À Catherine Dreumont qui, la première,
s'enthousiasma pour cette poignée de textes.
Nu sous un vent gémellaire, je courais sur la crête des
monts Vénériens. Lair avait le goût du vide.
Je compris que jétais lair, le vide, la crête
des monts, ma nudité en course, et ce, le temps de minscrire
dans les replis du vent.
Jécoute, jécoute encore la rumeur de linstant.
Le chant, cet appétit inassouvi, on le voudrait plus profond
ou plus élevé, ou les deux à la fois.
Pétrir les courbes, affûter les angles, en extraire des
sonorités inouïes, des mélodies à naître.
Mords à dents généreuses dans les rondeurs de
cette pomme, aspire le suc, intègre ses chairs, mastique-les
avec recueillement et avale sans un sanglot cette pâte de connaissance.
Mes doigts ensemencent les seins dAgnès. Ils récoltent
déjà son abdication.
La brise caressa laube, laube sévanouit dans
la rosée, quatre arpents de terre à blé dansèrent
dans le soleil. On ne mélange pas labeur et volupté, huile
dolive et vinaigre, surtout quand les salades montent en graine
et que fleurissent les artichauts.
Acharnement solaire. Un incendie tourbillonne dans les yeux de laveugle
endormi.
Lintensité de ton regard supprime la mort. Quelle liberté
tu me donnes !
M'illumino
d'immenso
Giuseppe Ungaretti.
Jimagine un rêve entre veille et sommeil où le temps
chavire cul par-dessus tête dans léternité.
Voici lheure. Sur la terre comme au ciel, les dieux, qui nexistent
pas, devront se soumettre aux caprices de lhomme, qui existe.
Tout reste à prouver.
Défier le ciel de son poing crispé, cest tout au
plus attiser la colère des crampes.
Je suis Dieu , affirme le chat-goitre. Et moi,
antre du mal , renchérit le dypsolacte.
On vous enchaîne à des chimères obscènes.
Dénudez-vous, elles forniqueront avec labsence.
Le sexe en terre, Scarmon fouille la boue et lasperge de semence.
Il lengrosse et aspire à larges goulées lautre
côté du ciel.
Philocalie ! Philocalie ! Vos ordres demeurent inertes, mariés
à la boue parturiente.
Écoute, petit, écoute. Tu oublieras bien assez vite.
Le monde commence avec un enfant.
Dans les bras de laimée, jaccède à
ce que je nattendais plus : le privilège de mourir un instant,
un instant seulement.
À quoi bon vivre si lon ne senivre pas deau
fraîche, comme les lèvres du vent sur celles de lamante
? La poussière crachera les étoiles, lunivers croulera
sur lui-même, tout resplendira dune lueur exsangue.
Vide sur vide, tout reste gravé dans le néant futur,
même lébauche de cette pensée à demi
consciente. Ainsi demeure lempreinte de territoires que le rêve
nose effleurer.
Vous prétendez que je suis avec vous. Rien de moins sûr.
Cet orme na pas retenu nos confidences et son feuillage sagite
sur labsence.
Il y a un pot de miel, un pain de campagne et du beurre sur la table.
Les verres sommeillent dans le placard, les couverts dans le buffet.
Faites à votre guise. Sil manque du vin, des draps ou de
la musique, cherchez, vous trouverez. Sinon demandez au voisinage. Le
monde est petit et avec trois fois rien vous obtiendrez ce quexigent
les circonstances.
Sens-tu, offert au regard et à portée de main, toute
la nouveauté de cette orange ? Aucun mystère, mais la
faim salive déjà dans ta bouche.
La main sur la poitrine, vous deviendrez, jusquà les abolir,
mes propres pulsations.
Je me prends en rêves. Vague après vague, le souffle invite
la fugue à un renoncement plus vagabond que le sommeil des pierres.
Linvité sattarde, rejette sa nature fugace, disparaît
dans le vert contentement dun tilleul.
Une pipe au râtelier. Quoi dautre ? Paupières languides,
le songe fume ses arabesques.
Je suis avec Ganja comme avec ma vie truffée de gouffres, avec
un bidon dhuile, avec mes bras trop longs, avec un panier dufs.
Quant à Dieu, il est où nous le mettons : en nous ou
sur létagère.
Clarté de lâme ? Caresse plutôt le ventre
souple et généreux du violoncelle.
Revenons au pain, encore croustillant de la chaleur du fournil, au
pain allongé dans la paresseuse attente de nos mains. Revenons
au pain, au verre deau, aux noix, avant quils ne se changent
en nostalgie, en une dure salive à la recherche, entre langue
et palais, de sensations dérobées.
