions, un équilibre, un ordre, une vie posée autour de ce joli visage de poupée, lisse et propret, un masque qui nous permet de tenir, oui, malgré tout, de tenir l'existence, la distance, et d'attendre patiemment que la mort nous délivre enfin de l'absurdité évidente, pour qui sait un peu réfléchir, de notre pénible condition. Partir, partir, fuir, quitter tout. Figés dans ce creux, déplorables humains, dans le fond de notre tranchée, dans la boue de notre âme mais au-dehors seuls les généraux défilent et les soldats ont une fleur au bout du fusil, la boutonnière endeuillée de rose, de bleuet, de coquelicot, l'éphémère sensation de propreté de l'âme, camouflés derrière le rideau du théâtre, on attend que la salle s'emplisse, on attend patiemment l'heure d'entrer en scène, de jouer la tragicomédie de nos amours, de nos emplois, de nos familles, de nos passions, et que le coup de théâtre soit la mise à mort des mauvais acteurs, des cabotins, nous pensons finalement que jusqu'à la guillotine du Grand-Guignol, nous ne risquons rien, et voilà, nous ne savons pas, nous ne saurons jamais, qui nous sommes, ce que nous voulions, qui nous aimions, juste des visages, des figures, des mimes grotesques de la joie, du chagrin, du désespoir et de l'amour. Alors que dire après tout cela ? On se jure, on se presse, des serments comme des langues profondes, des bêtises, et le désenchantement des yeux arrachés au visage, l'être creux qui se tord de douleur, au sol, au sol, au secours, et peut-être qu'il n'a pas d'âge, se dit-il, peut-être n'en a-t-il jamais eu et n'en aura-t-il jamais, comme si le temps se figeait dans la mare de boue d'un pauvre sourire qui implore pitié et clémence à la main qui le frappe. Une drôle de matrice : la souffrance. Est-ce qu'il y a finalement une seule raison pour que tout cela continue, la vie, tout ça ? Par la grâce de Dieu, que ce corps enfin soit délivré des liens qui l'entravent, même si rien ne pourra rendre son âme plus libre que ce que la société lui permet ! " Ne nous soumets pas à la tentation… ".

Le corps lambeau, charpie, écorce et grain, le corps percé, blessé, figé, meurtri, le corps nu et sale, le corps bouilli, le corps désordre, famine, terrible, angoisse, désespoir, le corps dans les larmes et l'urine, le corps dans la poussière, le corps moisi, ne sachant plus vraiment qui il est, c'est sûr, ne sachant pas du tout où il est, il appelle, il appelle, trésor de la voix humaine qui traverse la poussière et s'élève, et se rétracte et s'engouffre, la gorge sèche et brisée, à mourir, il pleure, il gémit, maman n'est pas là mais un vrai désespoir d'enfant, et chaque son, chaque larme, chaque son tenté et repris par la gorge et le hoquet, se heurte au vide absolu qui le ceint, au vide sans limite. Son corps n'a plus de frontière, lui-même qui est-il ? Plus de fin. Tout lui semble sans fin. La sueur, toujours, du front, la nuque, les reins, les fesses, sueur où se colle la poussière, sourde, crue, lourde, la gorge dans la poussière, le sexe dans la poussière, le sol poussiéreux, la poussière partout, pénétrant partout, et ses poignets lui font mal, liés. La chambre est sans fenêtre, haute, très haute dans la maison abandonnée, comme il l'est lui-même de Dieu, de sa famille, de ses amis, de son bourreau même qui dort quelque part dans l'ombre, tapi dans l'ombre comme un animal traqué et tragique, prêt à bondir, à lui bondir dessus, griffes dehors, tigre famélique assoiffé de son sang. Il est là avec lui. Plus personne aujourd'hui ne porte de masque. La nudité est si évidente. Son homme, son bourreau, a arraché le masque que la société, ses amis, sa famille, lui faisaient porter. Oté le masque, violemment ôté. Comme ses vêtements. Ses chaussures. Va-nu-pieds. Les cheveux autour de lui en signe de fatigue, collés au visage, à la nuque, étrange sensation du crâne à vif, de l'âme livrée, au froid, à la poussière, à l'humidité, il a froid, sensation plus étrange encore, ne rien pouvoir toucher, entravé comme une bête promise à l'abattoir, ne rien pouvoir toucher de ses mains, de la paume de ses mains. Quelle purification ? De quoi parle-t-il ? Est-ce de l'amour ? Est-ce qu'il m'aime ? Est-ce que posséder quelqu'un, c'est l'aimer ? Faire le choix de vivre avec quelqu'un qu'on aime bien, avec qui on s'entend bien, qu'on supporte bien, comme cela aurait du être, dans sa vie, sa vie si rectiligne, si bien tracée, sa vie sans embûche, avec seulement une petite femme à la maison, avec seulement celle rencontrée un jour sur un banc de fac mais elle arrête ses études, on se marie, elle fait des enfants, je la trompe, et on vit ensemble, est-ce l'amour ? Il entend dans l'ombre : la resignacion es un suicidio permanente… Il lit en moi comme dans un livre ouvert, je suis son livre ouvert. " Tu aimeras ton prochain comme toi-même. "

