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C’était rassurant le temps où nous étions libres, baroudeurs énigmatiques, redoublant de légèreté et d’imprudence pour abolir les frontières, les codes de bonne conduite. C’était un temps de vaches maigres et d’herbes folles, d’odeurs de résine et d’arpèges sous les platanes. C’était le temps d’une soirée, pour se dire en badinant que l’amour n’était décidément pas fait pour nous, mais qu’après tout on s’en foutait, puisqu’on était Le groupe et qu’un groupe, par définition, ça finit toujours par se souder en cas d'intempéries.

Mais ça passe, tout ça. Les promesses de l’aube, les larmes qu’on essuie ensemble, on connaît la chanson. Pas de fumée sans feu. Au four et au moulin. Et puis un jour, plus rien ou presque. Les nouvelles s’effilochent, on se perd de vue, on reconstruit des souvenirs qui sentent la naphtaline quand ce n’est pas la nausée qui donne une saveur aigre à nos retrouvailles. Faire table rase, le cent mètres, trente ans et plus grand chose à se dire.

Ce sont des coups de fusil, des cartes abattues, des trèfles à trois feuilles.

J’ai tout perdu, je voudrais qu’on le se sache, que les lèvres le murmurent à mon corps défendant. Je n’ai jamais eu les épaules assez larges pour conquérir d’autres tropiques que ceux qui ramènent ma carcasse à la douleur d’avoir toujours vécu seule et si mal entourée. Les amours à la niche. Les amitiés au placard.

Hier, Patrice (que je n’avais pas croisé depuis le mariage) m’a dit : " tu n’es pas une fille légère, tu es compliquée, tu compliques toujours tout ". Est-ce que cela suffit à expliquer qu’aucun garçon n’est venu partager mon lit depuis des années ? Il y a des choses qui m’échappent et je n’ai pas fini de vous interroger pour savoir comment aimanter les autres, comment apprendre à les retenir. Est-ce que je suis si déplaisante ? Est-ce que je vais passer ma vie à me demander comment la finir avec quelqu’un ?