Plus bas, lestomac tord ses regrets.
Crypte gastrique. Un océan déchire la brume, et les côtes
renversent leurs flots médusés.
Malmaud écrit comme il vomit : les deux doigts dans la gorge.
Leau-de-python est diablement tonique.
Salut, inflation hormonale ! Hommage à toi, ragoût trop
pimenté ! Vos excès vibrionnent dun même vu.
Je bannis le sel de la table, et le sel retourne au marais. La faim
débauche dautres saveurs, élaguées dans les
vagues.
Lancre nomade scarifie lécueil, scalpe la chevelure
de Bérénice et lentraîne, miroir filant, vers
les constellations abyssales.
Sillon pluriel. Ma semence saccroche aux pas du vagabond qui
fuit par crainte de senraciner.
Si tes paroles senkystent, saisis à main altérée
un fringant scalpel. Excise sans remords. Tu nas pas de scalpel
? La première lame se fera une joie de trancher à vif.
Nhésite pas : le froid de lacier épouse gentiment
le gras de la chair, et le sang qui ruisselle nest jamais aussi
vigoureux quà linstant de respirer lair nouveau
de la liberté.
Souviens-toi des larmes du couteau quand il officie, lécurement
de ces viandes, sales et rugueuses, quon loblige à
pénétrer.
À quinze ans, elle offrit sa virginité au plaisir. Elle
entrait dans lâge adulte, comme un bouleau, à la
tombée de lautomne, rend son feuillage à la terre.
Loursin-rat dépose ses ufs derrière le genou
gauche des vierges endormies sur le
. Attentif aux rêves de la future mère porteuse, le charmant
animal se glisse jusquau lieu de ponte. Tâche délicate
si lon pense quà seize ans les vierges aux yeux noirs
sont en voie dextinction. Jeunes filles, un effort, je vous prie,
sinon loursin-rat disparaîtra et vous aurez signé
une nouvelle catastrophe naturelle.
Cansonnette entra dans son vagin, se déplia comme un bombyx
émerge de la chrysalide et féconda son ventre glabre :
elle découvrait la création. Elle accoucha de son passé
et se lova dans cette chair fraîche. À portée de
vue, la Grande Ourse écaillait le givre.
La nuit parle, laube écoute. Êtes-vous sourds pour
ne pas entendre ? À moins que vous ne soyez spectres parmi les
spectres, substance inarticulée avachie dans lalcôve
létale.
Vivre sa mort jour après jour, comme une pierre de sel érodée
par la pluie, le cerveau battant la breloque.
Ce devrait toujours être la première fois. Même
recommencé, avec son poids de vie et ses hordes de souvenirs,
lacte soffrirait vierge, prêt à la défloration
et riche dexpériences. Décidons-nous : ce sera toujours
la première fois.
Je serais un roc stérile, perdu dans les tempêtes et les
déchirements océaniques, fouetté de vagues, cible
chérie de la foudre et havre de discussions pour les éléments
en virée furibonde.
Bénis soient vos élans les plus intimes ! Ils vous engendreront,
étrangers à ce présent grabataire.
Au début, cétait simple, le corps parlait le langage
de lamour. Ça aurait dû suffire. Mais non ! les paroles
sen mêlent et la vie, lautre vie, se glisse entre
nous, elle grignote toute la place, elle nous sépare et cest
trop tard.
Saisis ton existence à la gorge et modèle une mort à
ta démesure.
La force dune évidence, comme un coup de couteau dans
le bas-ventre.
Elle est partie, je pleure. À chaque sanglot, javale un
peu de moi-même. Je menivre, le chagrin sembue, je
méloigne delle en dansant.
Si je bois, comme jen ai lhabitude, le calice jusquà
la lie, je garderai le frisson lumineux du métal sur les gencives.
Que pèse le plomb quand on lapprivoise pour en extraire
loxygène ?
Se planter dans le concret, dans le quotidien : traire la voie lactée
à bouche fraternelle.
Le sevrage. Quand cessera-t-il de nourrir ses illusions au petit lait
?
Un frelon blanc buvait au sein de Lætitia. Il aspirait et la
poitrine de la jeune mère se gonflait dun sang amer que
loxygène ne purifierait pas.
Holix et Pantalone affirment que de mon cerveau fêlé séchappent
des fumerolles gigognes. Quoi ? - Gênés, ils bafouillent
de vagues explications en guise dexcuses, reprennent du gigot,
le mâchent consciencieusement et trinquent à la santé
dAlibart.
