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Je venais simplement acheter une tondeuse à gazon. Mais je suis un personnage public et le métier de sénateur exerce encore sur les esprits beaucoup de fascination. Le vendeur m’a dit par exemple qu’il m’avait aperçu à l’Assemblée et je lui ai répondu, un rien ironique, que je passais effectivement une partie de mon temps dans une assemblée, sauf que l’on appelle ça le plus souvent la Chambre des sénateurs, l’assemblée, c’est grosso modo pour les députés, vous me comprenez ?

Le vendeur (son nom, c’était Fabien, je l’avais eu en cours, du temps où j’enseignais encore les mathématiques) m’a montré plusieurs modèles de tondeuses. Je lui ai dit que celle-là ferait l’affaire et j’ai payé en espèces. Je pense que Fabien n’avait jamais vu autant de billets à la fois et il m’a fait remarquer,en plaisantant à peine, que la paye de sénateur n’était sans doute pas celle du fonctionnaire que j'avais été autrefois. Comme je fronçais les sourcils, il parut gêné par l’effet de sa remarque inepte sur mon humeur et changea illico de conversation en demandant courtoisement des nouvelles de mon épouse.

Pour couper court à toute conversation vaine et fastidieuse, je lui ai répondu que ma femme était morte il y a de cela cinq ans (ce qui est, entre nous, absolument faux : je n’ai jamais été marié et l'idée même de mariage me répugne).

En quittant le magasin, je me rappelai que Fabien avait toujours été un élève médiocre et un jeune citoyen raté. Me vint alors à l'esprit ce dicton local fort à propos : on ne change pas les brebis en renard.