Pris au piège de la société, on se sent obligés, contraints, forcés, pieds et poings liés, bête entravée, on est pris, la maison, la voiture, les vêtements, la culture même, piégés, on est piégés, et lâches, on se piège soi-même, la liberté nous fuit, fuit, et les idéaux ne mènent à rien, ils meurent, plus personne pour les relayer, ne serait-on pas à l'aube d'une révolution ? L'amour lui-même, convenu, réglé, archivé, classé, le retour du mariage, l'emprisonnement, la hiérarchie, non, faut pas, pas accepter, pousser les murs, au contraire, s'opposer, résister, frapper les murs et l'air, et qu'il y ait des morts, enfin, des martyrs, des morts, en quoi la mort est-elle grave si elle ne sert à rien, la mort n'a de sens que celui qu'on lui donne, mourir, après tout, quand le désespoir est plus fort que tout, si fort, si sombre, l'avenir, si vide, quel choix alors, quelle décision, que tout cela ait enfin un sens, bon Dieu, un sens. O l'amour, cette drôle de chose, cette notion, idée, abstraction, à qui refuse de la vivre et j'en suis. Arrache la langue avec les dents, le baiser est dur et c'est de la pierre dans la bouche, du gravier, comment dire ensuite, comment parler, mal, mal, mal, ça fait mal, l'amour, ça fait mal, jusqu'au vertige, idée sombre de sang versé, l'amour, des fontaines de sang, mourir pour des idées, mourir de chagrin, mourir d'amour perdu, le sang bouillonne, donner un sens à la vie, une vie où fleurit le courage, où s'abstient la misère, l'amour c'est tout, sauf la misère, sauf le médiocre, sauf l'ennui, sauf l'absence de liberté. Une force, la spirale des corps l'un à l'autre et non plus engoncés d'eux-mêmes, les corps l'un à l'autre, la misère de l'amour est l'arrachement des corps qui s'aimaient, le détachement, la mort, l'oubli, la séparation, le temps qui passe. Facile de se souvenir de cette première misère d'amour, non ? Comment accepter que le temps nous noie, que l'autre, le corps aimé, répète les mêmes gestes, ait les mêmes rires, les mêmes étreintes ? Comment accepter ? Comment faire que tout soit neuf pour soi, sans trahir l'amour qui fut et qui ne devait plus être ? Comment trouver l'absolution, la solution, comment jeter enfin les habits du deuil, les vestiges d'enlacement ? " Vivez en paix et ne vous vengez pas vous-mêmes, mes bien-aimés. " Gentiment creux, le chagrin passe, comme le sentiment d'amour, tout passe, tout finit par passer, l'amour comme le reste, pure fiction, invention de l'esprit qui nous rassure, avancer dans la vie, car quoi, au bout quel but, quelle fin, quelle absolution, résolution, solution, quelle fin, le définitif abandon de Dieu, pour tous, pour toutes, ça vient, ça cingle, au bout du compte, fais tes comptes, c'est la fin, c'est clos, ça se ferme, un éternel dimanche, le repos, une porte claquée derrière soi, ça gifle, pleine figure au point d'en être renversé et l'absence de connaissance, on ne sait pas, on sait rien, les autres autour pleurent ou se réjouissent, autour, ils savent, agglutinés comme des mouches autour d'une bière fraîche, c'est triste à mourir, c'est bizarre, pas d'amour ça non, juste voir sa propre mort dans celle de l'autre, prochainement, chacun son tour. Perdre le corps aimé, c'est se perdre un peu. C'est perdre un peu de lien avec la vie, perdre le courage de la caresse, le possible orgasme, le plaisir qui rend fou, et quoi de plus sacré au fond ?