Virola se castre un tentacule et le serre entre ses reins pour équarrir
le vin nouveau de lesprit.
Vestales du solstice dhiver, vous justifiez le flacon sans goulot.
Nos lèvres altérées embrasent ce don infirme.
Quand les vagues avinées fouettent les côtes, la parenthèse
diurne excite livresse des glaces estivales.
Un taureau bleu chevauchera une pucelle des temps nouveaux. De leur
union naîtra larmée des locustes qui envahit les
solitudes caniculaires.
Ne crains pas décorner ta bonne fortune, transforme tes
plus monstrueuses intuitions en évidences poétiques.
Un poulpe en guise de béret, Cabale branle du chef. Les tentacules
rythment sa démarche onduleuse et tètent les bienheureux
qui passent à sa portée. Hannetons saouls, mouches, mésanges,
silures, charbons fumeux, citrons noirs, blanches bécasses valsent
dans un vent dallégresse.
Dans le balancement du souffle, nos sens, retournés à
labsence première et rendus à la paix, accroissent
le monde.
Si lhomme palpitait à lunisson de lêtre,
il se briserait de peur, de joie et despérance accouplées
à linstant qui séternise.
Évanouissement de la raison. Cest toujours
lautre qui parle en moi.
Je me souviens. Un soir de solitude à se jeter à leau,
une inconnue étouffa mon désespoir contre sa poitrine
mise à nu. Nous nous sommes aimés dans les soupirs et
les larmes. Quelle peine tourmentait cette étrangère qui
me ressemblait tant ? Au matin, elle avait fui, je ne lai jamais
revue.
Sur qui pleures-tu ? Sur celle qui est partie ou sur ta solitude ?
Peut-être pleures-tu sans raison, ou pour dautres raisons.
Roulé dans ton chagrin, le sais-tu seulement ?
Ombre parmi les nombres, je confiai mon corps maladif à quelques
laves onctueuses. Elles lenrobèrent de prévenance
et me roulèrent entre leurs plis. Ardentes amantes, je reviendrai
me blottir dans votre houle en fusion.
Qui joue son âme au poker flatteur, couchera sous les ponts de
lAmour.
Mélancolie du masturbateur après lorgasme. Lavenir
concentré dans une flaque morte. Corps, draps et linge souillés.
Un corps ? vous avez un corps ? Comme cest étrange. Et
vous parvenez à vous entendre avec lui ? à vivre en bonne
intelligence en sa compagnie ? Voilà bien du courage. À
moins que vous ne soyez fou, ou trop lâche pour jeter aux flammes
cet accoutrement ridicule. Mais les flammes lèchent avec ardeur
et vous avez pitié de lui. Néanmoins, quel étrange
individu vous faites.
Sensuelle, ensorceleuse peur davancer dans lobscur, à
la recherche dun inconnu qui sobstine à demeurer
clos.
La cuiller à pot est inexplicable.
Parlons de la quadrature du cercle, mais demandons au cercle son avis
éclairé. (Cest la moindre des politesses.)
Si langle sobstine, nous courons à la perdition.
Trois reptations avant le Règne, une forêt de polypes
sélèvera dans les déserts sournoisement colonisés.
Le temps ne peut rien, le temps file le temps, et le naja défie
la mangouste lustrée.
Il y a un sortilège en tout. Il suffit de chercher, dattendre,
de lui ouvrir les bras. Prêtez-lui attention, il semparera
de vous. Cest à craindre, ce nest pas sûr,
mais cest à craindre.
Ce matin, un chien me sourit. Que reprochait-il à ma gueule
fleurie, sinon le ridicule ? Tant pis pour moi, tant mieux pour ce clébard
sans pedigree ni collier anti-puces.
Quels singuliers accents ! On croirait quun fou éternue.
Avez-vous entendu éternuer un fou ? Non. Alors, éternuez
; si nécessaire, avec une pincée de poivre. Cest
fait ? Quentendez-vous, sinon laccent fêlé
de votre sottise qui postillonne avec la grâce du goujat.
Sigrido le Raccourci méditait sous l'amanite. Un phasme vint
à passer. Irrespectueux comme toutes les brindilles mouvantes,
il avala Sigrido, la méditation et l'amanite. De ce matin funeste,
un gémissement s'élève sous le couvert des hêtres.
Le sens de ces mots ? Ils sont venus, je mabsente.
Nous nous retrouverons, comme un vieux couple dans ses secrets et ses
silences.