Comment savoir ? Obscurité dense et profonde. Les yeux se sont sans doute un peu habitués mais pas facile, ça fait mal, ça tire sur la rétine. De tout son poids, amoureuse, la nuit permanente s'est allongée sur son corps. Je suis seul, je suis seul, pense-t-il, seul au milieu de l'ombre, seul au milieu de la nuit, et je fais corps avec elle et je suis elle et elle me pénètre, elle pénètre en moi, par chaque vacance, chaque béance, elle est en moi, je me noie en elle. Où est-il ? Où est-il ? La bête, le monstre, le séducteur, le bourreau, celui qui m'a amené ici, celui qui m'a enchaîné, celui qui m'a déshabillé, l'amour, l'amour, est-ce bien cela l'amour, cette grotesque mise en scène, il eut été si simple de me tuer. Si simple, rapidement, achever tout cela, proprement, mais non, il y a plaisir à le savoir là, entravé, dans l'obscurité, nu, malade de froid et de peur, sale, seul, si simple de le savoir pleurant, gémissant, suppliant, l'appelant, le demandant, plaisir onaniste de cette seule idée, il le savait, cette seule idée du jeune et tendre et brillant Guillaume, nu dans la poussière aujourd'hui, pris dans l'exacte souffrance de l'abandon, au piège de sa propre séduction, Guillaume, ce garçon que Paul a enchaîné, ce garçon que Paul a séduit comme on séduit la mer à y pénétrer très lentement, comme on séduit la nuit d'été à s'y prélasser, la fraîcheur des longues nuits d'été qui vient calmer la chair mordue du sel de l'après-midi. Guillaume, dans la cour du lycée, jeune, oisif, futile, un véritable aimant pour Paul, une magie, la lourde douceur des sens et la peau imaginée, l'odeur de la peau imaginée, le pressentiment d'un écueil où briser la vague du désir, briser les reins de Guillaume, ce brillant fils de famille, promis à Médecine, à l'Ecole Notariale, à Normale Sup, ce beau garçon aux yeux clairs, à l'angélisme vainqueur, triomphant de tout, la chair où planter les dents, où enfoncer tranquillement les griffes, tout de suite cette idée dans la tête de Paul, idée ténue, prégnante, cette idée comme un chien qui aboie, dans la tête de Paul, aboie, le franchissement soudain et interdit d'une frontière invisible, pénétrer la chair, douce, douce, ô sans doute à s'en renverser, la tête à l'envers, c'est sûr, pénétrer la chair jusqu'au délire. La chair rose et dorée du beau garçon blond. Oui. Guillaume fanfaronne, Guillaume tangue, Guillaume ondule, dans la cour du lycée, Guillaume vainqueur et vaincu maintenant, si vain, à genoux, pleurant, suppliant, espérant son bourreau, qu'il le délivre enfin de la poussière, de l'urine et de la sueur. Epreuve, délivrance, amour. Paul, cette conscience du désir de voir Guillaume le supplier un jour, très tôt, dès le premier repas avec les consciencieux parents bourgeois, dès les premiers mots dits, susurrés et faire mouche, pris comme une mouche sur du miel, Guillaume devant Paul, ça y est. Il a commencé par l'approcher, rôde, tourne autour de lui, observe, sombre, noir, étrange, étranger au fils de famille, au fils d'avocat, à la promesse d'avenir brillant, illusoire, c'est un grand fauve autour de lui, brun, sombre, noir, et l'idée fugace traversant l'esprit de Guillaume, la jolie idée, tenter ça, passer le pas, essayer ça aussi, comme on essaie l'alcool, les filles, le cannabis, essayer Paul, essayer l'ombre, après tout, pourquoi pas, pourquoi pas après tout, tout est si vain, vaincu alors, Guillaume. Il suit Paul, c'est la nuit, il suit Paul au sommet de la colline, il entre avec lui dans cette vieille maison de village, au sommet, isolée, infiniment grande, quatorze pièces, elles semblent toutes semblables à une infime différence près, maison labyrinthe où se perdre une nuit, juste pour essayer, tenter, ça aussi, pourquoi pas, passer la nuit avec Paul dans cette grande maison, le litre de vodka sous le bras, faudra bien ça, je crois, pour que j'y consente, mais il a quand même un sacré regard, ce Paul, bien noir, bien profond, il me plaît au fond, ouais, tenter ça aussi, essayer Paul, tant de lassitudes, les corps des filles et des peines à jouir, toutes, à pas accepter les trucs que je propose, à rien faire, se laisser faire, à moi un peu, à mon tour, ce Paul mécréant, le suivre, le barbare, le maure, lié à lui, jeune gaulois blond à la chevelure beurrée, pourquoi pas, hein, suivre Paul, suivre le sauvage, l'indigène, le pauvre, le fou, le littéraire. Guillaume suit Paul, un temps, on peut tout se permettre, la jeunesse, avant la vie, la vie devant soi pour être sage et sérieux, la réalité, après, le monde, pour l'instant tout se permettre et ne craindre rien. Que sont les blessures pour celui qui défie son âge et le temps qui passe ? " Nous sommes un seul corps, étant tous membres les uns des autres ". Guillaume est un enfant qu'il faut punir d'être si joli. Il faut couvrir de poussière ce qui brille, de laideur la beauté, de crasse l'aisance. Cette maison abandonnée, sans doute un héritage que les haines délétères ont ruiné, le vide, maison hantée de ténèbres et c'est tout, poussière, humidité, vide. Guillaume mendie la fin. Il attend le suprême châtiment de Paul qui le fait attendre depuis des heures. Il attend l'absolution de celui-là même qui l'a blessé, meurtri, violé, trompé, séduit, trahi, poussé dans le gouffre et l'horreur, percé, écrasé, entravé, qui a soufflé comme un cheval malade sur sa nuque, appuyé sur son dos, saisi ses reins, brisé ses vertèbres, dépouillé, crevé, pauvre abcès d'amour et puis plus rien, abandonné, livré au silence, à l'obscurité, aux terreurs, au froid, à l'absence, à la nudité, à la poussière, à l'urine. Paul. Paul. Il dit. Paul. Paul. Paul. Mon saint. Mon maître. Mon bourreau. Paul. Je voulais être avocat, médecin, dentiste, drapier, soyeux, un homme, un homme qui fait des études, se marie, a des enfants, perpétue le nom de son père, sa race, sa lignée, un homme heureux, Paul, un homme, comme toi, nous aurions pu, nous voulions tant, tu es allé trop loin, Paul, Paul, je t'en prie. Il ne sera jamais un saint celui qui est déjà un martyr.

Qu'est-ce que la mort ? Le grain qu'on ne ramasse pas, la sécheresse, le cœur froid, rien ne bat plus, c'est vide. Quand est-on mort ? Quand ? Alors continue, continue, déchire-toi, ne crains pas de torturer l'animal qui croît en toi, comme un cancer du bout du ciel, sous ta peau les bouquets de trahisons, les amis perdus, les séductions illusoires, les vanités. Tu n'as pas peur je sais, je sais la parcelle d'absolue, complète et sombre déraison qui serre si souvent ta gorge et broie bien doucement les amours en toi, le pardon. Je ne crois pas en Dieu mais je suis l'enfant des compromis, des coups, des clous. Je suis le sacrifice et le néant, agneau de qui je suis le loup. Continue, déchire-toi, ne crains de piétiner ta foi. Je suis un Christ qui n'a pas une chance de résurrection. Je me dissous. Pas de combat. Est-ce qu'il y a seulement une solution à tout ça ? Seulement la fin du jour qui boit jusqu'à la lie l'eau où je me noie. J'ai tant chéri les certitudes. Je suis allée trop haut et l'altitude a brisé mon cœur, jeté à bas mes illusions, des rêves, mes discours. Me revoilà dans la fournaise et de nouveau je ferai le saut. Peut-on rallumer le feu d'une braise ? O la bête malade et qui traîne, entravée de ses propres chaînes, avance péniblement à la marée, inutile du sang qui s'en va. C'est un mensonge retardé, oublié à mon bras entre le ciel et la terre. A chaque retour de manivelle, à chaque nouvel arrivage, sentiments en eau de vaisselle, violence sans solution, la mort, mon Dieu, la mort est une injustice, c'est insupportable. Aucune probable absolution. Juste le vide du soir tenu entre tes bras, des journées lentes à mourir. C'est comme ça. Il est temps de tuer les souvenirs, la brillante jeunesse du sang. O le beau séjour sous la terre et plein la bouche pour te taire. Est-ce que tu penses que je vais accepter ça, hein ? " Voici l'heure de sortir de votre sommeil ". Force hémiale, amour récréant.

" O Guillaume, Guillaume, mon doux, ma chair, lève-toi, éveille-toi, allons, l'aube arrive et ta délivrance, Guillaume, mon blond, mon rose, mon amant, éveille-toi, maintenant, maintenant tu vas savoir, connaître, ô la vérité de Dieu, celui que tu as si longtemps offensé, que je t'ai aidé à offenser, maintenant la vérité, la jalousie terrible, nourrie de ton sein, en moi, la délicieuse écharde, Guillaume. Agneau bêlant, je t'accueille sur mon sein, je te nourris du lait des songes, ô lait amer, et je t'absous, Guillaume, je t'absous, dans un rêve de séminaire, mon Guillaume, ma douleur, écoute naître l'aube dans l'ombre. Je vais maintenant souffler la chandelle, Guillaume, et de nouveau ce sera le jour, je vais souffler la bougie et tu vas t'éveiller, mon doux. Nous sortirons de l'ombre. Nous sortirons ensemble, au soleil, rouler au soleil, au sable, au sel, ce sera l'été Guillaume, notre été, notre renaissance. Quel autre choix ? Je suis épuisé, maintenant. Il faut que tu t'éveilles, qu'on se réveille. Je vais te laver, Guillaume, et t'emmener loin d'ici. Nous avons si longtemps dormi. Je veillais sur toi. Tu ne dis rien ? Tu ne dis rien. Tu m'en veux. Il ne faut pas, Guillaume. Je ne suis pas mauvais. C'est le désir, seulement le désir qui est mauvais. Viens, lève-toi, lève-toi, donne-moi tes lèvres, là ". Oh le baiser putride du monstre… " Je détache tes liens, tu vois, le jeu est fini, ça suffit, viens, lève-toi, je caresse ta peau, tu es sale, je vais te laver, viens, là, tiens sur tes pieds maintenant, marche, je te soutiens, viens, marche, je t'aide, voilà, j'ai bien réfléchi, je ne peux pas te laisser partir, tu comprends, Guillaume, je t'aime trop maintenant, c'était si bon de t'enculer, mon doux, viens, ma conscience est vive, tu sais, je suis enfin né, Guillaume, comme un poignard dans le cœur que je ne veux plus retirer. Il fait presque jour, sortons ensemble. Les souffrances du temps présent sont sans proportion avec la gloire qui doit être révélée en nous. Nous n'avons plus qu'à grandir ensemble. Sortons de l'ombre. Tu seras un peu triste de ne plus voir ta famille, au début, seulement, tu verras, car les familles sont la plaie de l'humanité, les familles nous dévorent bien plus que le plus douloureux des chagrins d'amour, voilà, on s'en va ensemble, tu ne les vois plus, tu es triste mais tu comprends à quel point ils t'ont menti, ne te savaient pas, ne te voyaient pas mais seulement l'investissement, le potentiel, c'est pour ça qu'on ne peut pas mourir avant eux, ça les mine, ils espèrent tant de nous, on les déçoit toujours ou on se suicide après quarante ans de mensonge et d'hypocrisie, c'est comme ça la vie, mon Guillaume, je vais t'apprendre, tu vas voir, et puis tu m'aimes, hein, tu ne m'en veux pas parce que tu m'aimes, je les hais, ces êtres délicieux qui t'ont mis au monde, pour moi, pour ma plus grande douleur et mon plus grand bonheur, eux, toi, juste pour moi. Je laverai même ce silence, Guillaume, tu seras neuf, comme neuf, avec moi, un autre. Tu as eu soif ? Mais comment saurais-tu aujourd'hui comme il est bon de boire si tu n'avais pas eu soif, comment aimer la caresse sans la morsure ? Ton sexe bande. Je le prendrai dans ma bouche chaque jour que Dieu nous donnera, je te le promets. La nuit fut longue, tu es épuisé, viens, je t'épuiserai d'amour, et notre vie sera plus longue encore ".

Et on entendit le rire de l'idiot lorsque la maison prit feu.

 


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Feuillet 8 pages
1 euro (port compris)
Isbn 2-84717-045-6
© Ambition chocolatée et déconfiture, Lyon, 2006.

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BAAL

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MICKAËL TRAMOY

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